La chute cosmocéane et le tibia d’Astérion

« Il n’y a pas d’amour qui nous permette de spéculer en le plaçant ici ou là »
Tristan Laouen

paru dans lundimatin#513, le 24 mars 2026

Entre l’amour sublimé, impossible ou refoulé et le sexe accompli, ces zones troubles du sentimentalisme sexolâtre et des émancipations sensibles où les identités se cristallisent et se dissolvent dans les labyrinthes de l’errance érotique. Le consentement désirant nous rend disponibles à des forces obscures et lumineuses qui nous dépassent. Nous sommes traversés et métamorphosés par ces forces qui nous soulèvent et nous destituent.

Comme le temps musical ne se réduit pas à la métrique, l’amour n’est pas quelque chose qu’on peut s’approprier, qu’on possède et qu’on donne, dont on cède des parts. Il n’y a pas d’amour qui nous permette de spéculer en le plaçant ici ou là.

Il n’y a pas d’amour capital. Pas de passion fixe enfermée dans le coffre-fort de la banque sentimentale. L’amour devient plutôt là où il n’était plus. Mouvement pendulaire de l’escarpolette ou danse ferroviaire du train bleu, il nous traverse en faisant de nous des possédés. On le transfère par la passe à deux battants de l’enfant de la double porte, comme un cercle vibrant de gratuité.

L’amour est labile. Il ne connaît pas de terme autre que celui des passions tristes vécues aux étages inférieurs des simulacres et de la simulation. Son énergie n’est pas possessive. Personne ne l’acquiert. On s’y abandonne dans la dépossession enrichissante des cercles vibratoires pré-individuels.

L’amour est une forme de vie séditieuse en acte. Dans l’ivresse de sa transe, on abandonne fermière, veaux, vaches, cochons et couvées. On se fait porter pâle aux prisons salariales et aux illusions domestiques. On sexode du désert de l’économie pour les cercles vibrants de gratuité.

Mais faute d’intelligence politique tactique et stratégique, la réaction contre-insurrectionnelle guette un jour.

En basculant du désir de l’Autre à la pulsion d’emprise, au besoin de reconnaissance, à la plainte victimaire, à la passion de l’accusation et au sexe propriétaire, l’amour chute dans les formes passionnelles des étages inférieurs.

Il passe au service de l’ennemi.

L’errance érotique nous ouvre en grand.

Miracle hydroféministe des ondines et hydrothérapie divinatoire des partages de foutres.

Elle descelle la dalle de la tombe amoureuse et l’ouvre ou grand dehors cosmopolitique. Rivière souterraine et voie lactée fraternisent comme constellations et firmaments dans les formes les plus extrêmes de la sensation. La boule déboussolée de la raison familialiste roule dans l’étendue vers sa vocation percussive. Les échos des fermes amants rusent avec les pièges acoustiques du désastre.

La laisse est au délaissement ce que la maîtrise est à l’abandon et l’emprise à la dessaisie.

Trouve donc dans l’errance érotique la formule du descellement de la tombe amoureuse, mets du jeu dans les fixations addictives, libère les morts de leur enfermement comme les vivants de leur réification. La mort est la grande inspiratrice et les spectres qui nous tiennent la main ont besoin autant de l’air des surfaces que de la profondeur du cœur des survivants.

L’expérience de la tombe amoureuse, c’est qu’on y entre et qu’on en sort. On y descend par l’escalier bleu, on la quitte comme la gravité. Si l’on sexcave, c’est pour trouver le bon orbite pour l’amour en apesanteur.

L’errance érotique mine un par un les étais et les défenses du moi. Elle dissout les contours de l’Un, de l’identité, de illusionnisme représentatif, des institutions de la théocratie sexuelle et du symbolique.Elle rend les corps à leur plasticité, à leur disponibilité révocable, à leur devenir métamorphique, à leur puissance d’exister sans arché.

La pensée ailée, libre et détachée est aussi ce pouvoir de distanciation des principes et de la doxa, échappée du désert des préjugés, des chapelles de la misère sexuelle et des axiomatiques de l’amour romantique, charnelles et furtives tactiques du contournement de la police des corps, incrédulité et insubordination aux formes du pouvoir sexuel, théocratique, représentatif, artistique, symbolique et politique.

La pensée ailée [1], celle qui de l’errance érotique emprunte le décentrement et l’inclusion est la négativité à l’œuvre dans le moment critique.

Qui ne sent venir la sève de la conjuration et le sang palpitant des prêtresses bassarides ? N’entendez-vous pas la sirène panique à bord du vaisseau numérique qui penche vers son crash ?

Mortels prothétiques, esclaves salariés, misérables encouplés, geeks et biques désaffectés, souris exterminatrices, zombies festifs enfermés dans l’hébétude soumise du présent perpétuel de l’industrie culturelle, il est plus que temps de rejoindre les amis de la lyre et le printemps séditieux. De s’abandonner au génie insurrectionnel de l’enfant de la deuxième porte.

