« C’est parce que j’aime profondément la France et que j’aime profondément les Français que, oui, j’ai décidé d’être candidat à la présidence de la République. »
Ça avait commencé par une sorte de bourdonnement insistant de basse, sur le mode de puisque vous en voulez, en voilà, et de la nouvelle, pas votre vieille figure sacrée façon Troisième République et les suivantes tout juste bonne à accrocher des breloques à la boutonnière, en écrasant une larme, avec drapeau, hymne et tout le tintouin. Et il avait sorti « la nouvelle France » de son chapeau de bateleur, laquelle fut copieusement déclamée et acclamée sous le ciel de la cité des rois morts pavoisée de neuves oriflammes. Ça avait inévitablement renâclé, à droite on s’en doute, genre hurlement à la profanation wokiste, mais pas mal à gauche, tout de même, entre bêtasse agitation du hochet identitaire et stupide querelle géographique sur l’identification de cette France, banlieues, périphérie ou diagonale du vide, qui pouvait faire penser au dépit de n’avoir pas eu l’idée en premier. Parce que, tout compte fait, la nouvelle France, ce n’est peut-être pas faux du point de vue de la raison sociologique et possiblement bien vu quant à la raison électorale. Et puis, ça fait plus facilement peuple quand précisément on le cherche pour le faire tomber dans son escarcelle.
Je retiens volontiers la bonne blague faite aux adorateurices de tous poils de cette espèce de spectre increvable que j’appelle la « patrienationfrance », tout en me demandant si elle, la blague, n’a pas ouvert la boite de Pandore de la surenchère patriotique quand bien même, élection présidentielle oblige, la convocation de celle-là est inévitable. Ce n’est qu’un début, mais voilà qu’à la basse « de la nouvelle France », invite au peuple bigarré, ont bien vite répondu les violons de l’amour pour Elle, en sa majuscule, France, nation faite patrie. Voyons cela.
Le premier que j’ai relevé, sans exhaustivité ni impartialité aucune, y est allé franco dans la déclaration, je veux parler du candidat A. proclamant, sur la place d’un village français, son amour profond pour la France et pour les Français. Pour les Français, je n’en demande pas tant et je veux bien qu’il m’oublie ; pour la France, je m’interroge sur la performativité de l’énoncé, ben oui, il ne va pas dire le contraire mais l’exprimer dans une relation de causalité avec sa candidature, c’est un peu court jeune homme, un peu plat ! on pourrait dire bien d’autres choses même si la situation d’énonciation, un petit comité déguisé en débat citoyen suivi d’un banquet républicain dans un patelin de l’Aveyron, voulait, semble-t-il, être en phase avec le parler simple mais vrai de ou dans la France profonde. Bref, n’est pas qui veut général de brigade à s’en faire une certaine idée, de la France, et proclamer qu’elle « n’est réellement elle-même qu’au premier rang » tant elle fusionne avec sa grandeur. Tiens, je revois encore notre prof d’histoire nous en lisant ce morceau de bravoure littéraire et patriotique tiré des Mémoires de guerre, ainsi qu’il fut administré au lendemain de Sa mort à toustes les collégien.es et lycéen.nes de France et de Navarre.
Un petit coup de barre de l’autre côté (enfin, si on peut dire...), et c’est le pas-encore-candidat G. qui, pour faire bonne mesure, quelques jours plus tard, au cours de son premier meeting de pas-encore-en-campagne, revendiquait un patriotisme de gauche, « un patriotisme qui libère », on se demande bien de quoi, nourri qu’il a dit d’avoir été « élevé dans l’amour de la nation » et appelant à « réveiller [...] une envie de France en grand. » La grandeur, toujours la grandeur, ah ! Héritage assurément vivant de l’ordre westphalien combinant l’égalité et la compétition entre États souverains, jaloux et autocentrés – le mondial de foot et autres jeux olympiques nous le rappellent de quatre en quatre ans. Et de joindre, notre novice, à ces trois mots lâchés à la file, l’un appelant inévitablement l’autre, un sourire benêt et béat et l’ébauche d’une gestuelle de corps christique invitant son auditoire acclamant à venir à lui. On se souvient des poses surjouées d’une précédente candidate qui firent la joie des internautes…
Qu’est-ce que la patrienationfrance ? En l’occurrence, une potion magique jugée propre à décupler les forces de celui ou celle qui s’en gargarise, à lui faire pousser des ailes présidentielles. Mais surtout : une sainte trinité laïque dont l’adoration ne se discute pas ; une entité invisible de nature à cimenter la structure de sentiment qui, telle une toile, saisit chaque unité individuelle dans un collectif qui désormais se comporte comme-Un ; un principe de fusion de soi dans un grand tout aux frontières bien délimitées ; une matière fantomale ni bonne ni mauvaise, sévère et impérieuse, omniprésente et toujours à l’affût ; une indécrottable tradition qui sans cesse se réinvente dans la continuité ; une métaphore vorace qui vide de sa substance l’idée même de liberté et de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; une agence immatérielle gourmande de sacrifices et se délectant du sang des champs de bataille, etc. etc.
