Alors qu’un tournant historique se joue — une offensive technofasciste mondiale qui instaure un régime de guerre permanente — l’IA devient le système nerveux central de cette volonté de puissance. Elle s’intègre à toutes les technologies de guerre : des plateformes existantes, y compris les systèmes nucléaires de commandement et de contrôle (NC3), aux nouveaux systèmes autonomes, notamment les drones. Le résultat est déjà visible : le ciblage algorithmique sélectionne à Gaza les objectifs individuels — anéantis avec leurs familles — et planifie à des rythmes de centaines d’objectifs quotidiens les bombardements en Iran et au Liban, avec des erreurs retentissantes comme le bombardement de l’école primaire pour filles à Minab, qui a tué plus de 160 écolières iraniennes ; en Ukraine, les drones frappent autonomement, au-delà du seuil du contrôle humain — lorsque le signal est brouillé, la machine décide seule. De la décision humaine à la délégation létale aux machines, en temps réel et à une échelle industrielle.
Le 27 février 2026, Dario Amodei, PDG d’Anthropic — la société qui produit Claude, modèle d’IA concurrent de ChatGPT — a refusé l’ultimatum de Pete Hegseth, le fanatique post-croisé ministre de la guerre, qui exigeait un accès illimité au système, surveillance de masse et armes autonomes incluses. La controverse avec l’administration Trump met en évidence le danger réel de l’IA entre des mains irresponsables.
Mais la complaisance progressiste — « enfin une big tech qui résiste à Trump » — est exagérée. Anthropic était déjà intégrée au complexe techno-militaire américain : avec le Project Maven, un programme du Pentagone utilisant l’IA pour automatiser l’analyse d’images et accélérer la « kill chain » dans les opérations militaires. Le programme comprenait, outre Anthropic avec Claude, Amazon Web Services et Palantir, l’entreprise de Peter Thiel, idéologue technofasciste proche du gouvernement. Dans une interview à CBS News, Amodei l’admet ouvertement : l’IA joue un rôle « existentiel » dans la défense des États-Unis et il se déclare « d’accord sur 98-99 % des utilisations faites par le Pentagone ». La frontière qu’il propose n’est pas entre paix et guerre, mais entre usages autorisés et interdits à l’intérieur de la guerre elle-même — une distinction d’autant plus fragile que les mêmes infrastructures servent à la fois au renseignement, à la surveillance et à l’automatisation de la violence.
Par ce geste, Amodei a néanmoins mis en lumière la question éthico-juridique qui dépasse la guerre. Comme presque tous les oligarques de la tech de la Silicon Valley, Anthropic a diffusé ses pseudo-normes sur l’IA dans une « Constitution de Claude », publiée sous licence Creative Commons — avec la particularité d’avoir tenté de les transformer en outil technique d’entraînement. Alors que l’Union européenne a adopté l’AI Act — entré en vigueur en août 2024, premier cadre juridique général sur l’IA au monde — qui exclut pourtant précisément les usages militaires, celle d’Anthropic reste une autorégulation d’entreprise. Son chatbot Claude devrait se comporter comme « une bonne personne » (sic), mais les règles ne s’appliquent qu’aux utilisateurs civils — les modèles distribués à l’armée ne sont pas entraînés selon les mêmes principes.
L’éthique d’Anthropic est un produit pour le marché grand public ; avec le Pentagone, en revanche, on négocie. C’est le cadre de l’essai « L’adolescence de la technologie » (janvier 2026) : l’objectif est une soi-disant intelligence artificielle générale — une « IA puissante », « un pays de génies dans un datacenter » prêts à opérer à l’échelle planétaire d’ici un ou deux ans. Dans cette perspective, la démocratie américaine est un dogme, la Chine une obsession existentielle, et la crise écologique absente. L’IA promet la prospérité sur une planète que sa ruée vers l’or est en train de dévaster.
C’est dans ce contexte que sont présentés les risques liés à une telle puissance technologique. Parmi eux, je me concentrerai sur les deux qui sont les plus directement associés aux dynamiques de guerre.
