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LE COMPLOT DES DRH - Par Jacques Fradin

« Il y a eu une réunion (privée, secrète) des DRH. »

Jacques Fradin - paru dans lundimatin#116, le 1er octobre 2017

Il y a eu une réunion (privée, secrète) des DRH.
DRH au sens large de ceux qui tentent de définir la politique et l’idéologie des entreprises.
DRH au sens large qui comprennent les DRH au sens professionnel (étroit, mais uniquement de très grosses entreprises) et une constellation de « consultants »,en l’occurrence des militaires et des « psychos » (spécialistes des neurosciences, souvent alliés aux militaires).
Cette réunion était donc une réunion politique.

Non pas au sens étroit de soutenir tel ou tel parti (les référents, Christine Lagarde, Myriam El Khomri, Muriel Pénicaud sont “transpartis”), mais au sens plus décisif de penser et définir la politique des entreprises (pour les 10 prochaines années).
Définition politique et idéologique essentielle à partir du moment où l’entreprises est posée comme « le centre du monde ».

Posons le cadre général : la politique des entreprises est de nouveau, comme au 19èmesiècle, une politique de terreur.
Qui se manifeste par le doublet indissociable : loi sécurité + loi travail.
La terreur repose sur un postulat “psychologique” : l’individu soumis est obligé d’attribuer une valeur subjective positive à la contrainte qui l’opprime, sous peine d’autodestruction ou de suicide. L’individu « positive » la contrainte, jusqu’à la transformer en choix personnel, en manifestation de sa volonté (de se battre ou toute autre chose) ou en expression de sa puissance (la « résilience », terme psycho très à la mode, Cyrulnik est une vedette).
La terreur est “psychologisée”.
D’où l’importance des neurosciences, des élucubrations “transhumanistes” et de la présence des militaires.
Nous allons présenter ce projet politique au moyen d’axiomes qui résument les débats (inégaux, ras la terre ou plus élaborés, mais qui constituent un ensemble bien structuré : nouveau nouvel esprit du capitalisme, du despotisme glissant à la dictature “psychologisée”, héritière de l’action psychologique contre insurrectionnelle).

Propositions générales

Le monde est un monde d’entreprises.
Ce monde est en guerre.
L’entreprise est une section de combat.
L’organisation de l’entreprise doit donc utiliser les procédés militaires (surtout de la guerre psychologique, de l’anti-terrorisme, de « l’enchantement » des troupes, etc.).
Les « servants » (anglicisme qui résume salariés, employés, cadres subalternes) forment des troupes au combat, mobilisées (ce thème de « la mobilisation » est un des plus importants).
Ces troupes doivent être disciplinées (évidence), obéissantes, et beaucoup plus, elles doivent manifester un enthousiasme de corps (corps combattant ou sportif de haut niveau – l’analogie au sport est recouverte par l’analogie aux forces spéciales).
La hiérarchie ne se discute pas.
L’entreprise a droit et devoir de contrôler la vie privée des « servants » et peut considérer que cette vie privée n’existe plus (nous sommes au front).

Quelques conséquences

Allégeance et inconditionnalité sont, au cœur, les clés de la réussite des entreprises et implique une « formation » des servants.
Il ne s’agit plus seulement d’obtenir l’effort, mais le dévouement, l’implication entière (les managers sont les accoucheurs de l’âme des servants mobilisés par la guerre, la concurrence extrême – avec l’espionnage, le secret paranoïaque, l’assassinat ciblé, etc.).
La confiance absolue (envers du pouvoir absolu) est au cœur de l’efficacité.
La confiance est une nécessité opérationnelle ; avec la loyauté et le dévouement.
Il s’agit de faire des servants des militants (des militaires) inconditionnels.
Il faut donc que les servants oublient qui ils étaient avant de s’engager pour l’entreprise.
L’entreprise est un corps de légionnaires. Changer l’état d’esprit, former un homme nouveau, produire de l’amnésie (l’oubli qui définit la légion). Le servant met son honneur dans l’allégeance à l’entreprise.
Le recrutement (l’action DRH) doit se focaliser sur les potentialités et non pas les résultats passés (qui peuvent être ignorés : on repart de zéro chaque jour, on est sans arrêt mis en position d’instabilité).
Former c’est transformer.
Mais la transformation ne peut se faire dans de bonnes conditions que si le servant manifeste une grande aptitude au bonheur, un loyalisme absolu, une énorme capacité à faire confiance (ne jamais dénigrer les chefs) et, surtout, est animé par l’esprit de sacrifice (nationalisme d’entreprise).
De ce point de vue les connaissances sont des obstacles.
L’éducation antérieure du servant (son parcours scolaire, aux mains d’enseignants rebelles, saboteurs ou politisés) est trop souvent un handicap.
Ce qui importe est la mobilité, la potentialité évolutive ; non pas la compétence acquise (il faut se méfier des diplômes qui sont des laisser passer pour « la fainéantise »).

