Huit cents ans après son trépas, François d’Assise demeure toujours aussi présent dans le monde. Chaque époque a trouvé en lui un miroir de ses contradictions et de ses aspirations. Inlassablement, il a pu se prêter à toutes les reprises et transfigurations. Il est, surtout, le seul saint chrétien véritablement universel, dans lequel peuvent se reconnaître toutes les traditions spirituelles et dont l’exemple parle également à des personnes sans religion. En ces temps de guerre, de dévastation écologique, de surconsommation et d’avidité financière, son message de paix et d’humilité, de détachement à l’égard des biens matériels, d’affection pour les animaux et les arbres et de respect de toute chose a de bonnes raisons de résonner plus fortement encore. Du fait de la radicalité de ses engagements dans chacune de ces directions, de telles appropriations sont parfaitement légitimes. Mais elles seront d’autant mieux fondées que cette inspiration sera invoquée en connaissance de cause. Loin de détourner de l’appel du présent, une plongée dans sa vie, ses actes et leur retentissement conduit à ressentir la nécessité que renaissent aujourd’hui par myriades des mouvements comparables au sien. C’est pourquoi ce livre ne se présente pas comme un simple essai historique : il voudrait également inviter à réfléchir à l’actualité que peut avoir la proposition franciscaine dans un monde désenchanté.
Le séjour terrestre de François n’est pas passé inaperçu. Ce fils de marchand de tissus d’une petite ville d’Ombrie, né en 1182, converti à une vie religieuse autour de l’âge de 25 ans, est parvenu au terme de son existence dans la nuit du 3 au 4 octobre 1226, âgé d’à peine 44 ans, laissant derrière lui ce qui allait rapidement devenir l’ordre religieux le plus imposant de la chrétienté latine. Les récits de sa vie produits dans les décennies suivantes se comptent par dizaines et la production d’images saintes n’a pas tardé à suivre. Allant par les villes et les villages d’Italie centrale, d’une façon que l’on n’avait jamais vue et que pourtant chacun pouvait comprendre, il a provoqué un véritable chambardement dans l’Occident chrétien.
Que s’est-il passé ? Une forme de vie que l’on présentait comme une expérience révolue et hors d’atteinte avait soudain pris corps. Depuis plus d’un siècle, l’humanité du Christ et ses souffrances étaient au cœur des dévotions, proposées à l’imitation des fidèles, mais à distance respectable, toute proportion gardée. Or voici qu’un homme de petite stature au teint mat, sans éducation ni patronage, s’était mis en tête d’accomplir à la lettre toutes les recommandations données plus d’un millénaire auparavant à ses disciples par le Dieu incarné. Dans une société hautement hiérarchisée, où les nobles se tenaient orgueilleusement au-dessus des autres et où les gens d’Église formaient une caste à part, un jeune bourgeois ambitieux avait abandonné tous ses biens et coupé tous ses liens ; vêtu d’une simple tunique de paysan, il était parti sur les chemins, sans bâton ni chaussures, avec ses compagnons, pour proclamer la paix, l’amour et le pardon. Chose plus étonnante encore, on les avait entendus. Parfois durement rejetés dans les premiers temps, ils furent souvent accueillis avec ferveur.
Leur projet collectif avait pris la forme d’une confrérie de pénitents laïcs dont l’engagement initial peut se décrire en peu de mots : vivre selon l’Évangile, sans posséder le moindre bien. Revendiquant de n’être que des moins que rien, les plus petits des petits, les frères mineurs se considéraient comme des étrangers et des pèlerins au sein de l’Église romaine. Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête (Matthieu 8,20). De la même façon, les frères ne devaient se sentir nulle part chez eux, ne s’approprier aucune demeure, mais demander humblement l’hospitalité et se réjouir de supporter avec patience qu’on la leur refuse. Pleins de respect et de dévotion à l’égard des prêtres et des évêques, ils entendaient initialement rester dans une extériorité face l’institution ecclésiale.
