« Kannitverstan » est l’une des plus célèbres historiettes de Hebel : elle a longtemps figuré dans tout bon manuel scolaire de collège, dans les pays de langue allemande. Demandez à des germanophones autour de vous : certaines ou certains n’auront peut-être pas en mémoire le nom de Hebel, qui les laissera perplexes (voire ils croiront que vous vouliez dire Hebbel, avec deux b, plus connu que l’autre). Oui mais beaucoup réagiront par contre à ces quelques syllabes hollandaises : Kannitverstan…
Nota Bene : Pontcerq, depuis Rennes, fait (enfin !) paraître ce mois-ci le recueil qui vient rassembler toutes les historiettes du kolportage (plus de 70 en tout), telles qu’elles ont été diffusées en divers lieux et sous des formes diverses, jusqu’à ce jour.
Voir le livre ici.
Et pour les Lorientaises et Lorientais parmi vous, soirée de lecture gratuite le 30 janvier prochain (à la Librairie À la ligne, 19 heures). Pour entendre Hebel : venez.
Kannitverstan
C’est quotidiennement que l’homme, à Emmendingen et à Gundelfingen [1], aussi bien qu’à Amsterdam, a s’il le veut l’occasion de faire des réflexions sur le caractère éphémère des choses terrestres, et de se dire alors satisfait de son sort malgré tout, encore que d’alouettes rôties à lui voler au-dessus de la tête il n’y ait point légion. Or c’est par le plus singulier des détours qu’un jeune artisan, un compagnon allemand, en vint à Amsterdam à cette vérité, et à la connaissance de celle-ci : il y vint par l’erreur. Car voilà qu’en arrivant en cette grande et riche ville marchande, pleine de demeures somptueuses, de navires battus par les flots et d’hommes affairés, son attention fut tout aussitôt retenue par une grande et belle demeure, une telle qu’il n’en avait encore vu de pareille dans tout son voyage d’apprentissage, de Tuttlingen jusqu’à Amsterdam [2]. Il passa un long moment à observer, plein d’émerveillement, cette bâtisse superbe, les six cheminées sur le toit, les belles corniches et les hautes fenêtres, lesquelles étaient même plus vastes que, de la maison paternelle, en son village, la porte d’entrée. Il ne put se retenir finalement d’interroger un homme qui passait. « L’ami, lui dit-il, pourriez-vous point me dire le nom de ce monsieur à qui appartient la magnifique demeure, celle aux fenêtres pleines de tulipes, de narcisses et de giroflées ? » Mais l’homme, qui sans doute avait quelque chose de plus important à faire et qui par malheur ne comprenait de la langue allemande qu’autant que celui qui l’interrogeait en comprenait de la hollandaise, c’est-à-dire rien, répondit de façon abrupte et bourrue : Kannitverstan ; et continua son chemin en grognant. Voilà qui n’était qu’un mot hollandais, ou plutôt trois si l’on examine la chose de plus près, et qui veulent dire autant que : Je ne comprends pas ce que vous dites. Oui mais notre brave étranger crut que c’était là le nom de l’homme dont il s’était enquis [3]. Ce doit être un homme rondement riche, ce monsieur Kannitverstan, songeait-il, et il continua son chemin. Passant de ruelle en ruelle, le voilà qui arrive finalement à la baie, qui s’appelle là-bas Het Ey, soit en français le « i grec » [4]. Et là les bateaux se tenaient les uns contre les autres, mât contre mât ; et il ne sut pas, au début, comment il s’en sortirait avec ses seulement deux yeux pour venir à bout de ce qu’il y avait à voir, et pour arriver à examiner suffisamment tant de choses si remarquables – jusqu’à ce qu’enfin un grand navire attirât à lui son attention, navire depuis peu arrivé des Indes orientales et que l’on était justement occupé à décharger. Et l’on pouvait déjà voir à quai tout un alignement de caisses et de ballots, entassés les uns contre les autres, voire les uns sur les autres. Et l’on ne cessait d’en faire sortir de nouveaux hors du navire, ainsi que des tonneaux pleins de sucre et de café, de riz et de poivre, mais aussi (permettez !) de chiure de souris [5]. Puis, quand il eut longtemps observé, il interrogea pour finir l’un de ceux qui sortaient justement du navire avec une caisse sur l’épaule, lui demandant