Politique concrète

Il y aurait une exceptionnalité française.
Celle de l’ambivalence face à la richesse (vieux fond catholique supposé) et celle, liée, d’une réticence profonde, voire d’une hostilité, face à l’entreprise (« les exploiteurs », le despotisme d’entreprise, vieux fond marxiste à extirper – l’amnésie, la reconfiguration de l’âme).
Ces ambivalences sont supposées dénoter une schizophrénie :mépriser la richesse tout en voulant en profiter.
Cette « maladie de l’âme française » doit être extirpée.
Il est nécessaire de « soigner » la schizophrénie en éliminant l’exceptionnalité.
Ramener la France (imaginaire) dans le chemin commun (Allemand ou Britannique ou Américain, faire du Reagan-Thatcher 40 années après, extirper cette incrustation de la détestation des entreprises).
Il faut faire des Français des consommateurs heureux de consommer (et non pas des « écologistes » honteux), des Thénardiers fiers de leurs magouilles fiscales (ne voir dans les exilés fiscaux qu’une avant-garde, non pas de la Restauration, mais de l’état normal des choses, vivent les tennismen de Coppet fréquentant le casino et les supermarchés de Divonne – non plus Ferney-Voltaire mais Coppet-Tsonga).
Il faut placer la consommation au centre (ce qui justifie la centralité des entreprises : des machines pour les consommateurs, les clients).
Il faut combattre toutes les critiques, style 68, de la société de consommation ; utiliser l’épouvantail de la pénurie, de la misère, des émigrés (économiques) ; rendre ringards les vieux « écolos » et les militantsanti-économiques.
En brisant l’exceptionnalité, on replace la France comme un élément générique, commun et sans particularité, dans le jeu mondial de la concurrence.
Où les servants français sont mis en concurrence avec les roumains, les chinois, les vietnamiens… Pour le bonheur des consommateurs français (acheter Bengladesh chez l’allemand Lidl).
En brisant l’exceptionnalité, on pense régler la si fameuse « question du chômage », au moyen de la mise en concurrence généralisée et de l’égalisation par le bas (tous chinois).
Les lois travail (1 & 2) “transpartis” ont pour objet de (finir de) casser l’exceptionnalité française supposée : user de la force ou de la contrainte pour aplanir la France, guérir sa schizophrénie, amener la France au niveau des « pays modernes », soumis à l’économie, dépolitisée(les abstentions à l’américaine), atomisée, etc.
Se réalise, enfin, le grand projet de « la nouvelle gauche », Clinton, Blair, transformer les partis “socialistes” en partis “démocrates” à l’américaine.
Assurer le règne des entreprises.

L’objet des lois travail (1 & 2) est, donc, de permettre de poser (d’imposer) l’axiome suivant :
Tout individu (servant) est un consommateur (client) qui recherche le maximum de satisfaction par la consommation.
La « réhabilitation » de l’entreprise passe par la « réhabilitation » des bonnes vieilles valeurs (consuméristes autoritaires) d’avant 68.
S’il faut chercher une logique derrière tout le magma managérial, il convient de mettre en lumière la contre révolution anti-68.
D’une manière plus technique, il s’agit toujours de réaliser ou effectuer par la force les axiomes de la théorie économique néoclassique (néolibéralisme planificateur : constituer le marché comme seule méthode d’organisation).