Ce n’était pas la première fois qu’un mouvement d’inspiration évangélique se manifestait en Occident. Certains avaient tourné court, d’autres mal tourné. Celui-ci avait pour particularité d’avoir demandé très tôt l’approbation de la papauté. Il ne présentait aucun caractère de menace pour l’Église romaine et pouvait de surcroît, aux yeux de ses prélats, avoir quelque utilité dans l’encadrement des fidèles. En l’espace d’une douzaine d’années, depuis la réception des premiers disciples au printemps 1208, plusieurs milliers de recrues s’y étaient engagées. Pour rassurer ses premiers compagnons, aussi peu préparés que lui à prêcher le verbe de Dieu, François avait prophétisé l’arrivée parmi eux de frères mieux éduqués, venus de toutes les nations d’Occident, et la prophétie s’était réalisée. La participation de prêtres et de prédicateurs savants à ce groupe de pénitents en bouleversait inévitablement la nature. Il en résultait une communauté religieuse sans précédent, dans laquelle clercs et laïcs, nobles et non-nobles, coexistaient à statut égal, sans pouvoir compter sur des possessions foncières pour assurer leur subsistance. Le pape Innocent III avait hésité avant de donner son assentiment à l’action de François, sans imaginer l’ampleur qu’allait prendre la troupe de ses disciples. Au début des années 1220, il devenait urgent d’incorporer cette extravagance dans l’institution ecclésiale, de normaliser l’exceptionnel dans des formes éprouvées.
Sous l’impulsion du cardinal-évêque Hugues d’Ostie, le projet initial fut ainsi remodelé du vivant de François. Au retour de son voyage en Orient, dans les pas de la cinquième croisade, malade, il abandonna la direction du mouvement qu’il avait initié, non sans lutter au cours des années suivantes pour éviter que les normes imposées ne le défigurent totalement, comme en témoignent les âpres discussions autour de la définition d’une règle. Au terme de son parcours, on n’entend aucune satisfaction dans cette parole adressée aux compagnons des premiers jours qui partageaient sa vie : « Commençons, mes frères, à servir le Seigneur Dieu, car jusqu’ici nous n’avons fait de progrès qu’à peine, ou pas du tout [1]. » Tout reste encore à faire. Les conversions obtenues, le soutien des puissants, la liesse des foules ne comptent pour rien. L’ouvrage est toujours à reprendre, en revenant au dessein initial, sans jamais rien tenir pour acquis, car seul vaut l’effort quotidien de servir le Très-Haut de toutes ses forces. François d’Assise n’avait jamais eu l’intention de fonder une institution ; seul lui importait de donner l’exemple d’une vie évangélique en entraînant quelques amis fidèles avec lui. Ce qu’il avait mis en branle ne lui appartenait plus.
Au tout début, ils n’étaient qu’une bande de va-nu-pieds, très jeunes pour la plupart, en rupture avec leurs familles, qui squattaient les églises abandonnées dans la plaine ou se retiraient dans des grottes de montagne que seuls les bergers connaissaient. Un maître en rhétorique des écoles de Bologne notait avec effroi : « Les frères mineurs sont pour la plupart des jeunes et des enfants [qui] vagabondent sans discernement par les cités et les places fortes et en des lieux solitaires [2]. » À leur tête, un homme à peine plus âgé qui refusait d’être un chef, mais ne pouvait s’empêcher d’agir comme un maître et une règle vivante. C’est cette puissance initiale, jamais totalement effacée par l’installation dans des structures établies, qu’il m’intéresse de retrouver ici.
Il s’agira plutôt de le situer au sein du collectif qui s’est formé autour de lui et qui a voulu poursuivre son action. Ce n’est d’ailleurs que justice. Sans la venue à ses côtés de Bernard de Quintavalle, puis de Gilles et des autres, François ne serait peut-être resté qu’un ermite œuvrant au service d’une léproserie de la plaine d’Assise, dont l’histoire n’aurait pas même conservé la trace. Comme on le verra, c’est à eux qu’il doit sa vocation ; c’est avec ses compagnons qu’il est devenu l’homme que nous connaissons, constamment en route sur les chemins et par les villes d’Italie. Ce groupe comprend également une femme, Claire d’Assise, disciple des premières années qui fut reconnue par les compagnons comme l’une d’entre eux. De même, les pensées de François sont bien souvent restées tournées vers ses frères, comme en témoignent ses lettres, les documents normatifs ou de multiples scènes racontées dans ses Vies. On y retrouve le souci d’entretenir des liens communautaires fondés sur l’affection mutuelle, la joie de servir ensemble, de partager un même dénuement et, surtout, de ne tolérer aucune préséance. En dépit de la prééminence que tous lui reconnaissaient, il lui était impossible de se proclamer supérieur à ses frères. Il se considérait au contraire comme leur serviteur – minister en latin – et imposa ce terme pour désigner les fonctions de responsabilité assumées à l’échelle provinciale ou générale [3].