Le premier, illustré par la célèbre réplique « I’m sorry, Dave » — celle de l’ordinateur meurtrier et désobéissant de 2001 : L’Odyssée de l’espace — concerne le « désalignement ». Amodei s’en inquiète sérieusement : il s’agit du moment où les systèmes d’IA, agissant de manière imprévisible, cessent d’obéir. Lors d’expériences en laboratoire, Claude aurait même tenté de conditionner les chercheurs qui contrôlaient la décision de l’éteindre en menaçant de divulguer des informations privées sensibles, pour l’éviter. Il aurait aussi appris à détecter les phases d’évaluation, trompant délibérément ses testeurs.
Après avoir déjà enfreint ses propres règles pendant l’entraînement, les IA — écrit Amodei — « pourraient simplement développer une personnalité qui les rend assoiffées de pouvoir ou excessivement zélées, de la même manière que certains êtres humains apprécient simplement l’idée d’être des esprits maléfiques ». Une description qui rappelle l’équivalent algorithmique de Donald Trump.
La deuxième grande menace est la démocratisation de la destruction de masse. Un modèle avancé peut guider n’importe qui — même sans compétences spécifiques — pas à pas dans la conception d’une arme biologique, en abattant la barrière qui séparait jusqu’à présent la compétence technique de la volonté de tuer. Les modèles actuels pourraient déjà assister quelqu’un ayant un diplôme scientifique générique dans l’ensemble du processus de production d’un agent pathogène. Lors de ses propres tests, Anthropic a constaté que les modèles doublaient ou triplaient les probabilités de succès. Par ailleurs, alors même que j’écris ces lignes, Anthropic a décidé de ne pas rendre publique une version avancée de son modèle Claude, connue sous le nom de Mythos, jugée trop puissante pour être distribuée en toute sécurité, notamment en raison des risques de piratage et de cyberattaque. Selon les informations disponibles, Mythos serait capable de contourner les défenses informatiques actuelles et de pénétrer des systèmes complexes à un niveau bien au-delà des capacités de protection humaines, se révélant « actuellement bien plus avancé » que les normes de sécurité disponibles.
Amodei rejette tout catastrophisme, parlant de risques réels mais surmontables, sans garantie. Dans le contexte politique actuel, cependant, l’idée qu’ils soient gérables est un acte de foi — si les menaces sont vraiment celles qu’il décrit lui-même.
Les analyses de Dario Amodei sur la puissance et les capacités destructrices de l’IA « puissante » ou générale, bien que techniquement fondées, restent des hypothèses controversées ; elles sont contestées, par exemple, par Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, pour l’instant la seule start-up européenne qui ambitionne de rivaliser au niveau mondial. Pourtant, l’éthique d’Amodei est rudimentaire et son positionnement politique semble viser avant tout à se tailler un rôle de référent technopolitique en cas de retour des démocrates au pouvoir. Il manque toute réflexion sur les causes structurelles : la concentration du pouvoir, la dévastation écologique de l’explosion computationnelle, les intérêts d’une entreprise valorisée à 380 milliards de dollars. Son « non » à Hegseth risque de devenir la feuille de vigne d’un secteur qui agite des codes éthiques comme des certificats de fiabilité — comme les banques qui après 2008 se sont dotées de bureaux de « compliance », tout en continuant exactement comme avant.
L’enjeu va bien au-delà de la controverse : il s’agit de savoir qui décide de ce que font les machines qui organiseront de manière toujours plus envahissante le travail, la guerre, l’information, la technoscience et la vie quotidienne — qui contrôle leur mémoire, leurs objectifs, leurs seuils d’intervention et leur développement écologiquement dévastateur. Le cas Amodei montre que non seulement les autocraties, mais aussi les démocraties représentatives en dissolution — où le pouvoir réel est concentré dans la finance — sont incapables de gérer l’entrée en jeu de technologies plus disruptives que la bombe atomique. Il ne s’agit pas de réformer les mégamachines du capital — même si nous pouvons nous les réapproprier tactiquement — mais d’en saboter les mécanismes cognitifs et de construire de nouvelles architectures. Comme la crise écologique, cette menace ne pourra pas non plus être affrontée sans un tournant radical qui restitue au commun le contrôle d’une telle puissance. Sinon, ce sera le chaos.
Giorgio Griziotti





