Johnny be good

par Alèssi Dell’Umbria

paru dans lundimatin#126, le 11 décembre 2017

Le concert de Johnny Hallyday était prévu aux alentours de 20 h, et il faisait déjà nuit –l’heure d’été n’existait pas encore… Rendez-vous avait été donné aux abords du concert, dans l’idée de se regrouper avec les bandes de loubards qui ne manqueraient pas de traîner aux alentours, pour ensuite attaquer les condés.

Beaucoup d’entre nous s’étaient rencontrés au printemps, dans un mouvement lycéen bien bouillant –même si la plupart n’étions plus lycéens... Dans les petites manifs improvisées ça délirait bien, mais dans les grosses manifs, il avait fallu s’affronter aux s.o des trotsks et des stals, qui empêchaient tout débordement, encadrant les manifestants comme du bétail bien domestiqué… comme si ça suffisait pas d’avoir les CRS en face… « Oublions les manifs, qui restent sous contrôle des racketts politiques… » disaient les copains plus âgés. Nous avions décidé lors d’une assemblée entre amis de passer à autre chose… De toutes façons le mouvement était retombé, l’été venait d’arriver et ça se jouait ailleurs… et il y avait d’autres espaces au moins aussi importants que les manifs sinon plus, par exemple les concerts. La musique faisait partie de notre vie, après tout. Les concerts des groupes connus on pouvait pas rentrer –et parfois on voulait même pas entrer. Ces soirs-là, les lumières de Babylone nous attiraient comme des papillons dans la nuit… à tourner en rond, excités, jamais apaisés, et parfois bien cramés.

Donc on se trouve là, en ce début de soirée estivale, zonards, lycéens en rupture de ban, délinquants politisés, travailleurs intérimaires sous-payés, à tourner en rond… Comme on dit chez nous, « vira que viraràs, tant que vira fai de torns »… Chacun croise des copains, on retrouve des gars des CET, les lycées techniques de l’époque, connus à l’occasion des manifs du printemps… ils étaient souvent plus chauds que les lycéens, dans les manifs… eux connaissaient déjà dans leur collège le régime de l’usine, et ça ne leur laissait guère d’illusions sur l’avenir auquel on les avait condamnés. Des bises claquent, on plaisante, on se chahute, quelques cannettes de bière et quelques joints tournent, la troupe grossit… la plupart vêtus de jean’s de la tête aux pieds, quelques bleus de Chine… on est plusieurs à porter le cuir noir malgré la chaleur, histoire d’amortir les coups… Dans le parc qui jouxte la salle de concert, il y a plein de chaises pliantes… beaucoup en ont pris une sous le bras tout en déambulant…

Johnny Hallyday, on a tous des copains qui l’adorent et ça nous fait rigoler… parce qu’en vrai ce gars-là est au rock’n roll ce que la Ricorée est à l’expresso napolitain. Mais comme disait Marx, « dans une société fondée sur la misère, les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l’usage du plus grand nombre ». Donc, les futurs prolos de la France fordiste entendent à longueur d’ondes ce produit, ni rocker ni crooner, juste un chanteur de variétés merdique qui se la joue. Il est dans tous les juke-boxes, ou heureusement on peut trouver parfois du rock’n roll pour sa nettoyer les oreilles, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis, Eddie Cochran (« le meilleur » dit toujours mon copain Saïd), Little Richard… « on comprend pas les paroles » disent les fans de Johnny… Qu’importe, on comprend le titre, c’est suffisant pour capter l’incitation à se lâcher… « Come on over baby, whole lotta shakin’ goin’ on », pas besoin d’avoir été à la grande école pour saisir, non ?… Pareil quand Jim Morrisson chante « Light my fire »…

On leur dit aux copains qui écoutent Johnny, « pourquoi boire du Margnat-Villages alors qu’on peut avoir du Château-Margaux ? » Mais le consommateur ne trouve pas ce qu’il veut, il veut ce qu’il trouve… Pourtant, il y a aussi des dissidents, des curieux qui cherchent et trouvent ce qu’ils veulent : et justement, tè, Iggy Pop et les Stooges viennent de sortir ce qui sera leur dernier album, Search ‘n Destroy, alors l’autre baltringue avec son twist franchouillard, il nous fait doucement ricaner. Parce que le bon son vient de là-bas… il vient du blues comme chante l’autre connard de Johnny qui respecte rien « Toute la musique que j’aime, elle vient de là elle vient du blues… » -ses producteurs savent ce qu’ils font… Fatalité, un copain nous a traîné quelques semaines avant écouter John Lee Hooker, concert gratuit en plein air en marge d’un festival de jazz, et on a vu le blues… ce son, lancinant, épais, poisseux, plein de réverbération, that’s the real stuff… à la fin, le gars s’était lancé dans un stylee carrément rock’n roll, ça parlait de se secouer sur du boogie… l’autre pébron de Johnny qu’est-ce qu’il en sait du blues, Monsieur l’idôle des jeunes ? John Lee, à ce que nous a dit le collègue, il avait bossé en usine à Détroit –la ville des Stooges et de MC5, ces derniers avaient même repris son « Motor city is burning » !