comment donc s’appelait l’heureux homme à qui la mer venait ici déposer toutes ces belles marchandises. « Kannitverstan » fut la réponse. Alors il pensa : Ha ha, voilà donc l’explication ? Et ce n’est pas étonnant : celui pour qui la mer charrie de pareilles richesses, celui-là peut bien se faire installer dans le monde de pareilles demeures, avec aux fenêtres de pareilles tulipes dans des vasques dorées. Alors il rebroussa chemin ; et il se fit en lui-même une bien triste observation : oui, quel pauvre diable fallait-il donc qu’il fût, en ce monde, parmi tant de gens tellement riches. Mais alors qu’il en était justement à penser : « si seulement je pouvais avoir un jour une existence aussi bonne que ce monsieur Kannitverstan », il parvint à l’angle d’une rue et vit un important convoi funèbre. Quatre chevaux drapés de noir tiraient le corbillard, également tendu de noir ; ils allaient d’un pas lent et triste, comme s’ils savaient qu’ils transportaient là un mort vers l’endroit de son dernier repos. Suivait un long cortège, fait des amis et des connaissances du défunt, tous allant deux par deux, enveloppés dans de noirs manteaux, et muets. Au lointain, une petite cloche solitaire tintait. Notre étranger fut alors saisi d’un sentiment de profonde tristesse-wehmut, ce sentiment-là qui infailliblement saisit l’homme, s’il a bon cœur, quand lui est donné de voir un mort ; il s’immobilisa, son chapeau dans ses mains, plein de dévotion, jusqu’à ce que l’ensemble du convoi fût passé. Cependant il s’approcha de celui qui allait le dernier, et qui justement, au milieu de ce silence, calculait ce qu’il pourrait gagner sur son coton si le quintal montait de 10 florins – et notre compagnon le saisit doucement par le manteau, le priant tout ingénument de bien vouloir l’excuser : « C’était sûrement aussi un bon ami à vous, dit-il, celui pour qui tinte la petite cloche, pour que vous le suiviez l’air si attristé et si songeur. » Kannitverstan ! fut la réponse. Alors vinrent aux yeux de notre bon gars de Tuttlingen quelques grosses larmes, et il se sentit d’un seul coup le cœur à la fois lourd et plus léger. Pauvre Kannitverstan, s’écria-t-il, qu’as-tu maintenant de toute ta richesse ? Rien que ce qu’un jour moi aussi recevrai de ma pauvreté : un habit et un drap mortuaires ; et qu’as-tu de toutes tes si belles fleurs ? Peut-être du romarin sur ta froide poitrine, ou bien du péganion [6]. Avec ces pensées en tête, il accompagna le corps jusqu’à la tombe, tout comme s’il appartenait à cette compagnie ; il vit descendre en son repos éternel le prétendu monsieur Kannitverstan, et il fut plus ému par l’oraison funèbre en hollandais, dont il ne comprit mot, que par aucun prêche en allemand entendu auparavant, auquel il n’accordait pas d’attention. Enfin, il s’en revint avec les autres, le cœur léger, mangea de bon appétit, en une auberge où l’on comprenait l’allemand, un morceau de fromage de Limbourg, et, si d’aventure cela le reprenait de songer, douloureusement, que tant de gens fussent si riches en ce monde, et que lui fût si pauvre, alors il pensait à ce monsieur Kannitverstan d’Amsterdam, à sa grande demeure, à son riche navire et à sa tombe tout étroite.
Almanach de 1809
[Hebel-Kolportage #71]
Dessins : Justin Delareux
Traduction : Frédéric Metz
Source du texte : J. P. Hebel, Die Kalendergeschichten. Sämtliche Erzählungen aus dem Rheinländischen Hausfreund, éd. Hannelore Schlaffer et Harald Zils, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2010, p. 162-164.
Nota Bene : Cette traduction de « Kannitverstan » a été publiée la première fois en mai 2025 dans un volet du Kolportage édité par les éditions Pli, à Saint-Nazaire, sous le titre : Wittgenstein alité, à Vienne en 1925, lit du Hebel à la jeunesse de la maison. La publication contenait onze historiettes nouvelles – ainsi qu’une introduction inédite sur Wittgenstein, en lecteur de Hebel (dans les montagnes, ou dans un palais viennois...). Les historiettes y sont accompagnées d’une série de dessins de Justin Delareux. Pour se procurer cet autre volume, voir ici.







