La Méditerranée se meurt

Asma Soulista & Tom Nisse

paru dans lundimatin#436, le 9 juillet 2024

« Elle est morte elle aussi, regarde, la mer 
La mer. »
Giuseppe Ungaretti

« Cela là où ça a pris son essor
le sortilège civilisation c’est ici
ses origines et son argile Orphée
effondré Mussolini mal enterré

c’est ici cette enclave d’eau salée
faille taillée dans une légendaire
sphère du globe cheval de Troie
plages et carnage ici Carthage et

la Libye Venise vacillante ressac
invoqué vieil itinéraire maritime
des marchandises tris d’esclaves
Minotaure et templiers le primat

de l’histoire nappe de pétole près
d’un port de plaisance la pénurie
qui a réduit la pêche industrielle
les ruelles de Marseille les exils

senteurs du melon savons d’Alep
au large les îles où brûlent les pins
les cyprès soumis au Sirocco puis
au Mistral dérivent les particules

c’est ici oui c’est cela un cimetière
cerné de cimetières incessant éveil
du soleil et cruauté du soir » s’écria
le gars du rafiot puis les embarqués

égrenaient ensemble cette rengaine :

Racines éparpillées sur asphaltage
et béton parfois nous en ramassons

et des ailes s’agitant pris par les fils
barbelés des frontières sur les rivages

béton qui broie le parcours des corps
lors de barrages ou abondons ou quand

nous accostons des barbelés à l’horizon
après désert et mer et berge du macadam

crevé le rêve éreinté alors avec les ailes
et les racines nous bricolons des calames.

 

Mais qui a bien pu
Voler la plume du poète ?

Dans la forêt près de Tanger
Il déclame ses textes
Aux exilés du campement

Eux qui attendent
Le jour du départ

Lui
Avec sa grosse voix d’ours
Leur lit son livre ouvert

Les barrières étoilées
Tracent des lignes fictives
Entre des êtres réels

Qui ici ?
Qui de l’autre côté ?
De quelle côte de la mer ?

Les voiles qui cachent
Celles qui prennent le vent

Les toiles peintes colorées
D’une réalité terne

La cerne sous l’œil ébahi
Du témoin impuissant
Garde l’écran

Sa rétine réticente
Sa pupille qui bat de l’aile
Sa peau de pierre

Qui ne flotte pas

 

Le peu d"espoir
Qui fit survivre
Attendre en vain
Qu’on nous délivre

Et quand tout part
À la dérive
C’est comme passer
Sur l’autre rive

Cette liberté
Qu’on emprisonne
C’est la colombe
Qu’on empoisonne

Soldats de plomb
À balles réelles
Sommeil de plume
Comme irréel

 

Alors sur le rafiot c’est une vieille
recroquevillée qui prend la parole
« Oui en effet c’est ici et c’est cela
là où près des rochers se dressent

les ruines de la démocratie celle-là
proclamée pour patriarches nantis
pax romana et marbres émasculés
amertumes des yeux des mouettes

Pétrarque à la recherche d’une trêve
le poète Gibran exécrant la tyrannie
o marées d’ouragans en putréfaction
du vent depuis vos courants et depuis

vos récifs j’implore le Kurdistan et je
pleure la Palestine je perds les cordes
vocales mes enfants de la persécution
du printemps des pluies et des futaies

o rescapées des palmeraies mes filles
qui remettez le feu aux réminiscences
des harems et mes fils sur les falaises
qui rafistolez les rages et le futur vous

enfants qui rectifiez naufrages et efforts
pendant tout le parcours vous apportez
dans votre regard l’amour de la rupture
le sel des zéniths et le soin des destins »

et chuchoté des chaloupes vint un chant :

Nous mâchons des bourrasques et suçons
des racines dans nos crânes crisse le cristal

notre rythme cardiaque une métamorphose
minérale et nous suscitons survenus des flots

le souvenir de Sappho nous vêtus de sèves
essoufflés par la flûte de la forêt qui s’élève

nous ressuscitons la puissance du dieu Pan
devisons de notre autodéfense avec les faons

le lierre les éperviers et les lynx et inventons
une terre qui vit qui se fêle dans un fracas d’ailes.

 

Là où Mehdi se terre

Rhizomes
Latitudes cicatrisantes
Et mer indienne
Horizon indocile

Rivage d’espoir
Les étoiles et les rochers
Phare pour les dinguis
Linceul d’écume

Là où Leïla se perd

Tisse le souvenir
L’esquisse d’un cil
L’avenir oublié
S’étire et perd le fil

Un croissant juché
Sur une cathédrale
Accents métisses
Épices odorantes

Là où Leïla persévère

Le vent s’essouffle
Respire l’écho
Des matelots
Des silhouettes bouées

Vogue le temps
Dérive du passé
Qui se dit Histoire
Avec une grande hache

Acheter des corps
Des bras

Qui ne brassent pas

Là où Mehdi est enterré

 

Des larmes sèches
Comme les puits près des usines

Cœur tambour de guerre
Qui chante la paix dans son cri

Souffle expirant la fumée noire
D’un incendie de forêt d’Andalousie

Rire éclat de lumière
Éblouissant les nuits des insomniaques

Peau épaisse de cuir
Douceur de la brise du soir

Sueur salée
Eau de la mer

Qui m’a vu naître

N’être qu’un être

*

C’est ici cette enclave d’eau salée
des matelots des silhouettes bouées

dans votre regard l’amour de la rupture
sa rétine réticente sa pupille qui bat

racines éparpillées sur asphaltage
barrières étoilées tracent des lignes fictives

et des ailes s’agitant pris par les fils barbelés
rhizomes latitudes cicatrisantes.

Asma Soulista & Tom Nisse

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