Toujours est-il qu’on se retrouve là, ce soir d’été, ceux qui détestent Johnny et ceux qui l’aiment, à traîner en une spirale qui s’épaissit de minute et minute en se rapprochant des flics en képi disposés autour du concert. Quelques-uns commencent à en prendre un ou deux à coups d’insultes et de mollards bien glaireux, « mort aux vaches mort aux condés », d’autres képis arrivent en courant et là ça part, direct… et méchant, ils sont quelques dizaines, on est quelques centaines, ça commence au corps à corps puis ils se replient sous une pluie de chaises pliantes… là on leur donne le compte… bref instant de puissance collective, on a fait reculer ces chiens, de l’autre côté de l’avenue un chantier nous offre de nouvelles munitions, un copain qui s’est pris un sale coup sur le nez pisse le sang, une poutre métallique en main il nous engatse, « venez, on va en tuer deux ou trois » et ça repart, les képis nous voient arriver en courant avec ces espèces de madrier brandis comme des lances ils se replient en catastrophe hélas sur le côté on est pris en tenaille les CRS arrivent à toute blinde on sait pas d’où, on balance nos madriers dans leurs pattes et on s’arrache tous en direction de la plage, là c’est chaud bouillant juste à côté un gars se fait ramasser en plein vol par deux casqués, ça aurait pu être moi ça a été lui, on saute en bas sur la plage on est pas mal à cavaler heureusement c’est pas du sable on trace, on trace puis on ralentit, on sait que les casqués vont pas nous courser plus loin et ça se regroupe, on ramasse des galets et on arrose, les bâtards se replient avec les trois quatre copains qu’ils ont pesqué, on les suit à distance, quelques caillasses continuent de voler de retour vers le concert qui se poursuit à l’intérieur, on se reçoit des grenades lacrymo, heureusement qu’on est au bord de mer la fumée se dissipe vite, on passe le reste de la soirée à les canarder de loin, les CRS sont équipés, pas comme les képis, pas évident d’aller au contact direct avec eux mais ils mangent copieux quand même, malgré qu’ils canardent à fond, sûr qu’ils auront eu des blessés eux aussi…

Des mois plus tard, un copain fils de flic nous racontera qu’un collègue de boulot à son père, qui se trouvait au concert de Johnny, s’était ramassé une chaise pliante en pleine mâchoire et que depuis il souffrait un max, qu’il avait fallu lui arracher plusieurs dents et qu’il avait des migraines de longue… ça ré-équilibrait un peu la balance des comptes… pour les copains qui s’étaient fait sclaper lors des manifs du printemps, pour les insultes, les humiliations et les coups reçus en GAV, pour les contrôles d’identité répétés, pour ceux qui ont pris une balle dans le dos alors qu’ils s’arrachaient en bécane volée –ça se voyait parfois dans la rubrique des faits divers, et comme on était un paquet à circuler en bécane volée… un copain qui était à la baston de Johnny et qui avait connu les maisons de correction avait tatoué sur l’épaule « Un bon flic est un flic mort », sans parler des trois points que beaucoup portaient sur la main, entre le pouce et l’index… c’était chaud en GAV, quand ils te mettaient à poil à l’arrivée et qu’ils découvraient un tatouage pareil…

Deux ans plus tard, alors que je me trouvais en taule, j’ai réussi à me faire mettre en cellule avec un vieux copain (je sais pas si l’adjectif vieux colle vraiment pour des gens de 18 ans…) qui avait été de toutes les bastons de ce printemps et de cet été-là… On était en cellule avec un loubard vraiment cool, tombé pour une série de petits bracos… avec ses copains ils chouraient une DS21 tous les soirs, faisaient un petit coup par-ci par-là et allaient se la cramer ensuite… On s’appréciait bien, en plus on avait un ami en commun dehors… Comme avec son équipe ils avaient ruiné un flic une nuit lors d’une course poursuite, quand ils étaient tombés ils avaient eu une GAV plutôt physique… Bref, avec mon vieux copain on commence à se raconter le concert de Johnny et voilà pas que ce gars intervient tout excité dans la discussion « wouah vous y étiez vous aussi ? trop bon ce concert de Johnny, la rouste qu’on avait mis aux condés »… Même si, tout compte fait, on avait laissé trois d’entre nous ce soir-là, qui s’étaient mangés trois quatre mois de taule… Enfin, comme on dit, si ça valait pas la peine ça valait le coup !

C’est la seule fois de ma vie que je me suis rendu à un concert de Johnny Hallyday.

Alèssi Dell’Umbria

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