Le cadre de la réunion (des conspirateurs)

Trouver une nouvelle formule idéologique pour justifier le despotisme d’entreprise et le refus de la démocratie économique.
Justifier le pouvoir absolu non négociable.
Il s’agit de convaincre les servants que les impératifs auxquels ils doivent obéir, en termes de temps, de disponibilité intellectuelle, de surpassement de soi, d’acceptation totale d’ordres non négociables, que l’obéissance aveugle correspond à leur être PROFOND et à leurs exigences intimes.
Encore une fois on retrouve le modèle militaire ou religieux (des ordres).
Avec l’ambivalence du mot « ordre » (comme l’ambivalence du terme « mesure »).
Promettre la plus grande jouissance à ceux qui se sacrifient, s’alignent, « obéissent comme des cadavres », mettre en musique cette promesse, voilà l’objet archaïque éculé (mais efficace) de la réunion.

Regardons, très rapidement, l’évolution des discours idéologiques de « réhabilitation » de l’entreprise.
Après 1980 et les lois Auroux, on trouve les (si) fameux « cercles de qualité » ordonnés autour du projet participatif (la cogestion, mensongère).
Mais au moyen de la propagande pour « l’entreprise citoyenne », on cherche à propager la valeur positive de l’entreprise.
Néanmoins l’intégration complète des servants, au moyen de grandes messes de mobilisation, est déjà l’objectif.
Éliminer toute opposition, toute contestation.
À partir de 1990 apparaissent les « chartes éthiques » (éthique à lire : mode de vie, règlement intérieur).
Chartes éthiques qui consistent d’abord à définir le servant parfait, « le salarié vertueux ».
Qu’est-ce que le servant parfait ?
Depuis ce moment (1990) il doit être mobile, flexible, à l’écoute, disponible.
La charte éthique polarise sur la nécessité de l’engagement moral (« éthique ») du servant.
Comme l’exigence de « rendre ses tripes ».
Ou la valorisation du risque (les risquophiles) : saut à l’élastique pour tous, stages de survie avec serpents et viols en réunion, formation militaire, etc. [1]
Après le participatif et l’éthique (au sens de se soumettre à la forme de vie de l’entreprise) on passe à « la psychologie profonde » (le retour aux ordres religieux).
Les ordres impératifs que les servants doivent suivre, les contraintes non négociables imposées par les “compétents”, tout cela serait censé correspondre aux « aspirations profondes ». Les contraintes de plus en plus fortes (objectifs durcis, évaluations permanentes, contrôles en temps continu, etc.), tout cela correspondrait au désir humain « profond » de toujours se surpasser, finalement d’être humain« progressiste ».
Ce pourquoi l’ordre de l’entreprise est censé être « humanisant » (toujours le modèle religieux).
Les aspirations profondes au dépassement de soi sont mobilisées : la jouissance est pour ceux qui se sacrifient (cf. Vishnu Shiva).
Venez dans l’entreprise (comme engagez-vous), vous allez découvrir qui vous êtes, ce que vous êtes, « jeune talent à haut potentiel ». Être partie prenante du monde atomisé (individualistique à l’extrême), de la lutte (concurrentielle), de l’éphémère, de l’immédiateté, du temps réel, etc.
Évacuez les vieux (cons) et place aux jeunes (loups).
Adaptation. Acceptation. Disponibilité. APOSTOLAT.
L’entreprise devient un lieu de vie, une forme de vie : soirées équipes, WE équipes, flirts équipes, etc. [2]
Sur fond de dictature du bonheur s’affirment une violence exacerbée et une hiérarchie de plus en plus autoritaire ou militarisée.
Concurrence accrue = surveillance augmentée.

Qu’est-ce qu’une réunion de conspirateurs ?

