La Realidad, Paris, Neige SInno au prisme de La Realidad, Chiapas, Mexique

Ma’ Jlumal A.

paru dans lundimatin#522, le 1er juin 2026

La Realidad. Le titre du livre renvoie au nom d’un caracol zapatiste — un lieu particulièrement emblématique, qui fut celui des premières rencontres internationales de 1996. On s’attend donc assez naturellement à ce que l’ouvrage traite du mouvement zapatiste. D’ailleurs, à la table de notre collectif de solidarité avec le Chiapas, il n’est pas rare que des personnes viennent interroger : qu’en penser ? Que dit ce livre des zapatistes ? On peut le poser d’emblée : le portrait du mouvement zapatiste — ou même des réseaux de solidarité qui lui sont liés — ne constitue pas le point fort de l’ouvrage.

Les impressions de lecture que je propose sont donc évidemment subjectives et partielles : ancrées dans ma position, mon point d’observation aux côtés des zapatistes, parfois de près, souvent de loin, mais de manière aussi informée que possible et depuis plus de dix ans. Avec ces lunettes, résolument attachées à quelques-uns des mondes chiapanèques actuels, je vous emmène au fil du livre : d’abord, le voyage de la narratrice et de son amie Maga, qui ne rencontrent pas « les » zapatistes (qu’elles ne cherchent d’ailleurs pas vraiment, qui ne sont pas évoqués) ni Marcos (qu’elles cherchent, disons bêtement mais sincèrement) ; ensuite, nous passerons rapidement sur la longue section que l’autrice consacre à Antonin Artaud au Mexique ; enfin, dans un dernier mouvement, la narratrice participe à deux rencontres zapatistes, et termine sur ce qui m’apparaît comme la véritable, quoique ponctuelle, révélation politique de ce texte.

* * *

Disons-le franchement : toute la première partie du livre m’a éminemment agacée. Non pas le style, qui est léger, dans cet ordre courant aujourd’hui dans les récits d’auto-fiction : négociant son rythme avec l’oralité, visant plutôt une forme de transparence de la matière linguistique, à l’opposé d’une littérature opaque ou hermétique. Mais plutôt fin quand même. Bref, ça coule, ça se lit vite. En revanche, le rapport à l’objet, aux personnages, aux zapatistes en particulier… pour moi, c’était infernal. La narratrice est jeune, naïve, sans pertinence politique et – comme d’autres personnages le lui font remarquer – elle n’y comprend rien. En soi, pourquoi pas ? Tous les personnages ont leur intérêt. Mais dans ce cas particulier, il n’y a pas de petit écart qui pourrait faire vibrer de la nuance entre un niveau discursif plus profond, entre narrateur et lecteur.