La pensée ailée est l’inouï du silence laissé dans l’immonde par la fuite des dieux.

Et pourtant le théocrate sexuel postmoderne et ses petites mains reptiliennes et sécularisées continue à sévir malgré la fuite ou la mort de Dieu : L’amour aurait droit au sexe quand l’amitié n’y aurait pas droit. L’amitié serait plurielle quand l’amour serait exclusif.

C’est vraiment à se demander comment de telles crispations propriétaires et sécuritaires, de telles sornettes dualistes et superstitieuses ont pu mouler les consciences et les sensibilités des groupes humains jusqu’à s’estimer encore fondées à accuser et à juger celles et ceux qui s’en écarteraient par les sublimes parcours, détours et amours de l’errance érotique cosmopolitique !

C’est plus tard le branle de la grue filmé par Plutarque : Encore auréolé de sa victoire sur le fils de Pasiphaé, la reine minoenne aux belles amours bestiales, Thésée cingle triomphalement vers Athènes en compagnie de la princesse Ariane, captivée. Son navire mouille bientôt sur l’île de Délos alors sous la neige. Thésée se livre alors à la danse dont Plutarque parle en ces termes : « La danse que dit-on pratiquent encore les habitants de Délos : une imitation des errances circulaires, cycliques et érotiques du labyrinthe, exécutée selon un certain rythme avec des figures complexes. On l’appelle Géranos, le branle de la grue. » [2]

Au cœur du silence qui n’existe plus concerte le tibia d’Astérion, sonar de roussette vidé de sa moelle, kangling d’immersion, de terreur et d’apaisement, sifflet sonique autosacrificiel et détumescent débitant le fil d’Ariane abandonnée sur la plage de Naxos.

C’est la descente de scène ou de lit du père Dédale, l’ascension du deux fois né dans le rêve de Thésée, la preuve de l’Ouvert et la fente de la falaise où s’éprouve ce qu’on perd d’exister.

Comment revivre de choir en amour ?

Icare renaît d’une chute cosmocéane.

Et nous renaissons à nouveau dans cette longue descente, tombés, exilés de la matrice, êtres inachevés et immatures, convoités par la dépression, dans l’errance érotique émancipatrice. Très en retrait de l’illusoire salut chrétien, du giron fusionnel, de la parenthèse close et de la prostitution conjugale. Il n’y a ici aucune certitude, si ce n’est celle de la fragilité humaine. Le goût de l’étranger intime. Plutôt un parcours dans les escaliers bleus et les souterrains labyrinthiques, une aventure nocturne et incertaine qui passe entre l’homme et l’animal, la vie et la mort. Certains emportaient dans la catabase des viatiques pour s’en protéger...

Ce sont les bouches mutiques des poissons archipélagiques ventriloquées par les cris des mareyeurs à la criée du Guil.

C’est ce qu’on cache quand on écrit.

C’est le terma du tertön.

C’est l’oeil renversé du capital qui s’ouvre à son Autre contendant.

C’est la dépense de l’expansion cosmique destituant la morbide économie anthropique.

C’est l’anasyrma de Baubô dissimulé dans la légende de la reine des ombres.

C’est la suspension au frein d’urgence et la mise à la casse de la locomotive de l’Histoire.

C’est la mise en tension dynamique des opposés qui sursoit à la réconciliation hâtive et crédule de la coencidentia oppositorum.

C’est le décentrement déconstructeur, l’inclusion de l’immonde et du principe déchu dans une dialectique à l’arrêt.

Les chalumeaux sonnent. L’exode est annoncé. Un dieu est en route.

Tristan Laouen

[1« Mais lorsque, impuissante à suivre les dieux, l’âme n’a pas vu les essences, et que, par malheur, gorgée d’oubli et de vice, elle s’alourdit, puis perd ses ailes et tombe vers la terre, une loi lui défend d’animer à la première génération le corps d’un animal, et veut que l’âme qui a vu le plus de vérités produise un homme qui sera passionné pour la sagesse, la beauté, les muses et l’amour ; que l’âme qui tient le second rang donne un roi juste ou guerrier et habile à commander ; que celle du troisième rang donne un politique, un économe, un financier ; que celle du quatrième produise un gymnaste infatigable ou un médecin ; que celle de la cinquième mène la vie du devin ou de l’initié ; que celle du sixième s’assortisse à un poète ou à quelque autre artiste imitateur, celle du septième à un artisan ou à un laboureur, celle du huitième à un sophiste ou à un démagogue, celle du neuvième à un tyran. »

Platon, Phèdre, 246-248 c. Tr. Émile Chambry, Garnier-Flammarion.

[2Plutarque, vie de Thésée, 21

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