L’Inquisition subliminale - Par Serge Navi

« Mais qui donc a eu l’idée de changer le prénom d’une musulmane pratiquante d’origine maghrébine en "Marie" ? »

paru dans lundimatin#161, le 16 octobre 2018

« Tout ce qui est profond aime le masque. »

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal

Dans un écrit singulier, Le Sage trompeur. Libres raisonnements sur Spinoza et les Juifs (Verdier, 2013), Jean-Claude Milner a prétendu que Spinoza avait élaboré une doctrine ésotérique visant à en finir avec le « nom juif ». Ivan Segré a montré dans un livre (Le Manteau de Spinoza, La Fabrique, 2014) ce que l’interprétation de Milner avait d’extravagant et probablement de duplice. Cela dit, qu’il y ait par ailleurs des doctrines ésotériques qui fomentent des conversions forcées, c’est possible. Mais plutôt que d’en sonder l’existence dans la logique de Spinoza, mieux vaut s’en tenir, à ce sujet, à la logique policière.

 

 Prenons le cas de l’affaire Tarik Ramadan : le célèbre et très médiatique islamologue, petit-fils du fondateur des Frères Musulmans, Hassan el-Banna, est accusé de viols avec violence aggravée. C’est d’abord Henda Ayari qui, fin octobre 2017, porte plainte et, à visage découvert, expose aux médias la manière dont elle est entrée en relation avec Tarik Ramadan via Facebook, puis l’a rencontré dans le salon d’un hôtel, avant de l’accompagner dans sa chambre où il l’aurait sauvagement violée. Dans les jours qui suivent, une seconde femme porte plainte, exposant peu ou prou la même histoire, sinon que les détails du viol sont plus sordides encore et que pour sa part elle souhaite garder l’anonymat. Puis, le 6 mars 2018, tandis que Ramadan est incarcéré depuis le 2 février, une troisième femme porte plainte et expose aux médias, de nouveau sous couvert d’anonymat, la manière dont il aurait exercé un redoutable chantage, la contraignant à subir une dizaine de viols sans cesse plus violent les uns que les autres.

 Voici résumée dans ses grandes lignes « l’affaire Ramadan », laquelle suit son cours… Que faut-il en penser ? À l’évidence rien, sinon nous en tenir à une double exigence, logiquement contradictoire mais moralement nécessaire : la présomption d’innocence et de Tarik Ramadan, accusé de viols, et des plaignantes, accusées de dénonciations calomnieuses. Il y a cependant des faits qui sont d’ores et déjà établis avec certitude et qui sont fort instructifs, quel que soit le verdict à venir du procès de Ramadan. Dans un article paru sur Lundimatin (Le porc, le sioniste et le prédicateur musulman), Ivan Segré s’est intéressé au témoignage de Henda Ayari, plus précisément à la différence entre ce qu’elle dit et ce que les médias lui font dire relativement au fait de ne plus porter le voile. Je m’intéresserai pour ma part au témoignage des deux plaignantes demeurées anonymes, leur traitement médiatique m’étant apparu révélateur de ce que je propose d’appeler une Inquisition subliminale  : par « Inquisition » j’entends désigner la pérennité d’une structure mentale archaïque et policière, et par « subliminal », suivant la définition du Petit Robert, « ce qui est inférieur au seuil de la conscience ».

 

 Dans le cas des deux femmes demeurées anonymes ayant porté plainte contre Ramadan, le récit des violences subies est peu ou prou identique ainsi que le mode opératoire du violeur, la seule différence étant qu’à l’inverse de Henda Ayari, elles ont donc souhaité garder l’anonymat, d’où l’attribution de pseudonymes : la première s’appelle « Christelle », la seconde « Marie ». Est-ce une libre décision de leur part de s’être prénommée « Christelle » pour l’une, « Marie » pour l’autre, ou leur a-t-on imposer ces prénoms ? Dans un article du Parisien daté du 27 octobre 2017, jour de la déposition d’une seconde plainte contre Ramadan, on lisait :

 

 Les ennuis judiciaires de l’islamologue et théologien suisse Tariq Ramadan, âgé de 55 ans, continuent. Vendredi, une ex-salafiste de 40 ans, Henda Ayari, avait porté plainte contre le quinquagénaire pour viol auprès du procureur de la République de Rouen. Ce qui conduisait, en début de semaine, à l’ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet de Paris. Mais jeudi soir, selon nos informations, une deuxième femme, que l’on nommera Christelle, a aussi déposé plainte pour viol contre l’islamologue auprès du procureur de la République de Paris, via son avocat, Me Eric Morain. Cette femme de 42 ans, convertie à l’islam et souffrant d’un handicap aux jambes, dénonce dans sa plainte, que nous avons pu consulter, des scènes de violence sexuelle d’une grande brutalité[1].