D’abord, le fait de regarder le monde par ces yeux naïfs nous empêche de voir quoi que ce soit : pourquoi ce regard exotisant porté sur San Cristóbal de Las Casas ? Pourquoi cette manière de figer les personnages dans une étrangeté esthétisée, parfois teintée de kitsch — telle cette Bárbara : « Une reine gitane à la portée de tous, dans son royaume dépenaillé, et elle brillait au milieu de la nuit enfumée comme une dent en or dans une bouche. » ? Je précise que d’après les informations données par le livre, Bárbara n’a aucun lien avec les peuples Rrom, tsigane ou gitan, convoqué ici seulement au titre d’un cliché facile et qui permet de mettre tous ces bruns exotiques dans le même paquet esthétique hyperbolique et que l’on peut contempler à distance. Mais ce n’est qu’un exemple parmi mille : tout semble reconduire vers une logique d’étrangeté et d’incompréhension, au lieu d’ouvrir à une intelligence du réel. Un peu plus ou un peu moins, selon le degré de proximité avec les protagonistes : la vie de bohème de leurs jeunes compagnons de lieu de vie à San Cristóbal m’a semblé plus proche d’une humanité vécue que les personnages seulement rencontrés en ville, eux-même mieux rendus que les simples ombres menaçantes croisées dans des bourgs plus petits, et sans parler des zapatistes dans leurs communautés qui, elleux, n’existent juste pas, pas même comme horizon absent. Certes, il y a quelque chose à la racine de tout cela : la narratrice et son amie Maga ne comprennent pas ce qui les entoure — et le texte insiste lourdement sur ce point. C’est même sans doute le sujet central, si on se risque à parler d’un sujet dans un texte narratif. On pourrait défendre ce choix : après tout, mettre en scène des personnages naïfs n’a rien d’illégitime, et le titre même du livre suggère un rapport problématique, peut-être manqué, à la réalité. Les approximations mises en scène sur le nom de certains lieux le disent assez – « était-ce Las Margaritas, Vicente Guerrero ou Guadalupe Tepeyac ? », se demande la narratrice a posteriori. Comme il est assez facile de résoudre au moins partiellement cette question, on entend bien la proclamation de l’incertitude comme une indication au lecteur. Mais cette naïveté affichée ne devient pas un outil critique : elle fait écran. Elle empêche tout accès au monde. San Cristóbal est bien là, avec ses détails concrets — le bar Revolución existe réellement — mais rien ne nous est dit de pertinent sur ce petit monde de la ville, moins encore sur celui des bourgs plus retirés, des villages, des zapatistes, de celleux qui en sont solidaires ou qui leur sont hostiles… rien, on ne saura rien d’elle ni d’eux. Le réel est présent comme décor seulement. On attendrait peut-être la présence d’une narratrice double, qui complexifie le discours, donne de l’épaisseur, apporte un autre rapport au monde – un rapport faisant place, par exemple, à des morceaux de réel – une place nécessairement partielle, nécessairement partiale, bien sûr, mais qui ne soit pas seulement miroir opaque pour le rapport des naïves protagonistes à une altérité interchangeable et de toute façon inatteignable !

Plus grave : le choix de ces deux figures comme seules voyageuses internationales produit un effet de réduction problématique. Maga, qui a lu des choses, touchante de volonté, mais dans l’enthousiasme aveuglant et le malentendu permanent ; la narratrice, que son amie surnomme Netcha, encore plus ignorante, qui ne parle pas la langue – je ne veux pas dire les langues mayas, mais même pas l’espagnol ! — et se fait embarquer, presque perdue. Ce sont les seules voyageuses internationales mises en scène dans le livre. Comme si cela constituait l’éventail des attitudes possibles, existantes. Or cet éventail est faux. Je connais une part non négligeable de ces jeunes qui se rendent au Chiapas — chaque année, en petit nombre. Beaucoup passent par des formations que nous donnons, un week-end chaque printemps. Ils ne sont ni naïfs, ni inconséquents. Ils sont préparés par nous, d’une part : ils savent quelles consignes de sécurité sont non-négociables dans la situation actuelle – fluctuante, mais justement, s’ils partent quelques années après avoir effectué leur préparation, on ré-organise un coup de fil pour les mettre à jour. Ils savent en tout cas, tous, depuis des décennies, qu’on ne part pas en milieu de journée pour un trajet San Cristóbal–La Realidad. Jamais. Si tu es incapable de faire tes préparatifs la veille et te réveiller à 4h30, tu ne pars pas. Parce que sinon, on se retrouve évidemment à cours de transport au moment de chercher une correspondance au milieu du trajet. Ils savent aussi se renseigner efficacement sur un trajet (oui, à un pâté de maison près pour trouver les bons transports collectif, qui non seulement vont au bon endroit, mais sont aussi gérés par des personnes non-hostiles). Ils savent qu’on ne va ni chercher des informations au Revolución, ni surtout s’y épancher sur ses projets. C’est un bar. Nous le leur disons ; moi, je le leur dis. Au Revo, il y a potentiellement des mouchards. Vas prendre un verre où tu veux, mais quand tu es en ville, dans les bars, bouche cousue, tu joues au touriste naïf, tu joues les personnages de Neige Sinno.

Mais surtout, ces jeunes qui partent au Chiapas, ils n’ont pas besoin de nous et de nos préparations pour être loin au-dessus de tout cela. Si je les voyais arriver avec l’idée d’apporter un paquet de livres à Marcos, je… je ne sais pas ce que je ferais. Rien d’approchant ne s’est jamais produit. Certains viennent après avoir beaucoup lu et étudié le mouvement, et avec l’envie d’en savoir plus, d’autres ont une grande expérience de l’organisation autonome et viennent plutôt chercher auprès de nous les repères qui leur manquent sur l’histoire, le système politique et le rapport de force au Mexique.