Est-il à ce point difficile de s’en prémunir et faut-il s’enchaîner pour ne pas succomber aux charmes de ses sirènes ? Pour ma part, j’en ai été très jeune vacciné par l’exemple de deux figures de mon roman familial qui en firent les frais. Voici Antoine. Antoine avait 26 ans. Il était le frère de trois sœurs et l’unique fils de Joseph, enfant cadet de cultivateurs dauphinois parti tenter sa chance dans l’Algérie coloniale, homme réputé sévère, avec qui il entretenait des relations difficiles. Antoine avait fait des études d’agronomie et après un long service militaire dans un régiment de zouaves qui lui valut de participer, en 1910-11, à la « campagne du Maroc », appellation euphémisée d’une conquête coloniale, il s’exila au Mexique où il trouva un poste de régisseur dans une hacienda non loin de la ville d’Aguascalientes. La guerre, qui allait devenir Grande, le cueillit au cœur de la révolution mexicaine. Joseph lui écrivit de venir faire son devoir, il obtempéra, rejoignit son régiment le 11 septembre 1914 et fut tué le 26 novembre. Il n’aurait pas obéi à son père et à la patrie, la face de guerre n’eût pas été changée. Pour une raison que je ne m’explique pas, son portrait m’accompagne depuis cinquante ans trouvant sa place dans mes successives habitations. Voici Louis. Louis était le beau-frère d’Antoine, le mari de sa sœur Marguerite et le père de mon futur grand-père. Louis avait eu la chance de durer toute la première à laquelle il participa comme infirmier. C’est la deuxième qui en un sens a eu sa peau, mettons indirectement. Celui qui avait la patrie chevillée au corps au point de se mettre au garde à vous quand sonnait notre hymne guerrier, eut une attaque le 8 mai 1945 à l’annonce de la victoire, ne s’en remit pas et décéda le 29 août. Il avait soixante-dix ans.
On sait l’âpre controverse, aujourd’hui éteinte, qui a divisé les historiens de 14-18 tentant de comprendre sa violence meurtrière, partagés entre culture de guerre et du consentement et paradigme de la contrainte et du conformisme social. Il me semble qu’Antoine la règle, dans les faits bruts de sa vie et de sa mort le plaçant au croisement des deux explications. Je ne sais pas en revanche si l’historiographie s’est penchée sur ces morts suscitées par la force du sentiment patriotique, qu’elles aient pu être de douleur ou de joie à l’instar de celle de Louis. Faut-il la mettre au compte de « mort pour la France » ? L’enfant que j’étais, né dix ans après, la trouvait saugrenue autant que prodigieuse. Peut-être est-ce pour cela que j’ai passé trente ans de ma vie intellectuelle à travailler sur le patrimoine et tentant en un sens d’en extirper la patrie. C’était bien sûr impossible, je suis passé à autre chose.
Comme par hasard, l’actualité nous en ressert sur les émois du corps transi de patrie, de nation et de France, de ses hauts faits et de ses hauts lieux fondateurs, de ses grands hommes et de ses illustres femmes. L’entrée, mardi dernier, de Marc Bloch au Panthéon, historien et combattant, a donné lieu au rappel d’un fameux passage tiré de L’étrange défaite, définissant les deux catégories de Français qui seraient fermés à l’histoire de France en raison de leur incapacité à vibrer ou « au souvenir du sacre de Reims » ou « au récit de la fête de la Fédération ». Se souvient-on que dans un billet indigné, paru dans Le Monde en décembre 2005, au titre provocateur, « Plaidoyer pour les ’indigènes’ d’Austerlitz », dans lequel il s’émouvait qu’il n’y eût pas de commémoration de la bataille d’Austerlitz à la hauteur qu’il estimait de l’événement, Pierre Nora, historien public, grand prêtre des lieux de mémoire de « notre » roman national, y avait ajouté le fait de « ne pas sentir quelque chose se lever dans [son] cœur avec le soleil d’Austerlitz » ?