 

 En évoquant « une deuxième femme, que l’on nommera Christelle », l’auteur de l’article n’entend pas dire que c’est lui qui en a décidé ainsi, mais plutôt qu’il s’agit d’un pseudonyme. Or, choisir pour pseudonyme « Christelle », lorsqu’on a été violée par un célèbre prédicateur musulman et qu’en outre on est une chrétienne « convertie à l’islam », voilà qui n’est peut-être pas innocent. De qui vient donc l’idée du pseudonyme « Christ-elle » ? C’est ce que les médias, qui reprennent tous en cœur ce doux prénom, ne révèlent pas. Gageons que c’est le libre choix de la plaignante : « appelez-moi Christelle ». Soit. Puis, quelques mois plus tard, intervient la troisième plainte et le second pseudonyme. Dans Libération daté du 7 mars 2018, on lisait :

 

 Déjà mis en examen pour deux viols, le théologien suisse musulman Tariq Ramadan voit sa situation se compliquer grandement. Une troisième plainte pour viols a été déposée mercredi après-midi, auprès du parquet de Paris, a appris Libération des avocats de la plaignante, une femme d’origine maghrébine d’une quarantaine d’années, habitant le nord de la France. « M. Ramadan a imposé des relations sexuelles systématiquement violentes et sous la menace constante de révélations des échanges qu’ils avaient eus (photographies, vidéos et messages), violences allant crescendo lors de chacune des rencontres exigées par M. Ramadan », selon la plainte que Libération a pu consulter. Rencontrée mercredi après-midi près de chez elle, Marie (le prénom a été changé) qui se dit « musulmane croyante et pratiquante », explique, à Libération, qu’elle a été contactée par Tariq Ramadan via Facebook, en février 2013, une méthode qu’emploierait fréquemment le théologien pour approcher des femmes[2].

 

 Après « Christelle » vient donc « Marie », et Libération de préciser entre parenthèses que « le prénom a été changé ». Or, qui a eu l’idée de prénommer « Marie » une femme « d’origine maghrébine », par ailleurs « musulmane croyante et pratiquante » ? À en croire le site du journal France-Soir, ce serait son libre choix : « La femme de confession musulmane a expliqué à L’Express mardi 13 [mars] vouloir garder l’anonymat. Celle qui se fait donc appeler Marie a témoigné et livré des détails glaçants sur les agressions qu’elle dit avoir subies[3] ». Pourtant, à se reporter à L’Express, rien n’indique que l’idée vient d’elle, puisqu’on y lit que « Marie* a longtemps hésité avant de briser le silence » et qu’en bas de page la rédaction du journal précise : « *Le prénom a été changé[4] ». Mais qui donc a eu l’idée de changer le prénom d’une musulmane pratiquante d’origine maghrébine en « Marie » ? C’est là ce qu’aucun média ne révèle. Le mystère reste donc entier.

 

 Le philosophe, à vrai dire, n’a aucunement besoin qu’on lui révèle l’origine factuelle de l’idée de prénommer l’une « Christelle », l’autre « Marie », sachant, suivant la logique de Spinoza, que la cause d’une idée n’est pas un corps particulier, celui de la victime, d’un avocat, d’un journaliste ou d’un fonctionnaire de police zélé, mais une autre idée, antérieure dans l’ordre des causes. Et pour ce qui est de l’enchaînement causale des idées en question, il est clair comme le jour qu’après la plainte de « Christelle », il ne pouvait y avoir d’autre plainte que celle de « Marie ». En effet, la représentation en cause, que le « Sage trompeur » aura délibérément glissée, via des médias dociles, au seuil de la conscience des gens, est, vous l’aurez compris, la suivante : un prédicateur musulman a violé une vierge chrétienne.

 

 Dans le même ordre d’idées, il a longtemps été question en Europe d’un enfant chrétien avec le sang duquel les juifs auraient pétri leurs pains azymes à Pessah, imaginaire issu de l’accusation de peuple déicide, les Juifs ayant été les assassins du Christ, dit-on. Avec « Christelle », puis « Marie », le viol perpétré par le musulman succède au crime perpétré par le juif, avec cette différence que bien sûr dans le cas de l’accusation de crime rituel, le juif est innocent, ce qui est encore loin d’être acquis dans le cas des viols dont est accusé Ramadan. Cependant la parenté théologique et xénophobe n’en est pas moins patente, quelle que soit par ailleurs la culpabilité ou l’innocence de Tariq Ramadan, puisque dans le choix des prénoms « Christelle » et « Marie », ce qui est en cause ne relève pas de la vérité factuelle mais de la seule logique inquisitrice, au prisme de laquelle, de fait, non seulement la victime ne pouvait pas s’appeler Leïla, Houria ou Farida sans, du même coup, faire tâche, mais devait en outre se prénommer « Christelle » ou « Marie » de manière à ce qu’au viol s’ajoute, dans l’esprit des bonnes gens de race blanche et de confession chrétienne, le blasphème. Concluons dès lors, avec Hamlet, qu’il y a décidément quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark.

 

 

 

 

 

 

[1] Article accessible en ligne : http://www.leparisien.fr/une/une-deuxieme-femme-accuse-tariq-ramadan-de-viol-27-10-2017-7359027.php

[2] Article accessible en ligne : http://www.liberation.fr/france/2018/03/07/une-troisieme-femme-accuse-tariq-ramadan-de-viols_1634578.

[3] http://www.francesoir.fr/societe-faits-divers/la-troisieme-femme-qui-accuse-tariq-ramadan-de-viol-exprime.

[4] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/une-troisieme-plainte-pour-viols-contre-tariq-ramadan_1990585.html

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