Vous me direz, je suis une lectrice difficile. Mais je suis aussi une lectrice idéale : celle qui réagi aux premiers frémissements, celle dont la tension monte au moment où elle lit que les deux personnagettes quittent la ville en fin de matinée pour se rendre à La Realidad, celle qui saisit le premier indice et pense : « Mais quelles connes ! » Et politiquement, je suis celle qui juge que c’est vraiment une erreur de donner une telle notoriété à toute cette histoire sous cette forme, comme si elle était représentative de la jeunesse qu’un élan pousse à la rencontre des zapatistes.

Tout un public, peut-être presque tout le monde, a envie de croire que les jeunes qui partent au Chiapas présentent le degré d’incompétence et de légèreté que leur prête Neige Sinno, et que leur discours, leurs idées, leurs proposition au retour ne méritent pas d’être écoutées – ils sont idéalistes, n’ont de toute façon sans doute rien compris. Le mépris pour la jeunesse est déjà grand dans nos sociétés ; la parole des jeunes est au mieux l’objet de condescendance. Le désaveu envers une gauche altermondialiste est une barrière supplémentaire. Alors tout ça ensemble, c’est un obstacle important à faire entendre de manière fructueuse, ici, l’expérience de ceux qui sont allés jusque là-bas. Dans ce contexte, renforcer ces préjugés est un problème, et je ne remercie pas l’autrice. Par ailleurs, la répartition des rôles pose un problème de représentation genrée : deux filles qui ne savent rien cherchent le Grand Homme Héroïque. Vraiment ?

J’ai plutôt confiance dans l’autrice pour être une alliée. C’est pourquoi je qualifie ces problèmes d’« erreur » et pas « trait venimeux ». Pourtant, non seulement elle n’aide pas à comprendre quoi que ce soit, mais elle discrédite une bonne partie de ceux qui pourraient aider un éventuel lecteur non-spécialiste à comprendre le Chiapas et le mouvement zapatiste. Pourquoi cela ? Est-ce que c’est l’écueil autobiographique : est-ce qu’elles ont vraiment existé ? Ou est-ce qu’elles sont l’image au miroir déformant d’une sévérité excessive envers de jeunes personnes appartenant à un passé mal-aimé, repeintes en voyageuses les plus naïves de l’histoire de tous les réseaux de solidarité ? D’ailleurs, elles ne sont pas dans les réseaux, et elles ne trouvent pas non plus à les rencontrer : elles ne vont pas voir ceux qui sont vraiment en lien, pas au CIDECI, pas au centre des droits humains, pas dans les hébergements solidaires de volontaires qui sont impliqués dans des projets, dans des communautés. Et du reste, les zapatistes eux-mêmes ne semblent pas vraiment les intéresser, juste leur Grand Homme Médiatique Visible, auquel le mouvement zapatiste se résume pour les personnages du roman. Marcos, celui qui, dans le vrai monde, finira par décider de tuer son personnage par ras-le-bol de cette fixette sur lui au détriment de… de tout, en fait, de tout le mouvement collectif, ses constructions, ses propositions politiques… Ou est-ce une manière d’avertir le lecteur, un faire-valoir pour lui proposer plutôt la démarche décrite dans la dernière partie du livre ? Si c’est le cas, de mon point de vue, le dommage est disproportionné. Car je crois que faire advenir ces personnages naïves, les plus individualisées et fortes de l’ouvrage en réalité, c’est un geste efficace, une action, et que cette action est contre-productive.

Par certains aspects, elles ressemblent pourtant à une certaine jeunesse voyageuse au Mexique : celle qui collecte des contes, qui voyage en jouant de la musique – la Maga qui ne veut pas entendre un refus, qui s’obstine à vouloir apprendre des techniques de travail du métal, celle-là me parle. Oui, j’ai déjà rencontré des jeunes qui proposaient des spectacles de cirque en itinérance, au Mexique. Et ils venaient solliciter les autorités zapatistes, dans un caracol, de les accepter dans les villages de leur zone. Pas de culte des Grands Hommes. Pas de naïveté crasse. Juste l’envie de porter leur projet aussi dans des communautés zapatistes, pour le plaisir de rencontrer les gens, et d’en tirer des éléments d’expérience, de compréhension. Sûr qu’ils n’avaient pas tout vu du monde, qu’il y aurait des malentendus, des difficultés – ils n’avaient par exemple pas bien pris en compte le temps nécessaire à la décision et à cette autorisation, ce qui risquait de faire échouer leur initiative. Le voilà, le degré de naïveté usuelle que l’on rencontre chez les jeunes voyageurs au Chiapas.

