La cigüe se déguste glacée

« Nous vaincrons les imbéciles ! »

paru dans lundimatin#506, le 27 janvier 2026

Deux millénaires et demi nous séparent depuis la ciguë qu’Athènes fit boire à Socrate jusqu’à la glace (l’ICE en américain, bien sûr) de Minneapolis. La cruauté n’a jamais quitté la démocratie. La démocratie a toujours produit des fascistes, mais cette caractérisation de « fascistes » est presque erronée, ou en tout cas insuffisante. Elle pèche par manque de lucidité ou par excès d’intellectualisme, ou peut-être parce que nous tentons de conceptualiser un présent qui nous fait trop mal afin d’éviter de nous le prendre en pleine gueule. Nous en souffrons tellement que nous nous autoréduisons à l’impuissance, donc à la non-culpabilité. Nous devrions plutôt enfin comprendre que la démocratie a produit, outre nombre d’humains humanistes, parfois connus mais la plupart du temps inconnus, une masse incommensurable d’imbéciles. Imbéciles avant même d’être fascistes, et fascistes parce qu’imbéciles dès avant. Imbécile s’entend ici comme « individu totalement, viscéralement – au sens fort, dans ses viscères mêmes – soumis à l’Autorité ».

Le 9 mars 1793, Georges Danton s’écrie : « Soyons terrible pour dispenser le peuple de l’être ! » Et le Tribunal révolutionnaire est créé dès le lendemain, placé sous la responsabilité d’un véritable terroriste en chef, Fouquier-Tinville, qui enverra quelques mois plus tard Danton à la guillotine.

Deux mille trois cents ans plus tôt, Socrate acceptait de boire la ciguë. La représentation que nous nous faisons de cette scène, que ce soit à travers les écrits de Platon ou le fameux tableau de David, La Mort de Socrate, éclaire les sentiments contradictoires qui ont dû s’emparer alors de ses disciples. De la haine du tribunal d’Athènes à l’amour du Maître, en passant par l’affliction ou peut-être l’indifférence au sort terrestre, un fil rouge est là : l’Autorité. Qu’on la reconnaisse ou qu’on l’abhorre, elle est là. Toujours là.

Danton l’accepte comme une charge. Un siècle et demi avant Pétain, il incite les Conventionnels à « faire don de leurs personnes à la France ». Pétain va rencontrer Hitler à Montoire ; les Conventionnels vont confier à un dictateur le soin de condamner à mort et sans appel leurs adversaires… et eux-mêmes ! L’Autorité est indemne. Et la confier à Hitler comme à Pétain, à Fouquier-Tinville ou à la Convention, est l’imbécillité suprême.

Cruauté toujours

À Minneapolis comme à Sainte-Soline, il y a de la cruauté. Mais rien n’est nouveau. Il y avait de la cruauté à Athènes pour maintenir en esclavage autant d’humains, pour le profit « démocratique » d’une poignée d’individus. Il y avait encore de la cruauté à Rome sous Auguste, à Paris durant la Ligue lorsque catholiques ultras et partisans de Henri III se combattaient « par tous les moyens nécessaires », jusqu’à l’assassinat des Guise et à celui du roi. Ou lors de la Commune. Et encore en 1914 dans les tranchées. Ou au Vietnam lorsqu’il s’appelait l’Indochine et jusqu’en 1975, et sans doute au-delà. Et au Congo. Et au Guatemala durant les quarante années d’une guerre civile atroce et oubliée. Et… Et… Et encore de nos jours, à Minneapolis, avec George Floyd hier et Renée Nicole Good aujourd’hui.

Comment donc la cruauté intervient-elle aussi souvent dans notre histoire humaine ? Serait-elle spontanée, un essentialisme de la race ? Bien sûr que non, et nous pouvons comprendre, en observant un tout-petit, que la cruauté n’est pas sa « nature ». Il faut pourtant encore et encore revenir sur ce point : les tout-petits humains font preuve d’empathie envers les autres parce qu’ils savent que, pour grandir, ils ont eux-mêmes besoin d’un univers empathique, qui les hisse vers le contact des autres, vers la parole, vers la marche, vers le rire, vers l’échange. Les neurosciences, tellement critiquables par ailleurs, ont au moins permis de l’établir de manière désormais incontestable – mais oui, pour une fois qu’une technologie permet de montrer un fait physiologique et social positif, ne boudons pas notre plaisir !

