Comme André Breton, un homme qui reste l’un de ceux auxquels je pense avec le plus de complicité, le plus de désir partagé, j’ai écrit pour rencontrer des hommes. J’ai écrit pour m’extraire du sommeil collectif, pour distinguer le monde, et pour rencontrer mes semblables. Avais-je quelque chose à dire ? Sans doute que non, mais comment aurai-je pu réduire l’écriture à cette unique nécessité ? Comment aurai-je pu réduire l’écriture à ce qui la légitime aux yeux du plus grand nombre dont je voulais m’extraire, comme on extrait une dent ? Il n’y a pas de bons sentiments dans l’écriture, il n’y a que la violence du retrait. Est-ce à dire qu’il n’y a qu’un rapport existentiel à l’écriture qui vaille ? Non plus, mais nul ne peut impunément nier ce qu’il lui en coûte d’écrire, sur quelle dépense s’élèvent ses phrases, les plus froides comme les plus légères, les plus désinvoltes comme les plus acérées.
J’ai fort souvent raté ma cible. J’ai fort souvent été désespéré par moi-même. Sans doute n’ai-je pas été un homme de goût, ni capable d’envoyer les bons signaux. Trop faibles, mes signaux. Trop ésotériques, ou trop agressifs. On n’agresse pas le lecteur, cela ne se fait pas. On ne lui dit pas qu’il est complice d’un saccage : au nom de quoi ? Mais qu’importe. Il y a une histoire des mœurs avec laquelle l’écriture ne s’entend pas. Il y a une histoire des sensibilités et des mentalités avec laquelle l’écriture ne s’entend pas. Il y a même une histoire des concepts et une histoire de la morale avec lesquelles l’écriture ne s’entend pas. Les choses ne vont jamais d’elles-mêmes lorsque l’on se met à écrire. On ne témoigne pas, on ne s’insère pas, on n’agrémente rien : on fait d’emblée sécession. Croire que cette sécession est ce qui distingue la littérature est l’un des sophismes les plus communément partagés. La neutralisation culturelle de l’écriture par ce pli lui fait rejoindre l’utilitarisme le plus servile : celui de la censure morale et idéologique. Cette censure s’applique à la pensée elle-même, elle s’applique à l’éveil de soi depuis soi-même : elle touche au destin.
Écrire, ce fut longtemps pour moi remettre en question mon destin, et même, agir directement sur lui. Écrire ne m’a jamais servi à me présenter au monde des hommes, mais à fuir leur commerce. Écrire ne m’a jamais servi à me représenter moi-même pour participer au concert des identités et des statuts sociaux, mais à frayer autrement le sens de toute chose pour entrer en contact avec le réel. Écrire a immédiatement relevé pour moi d’une recherche de contact avec le réel, qui ne pouvait passer que par l’expérience de ma propre liberté. Non pas la liberté de tout faire, ni de savoir tout écrire, je n’ai jamais confondu la liberté avec la maitrise, non, c’est même l’inverse : ma liberté s’est toujours exercée le mieux dans la déprise, dans le saut au-delà de moi-même. Écrire fut pour moi aller au-delà de ma propre identité, transgresser ma propre image dans le miroir, briser la loi commune, ouvrir le champ. Autrement dit, écrire signifiait s’opposer à toutes les autorités.
Lorsque l’on pénètre dans l’écriture, plus rien ne semble impossible. En traversant le feu de la langue, on se dit que les hommes, s’ils armaient mieux leur langage, pourraient être libres et ne plus subir la loi absurde de ceux qui les dominent. Ils pourraient entrer en contact autrement avec ce qui est – sans rien changer au mystère de chaque individualité. On se dit qu’il suffirait d’abattre cette cloison étanche qui sépare chaque conscience de son éveil pour se déniaiser du social et que celui-ci s’effondre, que toute son illusion s’effondre. J’ai donc toujours identifié le fait d’écrire à celui d’avoir été éveillé à quelque chose qui se dérobe continument sous l’avancée de mes phrases, mais qui en constitue la condition opérante, l’exercice même. Lorsque l’on pénètre dans l’écriture, chaque geste s’élargit au point que l’on ne comprend plus pourquoi les hommes se laissent guider par la fatalité qu’ils identifient à une logique inviolable. On ne comprend plus aucune des objections les plus courantes. On ne supporte plus le gâchis des idées. On ne comprend plus ce qui rend impossible la réalisation ou le refus de telle ou telle chose relativement banale. On ne comprend plus l’isolement qui sépare les imaginations. Car la force de l’écriture n’est pas de servir le pouvoir, ni de le représenter, mais d’être l’ennemi intime de ceux qui vous imposent le leur. Sa révélation est comparable à celle qui saisit devant la mort : on y surprend le symbolique à l’œuvre. Une fois ce prodige effectué, il n’y a pas de retour en arrière. Celui qui écrit sait qu’il a un corps et qu’écrire excède le langage. Voilà pourquoi surveiller ce qui s’écrit cela a toujours été surveiller les corps et voilà pourquoi il est encouragé aujourd’hui que plus aucun corps n’écrive.
Pablo Durán