Si vous avez lu La Realidad, que je vous ai convaincus que le livre vous tendait un faux miroir au moins sur ce point, et que vous voulez vous faire une meilleure idée de la faune qui voyage, passe, repasse ou séjourne dans le halo des zapatistes, je dirais qu’il est compris dans une large fourchette entre, d’un côté, les touristes venus visiter des sites mayas, acheter de l’artisanat en admirant l’architecture coloniale de San Cristóbal, et dont certains ont le projet inassouvi, une aspiration jamais mise en acte à connaître mieux le mouvement zapatiste – peut-être parce qu’ils savent, eux, qu’ils vont devoir apprendre vraiment l’espagnol avant de pouvoir espérer quoi que ce soit – ou juste l’envie de se gargariser de leur nom avec les regards entendus de ceux qui n’y entendent rien ; à l’autre extrémité, celleux qui s’engagent, s’installent, travaillent durant des années au centre des droits humains, restent actifs toute leur vie dans des réseaux de solidarité internationale, documentent dans des mondes plus institutionnels pour les uns, plus autonomes pour les autres, et qui sont sans doute aujourd’hui les meilleurs connaisseurs du mouvement et de ses circonstances spécifiques. Au milieu, des journalistes internationaux qui se font guider pour essayer d’y comprendre quelque chose bien qu’ils passent toujours trop vite, ou encore les jeunes que nous préparons chaque printemps, ou les camarades circassiens que je mentionnais plus haut. Et dans tout ce panel, voyez-vous, les plus jeunes ne sont pas les moins informés.

* * *

La partie centrale du livre, sur les traces d’Antonin Artaud, m’a ennuyée. On peut dire que c’est chacun son goût : peut-être que vous adorez Artaud, ou au moins que vous avez une appétence pour les hommes du monde intellectuel privilégié du 20e siècle qui étaient un peu fous, mais dont le statut conférait à cette folie le goût de l’intéressant. Moi, non. J’aimerais qu’on traite toutes les folies avec respect, qu’on apaise celles qui font souffrir, qu’on fasse place aux autres, qu’on n’en aiguise aucune par la cruauté sociale. La graine de folie qui condamne certains SDF à se perdre jusqu’au bout de la détresse humaine, mais qui fait trait de pensée génial chez d’autre, ça m’évoque des souvenirs gênés d’hypokhâgne – et pourtant, j’étais bonne pâte et intéressée à tout, en hypokhâgne, curieuse de découvrir, sans cesse en ébullition, l’impression que le monde de la pensée s’ouvrait à moi. Mais Artaud, franchement, quoiqu’à la mode, et même si les gens en parlaient comme d’un truc intéressant, pour moi, ça n’a jamais pris ; j’étais bloquée par la sociologie, je pense.

Plus près de notre sujet zapatiste et actuel : toute cette partie centrale du livre, ce n’est pas mon Mexique. Je ne veux pas dire seulement que je n’ai pas pris de peyotl ou que la Huasteca n’a pas été mon terrain de jeu. C’est vrai aussi. Mais surtout, le Mexique m’intéresse, existe à mon cœur et à mes pensées pour ce qu’il est, du moins ce que je parviens à en saisir avec un vrai effort. Or toute cette partie centrale de l’ouvrage, pourtant écrite par une autrice qui vit au Mexique, et qui a forcément vécu des formes de rencontre là-bas, dit toujours très, très peu des régions décrites. C’est encore focus sur Artaud et ses projections de lui-même devant un décor qui pourrait tout autant être de carton-pâte. Vraiment, pour lire toute ces pages, espérons qu’Artaud vous intéresse, ou au moins le paradigme qu’il donne d’un certain rapport au monde – en revanche, ce monde lui-même, le Mexique, ses habitants dans leur diversité et leurs oppositions, les combats de certains, les communautés indigènes, les bourgs métis, les élites même pas métis… nada, rien, zéro. Les paysages sont évoqués. Rien d’autre.