La personnalité de certains d’entre eux affleure parfois dans les récits qui témoignent de leurs actes. Gilles, le troisième venu, est l’un de ceux dont le profil se laisser le mieux cerner, avec son désir radical d’indépendance à l’égard des puissants et son humour incisif ; celui de Bernard, le premier compagnon, se détache moins nettement au sein du collectif. On devine mieux les traits de frère Pacifique, le jongleur converti aux expériences extatiques en qui François pouvait se voir comme dans un miroir, ou ceux de Massée, ce grand jeune homme ingénu avec lequel il aimait jouer à des jeux d’enfants dans leurs voyages. La personnalité de Léon, son scribe et confesseur qui demeura presque constamment à ses côtés après son retour d’Orient, éclipse quelque peu celles d’Ange de Rieti, qui remplissait la fonction de gardien, ou de Rufin, le cousin de Claire, dont la pureté impressionnait François. Frère Élie occupe une place à part : cet ami d’enfance qu’il désigna pour le remplacer durant ses maladies se fit ensuite détester par son comportement tyrannique à la tête de l’ordre.
Après 1226, à l’exception d’Élie, les compagnons des premiers et des derniers jours disparaissent de l’avant-scène. Ils fuient les lieux de pouvoir et refusent les dignités. La construction d’une grande basilique à Assise, mise en chantier pour accueillir les restes du nouveau saint, leur est aussi insupportable que la prise de pouvoir au sein de l’ordre par les maîtres en théologie parisiens. S’ils se sentent davantage à leur aise dans des ermitages d’Ombrie et de Sabine que dans les couvents qui s’installent au cœur des grandes villes, ils n’abandonnent cependant pas leur engagement. On les retrouve à Saint-Damien auprès de Claire, puis engagés dans la collecte de nouveaux témoignages sur la vie de François dans les années 1244-1246. Mais surtout, les uns et les autres attirent à eux de jeunes frères auxquels ils transmettent patiemment le sens de l’expérience franciscaine.
Les Marches, région semée de petites villes, à l’écart des grands centres urbains, fut par excellence la terre où prospéra cette autre façon de cultiver la vie mineure. On en conserve une documentation mémorable à travers les Actes du bienheureux François et de ses compagnons, compilés à Sarnano vers 1330, dont dérivent les fameux Fioretti, rédigés en toscan à la fin du xive siècle. S’ils ont sans doute été minoritaires dans les rapports de force internes à l’ordre, les compagnons et leur postérité ont en revanche triomphé dans la longue durée, en imposant leur vision dans l’imaginaire le plus largement partagé. Il n’est donc pas déplacé de leur concéder, pour une fois, une place de premier plan.
Depuis plus d’un siècle, la critique historique s’est donnée pour tâche de retrouver quelque chose de la réalité vécue d’un homme que le monde catholique traitait comme l’un de ses plus grands saints. Face aux récits dévotionnels, il s’agissait d’inscrire François dans le monde politique et social de l’Italie centrale de son temps, façonné par des rivalités et des conflits multiples et ouvert à différentes influences culturelles. Ces enquêtes ont été fructueuses ; on les prolongera dans les pages qui viennent. Cependant, la tendance à privilégier l’existence sociale d’un homme qui passait le plus clair de son temps en prière peut conduire à perdre de vue l’essentiel.
Avant toute chose, François d’Assise s’était fait à lui-même le vœu de mener une vie sainte. C’est ce que l’on décrit comme sa « conversion » à une vie religieuse, expérience solitaire qui impliquait une rupture complète avec son milieu social et son appartenance familiale. Cet idéal imposait une totale abnégation de soi, l’oubli de tout désir personnel, pour n’être plus que l’instrument de la volonté divine, entièrement dévoué à autrui. Comme il le découvrit peu à peu, l’altérité qu’il était appelé à servir avait une dimension cosmique et englobait l’ensemble de la création ; son abandon de tout attachement terrestre devait dès lors prendre lui aussi un caractère universel.