Imbécillité à coup sûr !

La question n’est donc pas tant la cruauté que… l’imbécillité organisée par le Système, par tous les Systèmes, y compris celui qui se qualifie de démocratique.

Gérard Mendel, hélas tombé dans les oubliettes de la pensée émancipatrice, écrivait, dans Pour décoloniser l’enfant  : « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement. » Si le mot Valeur fait peur, tant pis ! Ce sont pourtant des Valeurs pour lesquelles nous luttons, et ces Valeurs, puisque nous pouvons bien les regrouper sous ce mot – celui-ci ou un autre, peu importe –, s’appellent Libération, Émancipation, Refus de parvenir, Autonomie, Solidarité, Adelphité (bien mieux que Fraternité et même que Sororité), et ainsi de suite. Est Valeur ce qui permet la vie collective d’Uniques, pour reprendre le qualificatif donné par Stirner.

Car être libre, ou plutôt se libérer c’est être soi avec les autres, et que les autres soient eux-mêmes libérés en étant avec moi. Mais cela suppose que les autres ne soient pas des imbéciles, qui se muent en fascistes (pour prendre un terme simple, à considérer ici au sens le plus banal du terme, un individu autoritaire jusqu’à s’autoriser à écraser ce qui lui résiste, à tuer même ce qui ne lui résiste pas, comme cet atroce crétin abattant Renée Nicole Good, dont il a dû penser qu’elle aurait pu lui résister, après tout..., soit un… imbécile total mué instantanément en meutrier abject, donc).

Oui, les fascistes, avant même d’être des monstres de patriarcat, d’autorité, de violence, sont des imbéciles.

Liberté ? Non, Libération !

De nos jours, le débat s’est complexifié, et les mots sont tous devenus piégés. Y compris « Liberté » puisque pour les inspirateurs de Trump que sont Davidson et Rees-Mogg (The Sovereign Individual, Touchstone Books, première édition en 1997, nouvelle édition en 2020 préfacée par Peter Thiel, conseiller de la garde rapprochée de Trump), la liberté est celle de l’individu « souverain », et que l’individu souverain doit avoir notamment le pouvoir d’écraser les autres. Leur modèle est une sorte de vision féodale et capitaliste à la fois, mais dans leur version de la féodalité, le lien de vassalité est à sens unique. Le suzerain opprime, le vassal est esclavagisé, mais le suzerain ne doit même plus protection au vassal, bien au contraire, même. Leur vassalité technologique implique l’imbécillité totale des vassaux comme condition à l’acceptation de leur soumission totale.

Ainsi que l’avait déjà compris Herbert Marcuse : « Dans le développement de la civilisation, la liberté n’apparaît possible que comme libération. La liberté succède à la domination, et conduit à la réaffirmation de la domination. » (Éros et Civilisation, 1963, éditions de Minuit, p. 66, les italiques sont de Marcuse). En effet, puisque pour Davidson et Rees-Mogg, la liberté, la leur, conduit à la domination d’eux-mêmes et de leurs alliés sur nous, leurs adversaires (puisque nous sommes engagés, comme Renée Nicole Good, dans un processus de libération), nous ne sommes pas libres au sens classique du terme, ou plutôt : nous ne le sommes que dans la lutte, à travers la lutte, et à la condition de travailler à la progression du déconditionnement général à l’Autorité.

Nous en sommes là.

Comment se fait-il que nous ayons pu laisser, après la vague contestataire des années 1960, l’imbécillité faire son nid jusqu’à se hisser au pouvoir partout ou à peu près sur cette planète ?

Les réponses sont multiples, et ces dernières années, beaucoup de ces réponses stimulent la pensée politique émancipatrice. Le but n’est pas ici de les passer en revue ni de proposer une solution clé en main. Sachons seulement voir dans l’intersectionnalité ou dans l’anarchie, chez Stirner comme chez Simone Weil, Marcuse ou Louise Chennevières, au lycée autogéré comme dans les ZAD, dans toutes les formes de sabotage et de résistance à l’Empire ou à la Mégamachine, des « tentatives » comme disait Fernand Deligny, mais qui ne sont pas seulement des tentatives : des pavés lancés dans la gueule des fascistes et des pavés qui font avancer quelque peu notre chemin qui s’appelle Libération.
Nous vaincrons les imbéciles !

Élisée Personne
groupe.huko at autistici.org

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