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Et puis enfin arrivent les dernières dizaines de pages. La narratrice la plus proche de nous, celle d’il y a quelques années, n’est plus une jeunette inconsciente, et elle va enfin se rendre vraiment en territoire zapatiste, où, on l’espère, elle rencontrera des gens – même si on ne peut pas en attendre un reportage, ni même un témoignage centré sur la lutte des femmes zapatistes.

Elle voyage à l’occasion de l’escuelita zapatista, puis d’une rencontre de femmes, dans un groupe de personnes solidaires, un bus affrété de Morelia (Michoacan) à Morelia (caracol zapatiste proche d’Altamirano, au Chiapas). Et là, je dois dire, mon espoir de lectrice renaît : je reconnais une expérience représentative. Elle vaut ce qu’elle vaut, je ne sais pas si j’en aurais fait un roman (d’ailleurs, l’autrice non plus n’a pas fait un roman de cette seule expérience, seulement une sorte de long épilogue), mais enfin, c’est une parcelle d’existence, des expériences partagées par un certain nombre de personnes. On espère donc une forme de rencontre. La surface de l’escuelita me semble joliment rendue. Aucun élément du contenu, de l’organisation ou de la parole politique des zapatistes, mais une tranche de vie, et quelques éléments de l’organisation en acte. Du reste, je ressens des affinités avec cette narratrice qui se rend à un évènement zapatiste avec son enfant de deux ans, et avec l’expérience qui en découle – je n’y reconnais pas tout de moi, mais des éléments de camaraderie que j’aurais plaisir à partager autour d’un arroz con leche ou d’un de ces cafés de communauté qui me convient très bien, et qui n’est pas tout à fait ce que nous appelons du café.

De la rencontre des femmes en particulier sont énoncés quelques éléments, de l’ordre de ce qu’on trouve dans les témoignages vidéo en ligne, mais avec de l’épaisseur, le rendu d’une expérience vivante, humaine, et une voix dans laquelle je me reconnais parfois – quoique je dois avoir des amis français moins critiques que la narratrice, et je ne ressens pas le besoin de défendre si fort le fait qu’en une seule rencontre, on ne soit pas arrivées à des solutions pour améliorer l’ensemble de la situation des violences faites aux femmes. Elle dit la rencontre des femmes : on s’y sent plus en sécurité que partout ailleurs au Mexique, qu’on y rencontre plus d’extérieures venues assister à l’évènement que de zapatistes qui y ont invité (je ne crois néanmoins toujours pas que ces extérieurs, souvent jeunes, soient des Maga ou des Netcha du début de l’ouvrage), il y a des propositions auxquelles on ne comprend rien et d’autres auxquelles on adhère, parfois on est levée tôt, et on se demande pourquoi, d’autant qu’il fait froid ; les prises de parole et partages en assemblées sont longues et pas toutes également pertinentes, et puis il existe chez certaines une volonté, l’espoir idéalisant envers les zapatistes qu’elles aient toutes les réponses à tous les problèmes — spoiler : non.