Sentez-vous quelque chose ? Moi non. Ni le sacre de Reims, ni la fête de la Fédération, ni, encore moins la bataille d’Austerlitz, rien de cela ne me procure d’émotion, quand bien même l’émotion serait, comme l’espère Marc Bloch, le signe d’une sensibilité aux « plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif » ou aux « authentiques mouvements d’âme du peuple ». Et pourquoi pas, alors, le mur des Fédérés ? Et puis : on pourrait ergoter sur l’intérêt de ces rituels nationaux quand on sait bien que la patrie reconnaissante sert le pouvoir en place, quelle que soit sa couleur. N’a-t-on pas entendu le candidat Ph., fervent admirateur déclaré de Marc Bloch et prenant une pose inspirée en pleine page de Libé (sigh !), souhaiter, s’il était élu, faire entrer au Panthéon « un grand industriel français » ? Et de citer André Citroën. L’entrée du capitalisme paternaliste et cocardier sous la coupole de notre nécropole nationale en la personne d’un grand nom de la bagnole française, père et grand-père (façon de parler) de la traction, de la deudeuch et de la déesse, bien vu ! J’imagine tout à fait le spectacle cérémoniel que nous concocterait quelque historien en vue émoustillé par la « réussite » de la performance de la descente de la Seine en 2024. Que d’émotions en perspective !
En attendant, Marc Bloch au Panthéon, personnellement je m’en fiche un peu beaucoup, et ce n’est pas ne pas reconnaître le grand courage du bonhomme ou sa valeur intellectuelle. Il se trouve que j’ai l’admiromètre plat, je n’ai pas de panthéon personnel, je crois au respect et à l’amitié dans les relations sociales, intellectuelles ou autres, et je me méfie de tout ce qui est pensé et agi par admiration, alors les effusions collectives sous le drapeau de la France à la gloire d’illustres morts… me laissent de glace. Or de glace, on en aurait bien besoin ces jours et ça me donne ma chute. Parce qu’au moment même qu’entre ici Marc Bloch ! enfin son cénotaphe, je ne l’apprends à personne, quelques millions de Françaises et de Français – la nouvelle France ? – cuisent sous les toits et dans le béton des cages à poules et autres passoires thermiques des métropoles artificialisées. Auront-iels apprécié pleinement la diligence et l’efficacité de l’État à organiser de « belles » cérémonies d’autocélébration de la patrienationfrance quand par ailleurs celui-ci montre son incapacité à prendre la bonne mesure des effets et les événements déjà-là et à venir du réchauffement climatique. Le climatoscepticisme, on le sait, se niche dans l’inaction. Voire des crimes se perpètrent par inaction. N’y a-t-il pas donc pas d’émotion qui pousserait à agir et faire face aux souffrances grandes et petites des catastrophes d’aujourd’hui ?
Pour quoi je vibre ? Qu’est-ce qui m’émeut ? Reims, la fête de la Fédération, Austerlitz, tout ça c’est du passé dont on n’a que faire, qui ne se tresse pas à aujourd’hui, auquel il n’est pas donné de nous précéder. Du passé dépassé tout juste bon pour des discours creux et ronflants de campagne électorale. Nous servir ça, c’est nous considérer comme de la chair à patrie, merci, je n’en veux pas car la patrie n’est pas un avenir. Ce n’est pas non plus sur des personnes décrétées illustres que se construit l’histoire de France, celles-ci ou certaines ont fait leur job sans forcément avoir eu la France pour horizon. France est une fiction, son histoire aussi, qu’on la remette à sa place au regard des vifs enjeux du siècle. La parole de René Char, poète en Résistance, n’a jamais été aussi vraie : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament » et le gouffre ouvert devant nous ne nous offre qu’un futur rare. Pour quoi je vibre ? Qu’est-ce qui m’émeut aujourd’hui ? Un glacier qui fond, un arbre qui meurt de chaud, des forêts qui brûlent, un paysage dévasté, mon village englouti sous la masse de l’urbanisation, des peuples qui se noient, des villes arasées par les bombes, le génocide des Palestiniens…
Jean-Louis Tornatore







