Ce sont les grilles séparant trottoirs, ponts, quais et chaussées qui sont les plus représentées dans les reportages. Au-delà des pertes pour les restaurateurs, une gêne émerge : comment légitimer des espaces publics séparant ainsi les personnes, théoriquement dotées de droits égaux ? Pourtant, les espaces publics fonctionnent déjà par la différenciation. Hommes et femmes n’y ont pas les mêmes possibilités. Genrés et sexistes, les espaces publics sont aussi validistes et opèrent selon des logiques de racisation ou de LGBTphobie.
Moins médiatiques, les blocs de béton du canal Saint-Martin visant à empêcher les tentes font de la zone un no man’s land militaire. Mais la ville capitaliste travaille depuis longtemps à gêner, invisibiliser ou expulser les indésirables.
Des voies réservées ont été déployées dans Paris et ses environs. Pris dans un embouteillage, l’automobiliste ne peut que constater que, juste à côté de lui, une voie est libre, mais lui est interdite. Et tandis qu’un panneau lumineux lui annonce la porte de la Chapelle à 32 minutes (pour cinq kilomètres), un autre l’avertit que rouler sans autorisation sur la voie « JO 2024 » est puni d’une contravention de 135€. Ce type d’aménagement triant les personnes dans les flux est mal accepté en France. La première autoroute urbaine payante (la A14) ne date que de 1996 et elles n’essaiment que difficilement. Mais elles existent et la discrimination par l’argent ne s’arrête pas là. Depuis la mise en place de la Zone à Faible Émission du Grand Paris, les restrictions sont croissantes (Crit’Air 3 au 1er janvier 2025). Une fois dans Paris, il faut encore débourser pour pouvoir se garer. Au-delà, de nombreuses études, notamment de l’Observatoire des Inégalités, témoignent des discriminations face aux mobilités, notamment pour les habitants des quartiers populaires.
Plus largement, des portions entières d’espace public ont été privatisées pour les Jeux Olympiques, à commencer par la Seine et ses abords pour la cérémonie d’ouverture. Mais la remise en cause des « communs urbains » est ancienne. À Paris, la moitié de l’espace urbain est réservé aux automobiles, alors que dans Paris intra-muros la voiture représente moins de 4 % des déplacements. Les immenses publicités qui s’affichent sur les bâtiments en rénovation opèrent comme une privatisation du paysage urbain. Les restaurateurs empiètent largement sur les trottoirs, une tendance accrue après la pandémie de COVID et relayée un temps par les parcs à trottinettes électriques, désormais interdits, ou par la multiplication des tournages ou d’événements marchands divers (équipements sportifs, parcs et jardins, bâtiments publics, berges, musées...). Cas emblématique : le parvis de la tour Eiffel, ceinturé par des barrières durant l’Euro 2016, barrières remplacées par un modèle plus esthétique, mais jamais enlevées depuis. Suite à l’incendie de Notre-Dame en 2019, on a également pu voir l’obscénité des appétits privés, certaines propositions appelant à profiter de l’opportunité pour reconfigurer de vastes parties de l’île de la Cité à des fins marchandes.
Sur un autre plan, on relève la multiplication des contrôles d’identité sans raison plausible soupçonner la commission d’une infraction. Elles font expérimenter de manière plus large ce que vivent régulièrement certaines catégories au quotidien.
Pis, les QR Codes rendent les accès à certaines zones impossibles aux non-habitants, entravant ce qui apparaissait comme une liberté fondamentale : celle de se déplacer. Mais il existe déjà à Paris des résidences fermées. La plus célèbre est la villa Montmorency. Paris en compterait plus d’une centaine. Et si la capitale reste encore comparativement peu touchée par ce phénomène, il connaît une croissance forte en France, gangrenant Marseille, par exemple.
La particularité des dispositifs de Paris 2024, c’est qu’ils sont concentrés dans le temps et dans l’espace, et non plus dilués ; qu’ils sont explicites, et non plus implicites ; qu’ils sont matériels et non plus immatériels. L’urbain capitaliste devient soudain apparent et concret.
En 1968, Henri Lefebvre publiait Le Droit à la ville. Depuis, de nombreux chercheurs, notamment David Harvey, ont poursuivi et actualisé la réflexion sur la ville néo-libérale. Paris 2024 s’offre comme une gigantesque mise en scène de leurs analyses. Car Paris 2024 n’inverse pas le régime de l’urbain capitaliste : il le rend visible.
Quant à nous, ce n’est donc pas un retour à la normale que nous devons exiger, mais un autre modèle de ville.
Cédric Kheirôn
Photos : Myr Muratet