Et donc, figurez-vous, si on demande au débotté à une grand-mère zapatiste, comme ça, ce qui est fait dans tout le mouvement — des centaines de milliers de personnes, réparties de manière discontinue sur un territoire de l’ordre de celui de la Belgique, organisées par zones, et en commissions thématiques de travail, des gens qui se forment, qui réfléchissent, qui s’engagent les unes sur un sujet, les autres sur un autre… –- donc parmi tout ceux-là, on prend une grand-mère au hasard, et on lui demande ce qui est fait dans leur mouvement contre les agressions sexuelles commises sur les enfants, elle répond… ben rien de pertinent. Ouaip. Et franchement, là, je dois dire que j’y crois : moi aussi, j’ai déjà tenté de poser certaines questions du même ordre. Tu es avec le responsable du campamento à La Realidad, imaginons – oui, oui, le même village de La Realidad qui donne son titre au bouquin ; sauf que ce serait un lieu réel avec ses habitants, ses conflits, ses problèmes, les chevaux qu’il ne faut pas laver plus haut dans la pente, sinon cela salit l’eau qui arrive au village, et aussi sa route qui va de San Quintin à Las Margaritas, les militaires qui passent sur cette route, les collines environnantes, le système de « radio » de collines en collines, le profil de ces collines boisées dans le matin ou la nuit tombante, le brouillard qui y languit, la rivière qui coule dans la vallée, entre le campamento et la nouvelle école construite après l’assassinat de Galeano, la fraîcheur de cette eau dans la chaleur humide de l’air, car on est en terres chaudes, c’est-à-dire de faible altitude, et puis encore l’embranchement à angle droit vers le caracol, juste derrière le campamento, les femmes qui apportent volontiers les tortillas, qui tournent le moulin à maïs, qui apprennent avec plaisir à faire les pizzas ou les crêpes, pour la joie, pour le moment partagé, et aussi pour évaluer si ça marche aussi bien sur un comal que dans une crêpière, parce qu’elles montent une cantine coopérative et ce serait amusant de proposer parfois des plats plus inhabituels que les tamales, la sopita avec des nouilles dedans, le pollo, et le reste ; elles ont aussi un collectif d’élevage bovin, en non-mixité pour s’obliger à apprendre les gestes traditionnellement masculins de la gestion du troupeau ; et puis il y a les jeunes qui ont monté un groupe de musique… je m’arrête là, à un centième, un millième de ce qu’on pourrait dire, sans même trop chercher, de ce lieu qui est un vrai lieu, pas juste un titre de livre qui sonne bien pour questionner en même temps le rapport inaccessible au monde. Et n’imaginez pas que je suis une personne exceptionnelle, une grande connaisseuse de La Realidad en particulier. Des gens comme moi, qui à un titre ou un autre y ont séjourné, suffisamment pour pouvoir, dans un seul souffle même et sans recherches supplémentaires, donner à ce lieu et ceux qui le font vivre une épaisseur, une consistance, une réalité, il y en a des milliers.

Mais donc moi aussi, j’ai déjà essayé la question random au compañero random : Esteban, toi, responsable du campamento de La Realidad, tu en sais quoi des personnes LGBT chez les zapatistes ? Ben il n’en savait rien, Esteban. Il a dit qu’ils n’avaient pas de problème avec ça, mais que dans leur village, à La Realidad, il n’y en avait pas eu jusqu’ici, de LGBT… Est-ce que j’y crois ? Je crois en sa bonne foi, au moment où il me le dit. Que vraiment, il n’est pas au courant que les quelques personnes concernées (il y en a forcément, statistiquement, sur un village de quelques centaines d’âmes), elles se sont senties plus à l’aise à partir en ville, ou dans des bourgs plus gros, et que lui, il ne s’est pas posé la question. Est-ce que pour autant ça résume la position des zapatistes ? (Donc les centaines de milliers de personnes, sur un territoire grand comme la Belg– enfin, je ne la refais pas, vous l’avez…) Ben non. Depuis des décennies, le mouvement zapatiste a produit de nombreux textes, a fait vivre des prises de positions claires pour les personnes que nous classerions dans le mouvement LGBTQIA+, et notamment celleux qui sont, dans leur langage, les otroas – des personnes trans, dirions-nous. Jusqu’à donner la place d’honneur, lors du voyage pour la Vie, leur grand voyage collectif vers l’Europe, à une zapatiste trans, Marijosé. Cela ne veut pas dire, évidemment, que tout est résolu en la matière. Mais cela veut dire que la réponse d’un compañero particulier, comme ça, sans préparation, elle ne vaut rien pour la connaissance de l’ensemble des réflexions et initiatives dans tout le mouvement. Ou plutôt, elle vaut comme chez nous, la réponse du premier venu, assis à une terrasse de café dans ma rue, sur l’ensemble des initiatives et réflexions portées dans toute la région parisienne sur telle ou telle thématique : il va falloir demander souvent et longtemps, à beaucoup de personnes différentes pour se faire une idée plus large du degré de conscience dans la société ; et puis si on veut vraiment savoir ce qui existe, ça vaudrait la peine d’aller voir celleux qui s’organisent sur cette question.