L’intersection floue entre une réunion privée, de camarades ou de membres d’un club, un séminaire de formation, avec ses retours d’expériences analysés de manière idéologique,et une réunion politique (cf. le modèle Mont Pèlerin).
L’aspect idéologique politique primant.
Ce qui ne pourrait être le cas pour un congrès plus officiel ou public (avec sa langue de bois).
Il n’est jamais question de lois futures ou d’ordonnances pour guérir (la schizophrénie).
Mais, implicitement, de la justification idéologique de telles ordonnances (toujours amères, pour parler comme Blair) et des principes de leur mise en œuvre. Notons, du reste, que la mise en œuvre pratique a commencé bien avant que les lois arrivent (qui sont des textes de régularisation).
Maintenant le cadre idéologique est assez simple.
Compréhensible pour des « praticiens ».
Le centre du monde est la richesse économique.
Richesse présentée comme “bien-être” apporté par l’entreprise (génial !) aux clients consommateurs avides d’encombrer leurs maisons de gadgets démilitarisés ; l’anti-modèle étant celui de la pénurie, du communisme (sans goulasch) ou du Venezuela(sans pétrole), etc.
La richesse étant uniquement économique est produite uniquement par les entreprises, l’activité de ces entreprises (au service du peuple des besoins) est ainsi essentielle.

L’essence du monde est l’entreprise

Il est donc essentiel de s’adapter, de participer, de s’incorporer à l’activité d’entreprise.
C’est comme cela que l’on peut participer « à l’enrichissement de tous ».
Mais l’entreprise à une forme hiérarchique indépassable : il est nécessaire que les compétents commandent.
Tout tourne autour d’un management technocrate ou de l’organisation pour l’efficience, le meilleur service.
Avec le mythe qu’en bout c’est le consommateur (le client) qui commande, qui note, qui juge.
Inversion supposée du modèle bureaucratique.
Et cette organisation « au service de peuple » exige « l’incorporation ».
Le centre de la réunion était ce thème (militaire) : l’incorporation.
Ce qui explique la présence importante de militaires (devenus DRH ou pas) dans toutes les sessions.
Bien entendu « l’incorporation » vise les servants ; mais aussi les cadres intermédiaires.
Les cadres supérieurs et la direction (au service des propriétaires) sont supposés « faire corps » naturellement : le corps même de l’entreprise se tient dans la direction.
L’entreprise est donc un objet religieux, voire mystique : une entité supranaturelle.
L’entreprise idéelle nouménale (divine) qui « prend corps » (par les cadres et la direction).
C’est pourquoi, désormais, le schéma militaire (ou le schéma religieux de l’ordre combattant) se substitue aux habituelles métaphores sportives (de l’équipe qui gagne).
Plus globalement, il s’agit d’un retour en force du taylorisme (politique) adapté à « la nouvelle économie ».
Avec l’angoisse (patronale) : comment contrôler l’activité des services ? Dès lors qu’ils mettent en jeu l’intégralité de la disponibilité, voire de l’âme.
Rappelons la vieille tradition de recruter des militaires coloniaux comme cadres, subalternes, les contremaîtres, ou supérieurs, pour la sécurité, la supervision du personnel, les futurs RH.
Toute initiative personnelle, toute implication extérieure à la finalité économique, définie par des normes et contrôlée par des “consultants”, souvent extérieurs, toute initiative est bannie.Retour en force du taylorisme dur (d’avant le fordisme !).
L’incorporation obligatoire est définie comme une épreuve individuelle de nature religieuse, où il faut, sans cesse, « faire ses preuves ». Parcours du combattant ou chemin de croix.
L’ennemi est « le soviet », le collectif Auroux ; mais cela n’est qu’une menace imaginaire.
D’où le programme fondamental : modifier l’identité de celui qui est incorporé, « l’humaniser », le former pour l’incorporer.
La fameuse AMNÉSIE comme programme : oublier tout ce qui est extérieur à l’activité d’entreprise (oublier la famille).

Voilà donc le despotisme contemporain : mixture de religiosité féodale (se définir par un ordre), d’ordre féodal (allégeance, loyauté), et d’autoritarisme militaire.
Voilà la « modernité » économique : réactivant la sauvagerie (des militaires au combat).

[1Relire les grands grands livres de J. G. Ballard, commeLa Foire aux Atrocités, 1969,Millenium People, 2003,Que notre règne arrive, 2006, etc.
Il faut d’abord lire Ballard avant que de parler des cadres, du cadrisme, ou de la petite bourgeoisie d’encadrement (les valets du capitalisme).

[2Pierre Julien,S’investir corps et âme en entreprise, Contribution à une sociologie de la mobilisation des cadres{}par le sport, Thèse doctorat STAPS, Université de Strasbourg, 2009.

Jacques Fradin Économiste anti-économique, mathématicien en guerre contre l'évaluation, Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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