La Volante Rossa : de la réalité au mythe

Sur La Volante Rossa. Histoire et mythe « d’un groupe de braves garçons », de Cesare Bermani

paru dans lundimatin#496, le 11 novembre 2025

Entre 1945 et 1949 opéra, aux marges du parti communiste italien, un groupe semi-clandestin, adepte de l’action directe, la Volante Rossa, qui constitua un mythe, influençant les groupes de lutte armée en Italie dans les années 1970.

Comme l’annonce d’emblée l’auteur, « la Volante Rossa est très connue en Italie et quasiment inconnue en France » (page 17). Constitués de jeunes – ils ont tous moins de 30 ans et la majorité d’entre eux a moins de 20 ans –, militants et ouvriers, proches ou membres du Parti communiste italien (PCI), dont beaucoup ont participé à la Résistance, ce groupe naît en 1945 dans un quartier populaire de Milan. Refusant de déposer les armes, s’attendant à une guerre civile comme en Grèce, ils entendent prolonger la Résistance et la muer en une révolution qu’ils imaginent non seulement possible mais prochaine. De manière plus immédiate, dans le contexte d’une épuration faillie et de la promulgation, le 23 juin 1946, de la loi d’amnistie – connue comme « amnistie Togliatti », du nom du dirigeant communiste, alors ministre de la Justice –, ils recherchent les criminels fascistes en liberté pour leur appliquer « la justice populaire » (du simple avertissement à l’élimination physique). « Les attentes déçues [de la Résistance] et la surestimation de ses propres forces, écrit Cesare Bermani, allaient former un mélange explosif dans la classe ouvrière » (page 55).

La particularité la Volante Rossa est de mener, à côté d’interventions au grand jour (manifestations, appui aux grèves, activités récréatives à la Maison du peuple, etc.) des actions clandestines, sans être pour autant un groupe clandestin (ni chercher à aucun moment à le devenir). Cette dynamique est à la fois le fruit d’un rapport de force et d’un état d’esprit insurrectionnel que Danilo Montaldi a bien décrit : ces jeunes « s’opposaient instinctivement à tout ce qui pouvait les entraîner vers cette ‘normalité’ qui les aurait rendus ‘normaux’. Une ‘normalité’ qui les verrait à nouveau en uniforme militaire, ou au chômage, ou isolés dans le quartier, comme avant » (page 55) [1]. Mais, l’action du groupe est également le marqueur des « ambivalences » du PCI de ces années-là. D’un côté, le Parti n’arrive pas à imposer la ligne officielle face au bouillonnement de la base, d’un autre, il est lui-même traversé de tensions et de contradictions, tolérant voire, parfois, encourageant cet activisme illégal aux marges du mouvement. Cette attitude est (erronément) interprétée par la Volante Rossa et la jeunesse radicale comme une stratégie de « duplicité » du Parti qui, tout en jouant le jeu de la démocratie parlementaire, se préparerait à l’insurrection armée pour renverser le régime capitaliste et ouvrir la voie au socialisme. Dans les faits, la direction tend plutôt à canaliser et à instrumentaliser une violence qu’elle n’arrive pas à complètement écarter.

La Volante Rossa opéra de 1945 à 1949. L’éloignement de l’horizon révolutionnaire, aggravé par le déficit de réflexion théorique, entraîne le collectif dans une crise et dans une série de dérapages « vers la réalisation d’actions non essentielles, dans le seul but de maintenir l’engagement des membres du groupe » (page 173). Confronté à la répression et à l’éloignement de la perspective insurrectionnelle, l’organisation disparaît. Demeure le mythe. La Volante Rossa représente en effet un « point de référence historique et un ‘mythe’ » pour le mouvement des années 1968 en Italie et plus particulièrement pour les groupes de la gauche extra-parlementaire. Paradoxalement, alors que les Brigades rouges se réclament de cet héritage, cherchant à tendre un fil rouge qui irait de la Résistance à leur action, certains groupes autonomes armés ont davantage d’affinités avec la Volante Rossa dans la mesure où ils refusèrent de passer à la clandestinité tout en menant des actions clandestines.

La continuité historique des lendemains de la Résistance aux années 1968 est en réalité biaisée par la mystique du groupe, la différence de contextes, le rejet du PCI tant de son « ambivalence » passée que de l’action illégale des groupes des décennies 1960-1970, et, enfin, par l’absence d’une reconstruction historique écrite. C’est cette absence que Cesare Beramani a voulu palier en recourant à la culture orale et en interrogeant d’anciens membres de la Volante Rossa (de larges extraits des interviews sont reproduits dans ce livre, au risque parfois de se perdre dans les détails des événements). Remarquons par ailleurs que ces anciens membres, restés dans le giron du PCI, refusèrent de reconnaître une continuité avec les mouvements des années 1968, jugés « négatifs ». Quoi qu’il en soit, la persistance du « mythe » et la référence continue à la Volante Rossa témoignent, selon l’auteur, de la vitalité « d’une culture politique de base très éloignée du système des partis officiels » (page 222).

Frédéric Thomas

[1Une des chansons du groupe donne le ton de ce joyeux ensauvagement : « Ô petite canaille de la Volante Ne crains rien, n’aie pas peur Chez nous tu trouveras une famille Une famille de détraqués ! » (page 65).

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