Les zapatistes indigènes maya ne sont pas plus interchangeables entre eux que nous et nos voisins. Ni omniscients, ni tous idiots. Et sur ce point, c’est en fait comme dans toutes les sociétés. Tout comme.

Mais puisqu’on se demande, donc, ce que les zapatistes ont bien pu faire pour prévenir les abus sexuels sur les enfants, je tente au passage quelques lignes hypothétiques, et qui pourraient être poursuivies si quelqu’un voulait travailler la question : Neige Sinno part du principe, sans doute juste, que l’inceste existe dans toutes les sociétés et tous les milieux sociaux ; néanmoins, on ne peut pas imaginer qu’il existe toujours et partout dans les mêmes proportions ; il y a des facteurs qui rendent possible l’agression, notamment l’injonction faite aux enfants d’obéir, l’étouffement de leur parole, la domination adulte en somme et sa forme patriarcale qui fait que les hommes (car ce sont presque toujours les hommes) savent qu’ils ont l’impunité. J’ajouterai que l’alcool semble être un facteur aggravant de toutes les affaires de violences intra-familiales, en particulier dans les contextes de destruction systémique de la dignité des personnes, ce dont le système colonial est un exemple par excellence. Que la femme zapatiste interrogée commence par citer l’interdiction de l’alcool comme protection ne me semble donc pas du tout idiot. Cela ne désamorce pas tout, mais par exemple on entend des témoignages parmi les zapatistes parlant d’une réduction drastique des viols, de l’ordre de 95 % (chiffre cité de mémoire). Sans minimiser la souffrance des victimes qui restent, si 19 agressions sur 20 sont évitées, c’est déjà une énorme réussite. Ensuite, la place faite aux enfants, la liberté qui leur est donnée petits ainsi que, surtout, l’éducation pensée comme un accompagnement plutôt qu’une imposition autoritaire, et puis la voix qui leur est accordée, y compris en assemblée, dès avant l’adolescence – et le pendant de cela, qui est que de très jeunes adultes se retrouvent en position d’autorité… tout cela me parle d’un travail contre l’adultisme. Donc ces démarches s’inscrivent, directement ou indirectement, dans un travail contre les facteurs structurels de l’inceste. L’entraide au-delà de la famille nucléaire, celle que la narratrice expérimente lors de l’escuelita est aussi une réponse : ne pas fabriquer des adultes à bout, des adultes poussés dans les derniers retranchements, ne pas tester quels monstres ils deviennent quand ils n’en peuvent plus. Car oui, on co-fabrique les agresseurs : cela ne les excuse pas, car on peut aussi souffrir sans devenir agresseur ; cela n’explique que très partiellement, puisque certains semblent basculer dans l’agression alors même qu’ils ne sont pas visiblement écrasés par les circonstances ; parfois on a l’impression qu’ils profitent juste de leur impunité, sans comprendre d’où vient la pulsion destructrice en premier lieu. Mais c’est tout de même un facteur à prendre en compte : si on fait en sorte que tout le monde aille mieux dans sa dignité et sa capacité d’action sur sa vie, on diminue les cas de devenir-monstre, et les occurrences de passages à l’acte.

Évidemment, je n’ai aucune raison de prétendre que les zapatistes ont trouvé la solution à tous les problèmes de la Terre, ni que l’inceste aurait chez eux disparu. Je ne veux insulter personne, et surtout pas nier la possibilité qu’il existe des victimes se débattant à l’instant présent, y compris en contexte zapatiste, avec ce qu’ils ou elles ont subi. Mais si l’on s’interroge sur le chemin collectif, ce que les zapatistes font pour protéger leurs fils et leurs filles, je dirais qu’il faut a minima mentionner ces pistes-là. Puis, si l’on veut aller au-delà des présupposés des uns et des autres (par exemple les miens : que tout système d’oppression crée de l’impunité et que les crimes y prolifèrent, tandis qu’un groupe qui travaille à préserver la dignité de chacun protège mieux ses membres des potentiels agresseurs, en même temps qu’il fabrique aussi moins d’adultes agresseurs), il faudrait travailler : aller sérieusement essayer de mesurer la fréquence de crimes si caché qu’il est difficile de les quantifier, mais tout de même essayer, ne serait-ce que pour documenter, là-bas comme ailleurs, ce qui marche ou ne marche pas, et pouvoir avancer un peu plus éclairés, s’inspirer des avancées qui fonctionnent…