La sainteté s’accompagnait également de manifestations attendues de la part du peuple chrétien, en premier lieu, de l’aptitude à produire des guérisons. Si les textes tardifs tendent à se focaliser sur des miracles accomplis post mortem, en réponse à une prière ou un vœu qui lui étaient adressés, la première Vie du bienheureux François enregistre plusieurs guérisons effectuées au fil de ses tournées dans la péninsule italienne [4]. À les lire, on sent qu’il y renâcle souvent et se contente de tracer un signe de croix sur le malade, afin que le résultat ne soit pas attribué à son intervention personnelle mais à la seule puissance divine. Les remèdes les plus efficaces sont ceux qui agissent par contact, en son absence : des pains qu’il a bénis, sa corde trempée dans l’eau, les rênes d’un cheval qu’il avait touchées, des lambeaux arrachés à sa tunique. Sa réticence à faire usage de pouvoirs thaumaturgiques est peut-être la démonstration la plus parlante qu’il savait les posséder mais ne les mobilisait qu’avec parcimonie, pour ne pas brouiller le message qu’il avait à transmettre.
De façon bien plus courante, François témoigne de ces facultés attendues d’un saint que l’hagiographie médiévale regroupait sous l’appellation d’« esprit de prophétie » : il sait lire des secrets dans la conscience d’autrui, observer des événements distants, connaître par avance des choses à venir et notamment celles qui sont sur le point de s’accomplir, comme l’arrivée de dame Jacqueline, porteuse de ce qui fut son drap mortuaire, mais aussi de quoi confectionner une confiserie romaine qu’il aimait [5]. Dans certaines circonstances exceptionnelles, il manifeste des capacités à agir sur la matière, en multipliant les vivres dans un navire sur lequel il a embarqué clandestinement ou changeant de l’eau en vin lorsqu’il en manque pour soulager sa maladie [6]. Bien que les premiers hagiographes soient restés discrets sur ce thème, il lui arrivait, comme à nombre de ses confrères, de s’élever au-dessus du sol lors de ses extases [7]. Enfin, nous aurions pu commencer par là, François était habitué aux apparitions divines. Depuis qu’un crucifix s’était adressé à lui dans la petite église de Saint-Damien qu’il réparait de ses mains durant sa période de conversion, il menait un dialogue constant avec Jésus, dont les témoignages écrits ne recueillent que des bribes. La réception des stigmates de la Passion du Christ dans son corps à l’automne 1224 apporte à cette intimité divine une apothéose inouïe.
Or, point crucial pour nous, il n’est pas seul à manifester de telles capacités parmi les premières communautés franciscaines. Comme si ces dons s’étaient propagés par contact ou par contiguïté, on les voit se multiplier chez un certain nombre des premiers frères qui, eux aussi, entendent des voix, perçoivent des visions, lévitent. La plupart des nouveaux venus conservaient leurs prénoms de baptême, mais dans certains cas, au moment de leur réception, François choisissait de leur attribuer un nouveau nom. On sait qu’il l’a fait pour Pacifique. D’autres, comme frère Illuminé ou frère Lucide, ont probablement été renommés de la sorte afin de célébrer leurs facultés exceptionnelles.
Sur tous ces points, l’esprit de géométrie des modernes a pris l’habitude de douter systématiquement, si ce n’est de ricaner. Les médiévistes ont tendance, depuis longtemps, à cacher sous le tapis des récits qui leur paraissent, au mieux, relever de la dévotion populaire. Nous ne comprenons plus tout un registre de phénomènes qui nous sont devenus étrangers. Or la bonne méthode, en anthropologie comme en histoire, impose de ne pas juger des pratiques d’autrui à l’aune des certitudes de l’observateur. À ce propos, Ludwig Wittgenstein a formulé des observations imparables dans ses remarques sur le Rameau d’or de James Frazer [8]. Il importe au contraire de restituer le tissu des expériences partagées pour y saisir le sens que leur attribuent les acteurs, en s’abstenant de tout jugement condescendant. De plus, il se pourrait que les modernes soient eux-mêmes victimes sur ce terrain d’une illusion scientiste. Des recherches comparatistes indiquent que la plupart des capacités inhabituelles de l’esprit dont témoignent François et ses compagnons sont bien attestées au fil de l’histoire humaine [9]. Elles ne nous paraissent invraisemblables que parce que nous avons perdu l’aptitude à les mobiliser et à les reconnaître. Visions, prophéties et miracles figuraient parmi les ingrédients majeurs qui rassemblaient les lignées franciscaines que nous allons étudier. Ces groupes ont souvent formé des communautés extatiques ; on appauvrirait leur compréhension en leur déniant ce caractère.
Sylvain Piron