En fin d’ouvrage, Neige Sinno nous livre enfin ce qui a constitué pour moi un micro-séisme de révélation politique. De retour de la rencontre des femmes organisée par les zapatistes, elle parle d’une promesse, que chacune fasse ce qu’elle peut faire pour lutter, pour protéger nos fils et nos filles. Pour elle, ce sera écrire un livre. On le comprend, elle écrira Triste Tigre. Et alors là, pardon, mais toutes les circonvolutions, les solutions qui n’ont pas été trouvées, s’effacent devant cet élément… la rencontre suscitée par les femmes zapatistes, ces partages-là, ont suscité entre autre – entre mille autres actions puisées à l’énergie partagée là-bas, à la résolution qui s’y est affermie – Triste Tigre, le bouleversement de la scène littéraire française autour de l’inceste. Excusez du peu. Je pense bien que ce livre, on ne le doit pas aux zapatistes, que sa gestation est plus longue, rendue possible par la genèse d’une écrivaine dans son rapport à la littérature, au travail de reconstruction de celle qui avait été victime d’inceste – mais imaginer que la rencontre des femmes, l’impulsion de ce moment-là a contribué à le déclencher, cela jette une lumière essentielle sur la fonction de ces rencontres et ce qu’on peut en espérer. J’ai participé à de telles rencontres. Peut-être ai-je croisé Neige Sinno sans le savoir. J’ai conscience de la force qui s’en dégage. Plus encore, en préparant et en incitant d’autres que moi à s’y rendre également, je mise souvent sur ce qu’une rencontre avec le mouvement zapatiste peut produire dans les parcours : l’avancée dans la réflexion sur un monde faisant place à de nombreux mondes, le degré de conviction enracinée au plus profond, de motivation pour construire de nouvelles propositions. Je ne devrais donc pas être surprise. Dans un jeu de dominos, sur le mode indirect, je sais bien, j’espère bien ces mises en mouvement. Et pourtant, là, je suis étonnée. Qu’une de ces rencontres ait pu avoir pour répercussion directe l’écriture de Triste Tigre, ait pu percuter si frontalement la scène littéraire et intellectuelle française si loin du monde autonome ou des réflexions politiques zapatistes, je ne l’aurais pas pensé – et bien sûr, percuter dans un geste fructueux, qui bouscule la parole sur l’inceste, qui mette en mouvement les cadres de pensée et de parole, et qui vient changer quelque chose au monde dans lequel grandissent nos enfants ; restreindre le champ d’action des agresseurs, augmenter celui de leurs victimes dont on souhaite même qu’un jour, elles aient la possibilité de se protéger, de trouver alliées et une protection si efficace, si évidente qu’elles ne deviennent pas victimes.

* * *

Un ami me rappelle, a posteriori, que La Realidad a été écrit avant Triste Tigre, mais qu’il n’a dans un premier temps pas trouvé d’éditeur. Puis est venue la sortie fracassante, l’ouvrage à succès. Et c’est à la suite de cette consécration que le manuscrit antérieur a pu être accepté et publié. Je m’imagine de manière générale que la publication ou non d’un roman est une affaire de chance plus que de qualité. Les éditeurs eux-mêmes disent qu’ils ne peuvent pas lire tous les manuscrits sous lesquels ils sont ensevelis. On a mille témoignages de grands auteurs commençant par voir leur manuscrit refusé 30 ou 40 fois avant qu’il ne trouve sa voie. Mais dans ce cas particulier, je dirais qu’effectivement, Triste Tigre, que j’avais laissé passer à l’époque mais que j’ai été convaincue de lire récemment, en le retrouvant relié de manière inattendu à mes amitiés politiques chiapanèques, a une puissance non seulement thématique mais littéraire autrement plus forte. Donc en guise de conclusion : allez lire Triste Tigre. Et écoutez vos amis, camarades, connaissances qui sont allés au Chiapas et tentent de vous en dire quelque chose.

Ma’ Jlumal A.

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