Prends garde à toi, soldat
Prends garde à toi, soldat, serre ton poste de radio,
revêts ton casque, ton gilet pare-balles, creuse autour du village
des fosses inviolables, affame-le
s’il le faut, mange les friandises de maman, ajuste bien
ton tir, garde propre ton fusil, cajole
la Jeep blindée, le bulldozer, la terre, un jour elle sera
tienne, petit David, mon chéri, ne meurs pas, s’il te plaît.
Surveille Goliath le paysan, il essaie de vendre sa citrouille
au marché local, il mendie l’achat d’un cadeau pour son petit-fils, supprime
le diabolique Haman à qui tu as refusé les soins pour bronchite, éradique le
sang d’Eva Braun en vérifiant si ses douleurs d’enfantement sont réelles, fais taire son
cri, c’est ainsi que les maternités fonctionnent. Il n’est pas facile
d’avoir d’aussi belles valeurs humaines, sois fort, prends garde à toi, oublie
tes actes, oublie l’oubli.
Que tes jours soient longs, que les jours de tes enfants
soient longs, qu’un jour ils apprennent tes actes,
qu’ils se bouchent les oreilles et qu’ils hurlent de terreur,
et que les cris de tes fils et de tes filles ne tarissent jamais.
Sois fort, doux David, vis longtemps jusqu’à voir les yeux de tes enfants,
s’ils te tournent hâtivement le dos pour te fuir, reste proche de tes frères d’armes,
après que tes fils t’ont renié, scelle le pacte des renégats.
Prends garde à toi, soldat-enfant.
Ballade du prisonnier D.
En décembre 72,
dans l’obscur après-midi
d’un hiver stérile et accablant,
sans latitude pour la nostalgie,
cellule 6,
prison 6,
lit du bas, troisième à droite –
le soldat D. fut surpris
en train de se masturber.
Sous la rude couverture militaire,
dans son uniforme,
il fut pris
sur le fait.
Pour dire vrai :
la découverte ne vint pas des matons militaires,
eux que l’on disait encore enivrés,
en ce décembre 72,
par la victoire de juin
sur les armées d’Arabie
et l’ombre soviétique –
non, ce ne furent pas eux
qui prirent D. la main dans le froc.
Et le peu de gloire
que le gardien punitif
eût pu arborer à son grade
et à celui de la chaîne de commandement
leur fut volé.
Ce furent les camarades de cellule,
cellule 6, la cellule des services,
les répartiteurs des corvées,
qui l’arrachèrent –
comme un fœtus de chevreau
hors de sa poche tiède.
Ainsi eut lieu l’arrestation :
tandis que les coupables de fatigue
glissaient doucement
vers le ventre du sommeil,
dans le froid âpre,
dans le brouhaha mourant
des trafics, des provocations,
des concours de toux et de crachats de mucus,
D., prisonnier pour la troisième fois,
s’était pelotonné,
avait fermé les yeux.
Et très doucement,
comme s’il n’était pas un corps,
il ne fit aucun bruit,
pas même un soupir,
pas même un murmure
à l’oreille absente.
Sans geste d’épaule,
comme s’il n’entendait pas
les disputes rituelles
autour de la juste distribution
des suppléments du seul journal –
(moi, j’avais reçu par exemple
le supplément du sabbat de Ha-Tsofé,
consacré presque tout entier
à un congrès rabbinique d’Europe de l’Ouest).
Peu à peu,
il crut qu’aucun regard
ne suivait sa descente
dans la douceur ténue
d’un corps de femme
qu’il n’avait jamais vue.
Il ignorait sa taille,
la couleur de ses cheveux,
mais il respirait sa peau,
murmurait dans son esprit
des mots tendres
qu’il n’avait jamais dits
à un être de chair.
Il l’aimait.
Il la désirait.
Elle lui embrassait les paupières,
lui caressait les tempes brûlantes.
Et juste au bord,
au sommet du silence qu’il tissait,
il s’arrêta, imagina,
rêva, entra en mouvement
– bondit sur lui
M.H., le détenu,
commando de cellule,
d’un geste arracha la couverture rugueuse
et cria :
« Il se branle ! Il se branle ! ».
Tout à coup,
les trafics,
les jeux de cartes,
les récits de voyage,
les ronflements,
les blagues,
se changèrent en un grand éclat de rire,
puissant,
déchaîné,
qui emportait tous ces pauvres types d’un seul élan.
Nous fûmes vingt-trois à mater l’organe rouge de D.
Le gardien arriva,
voulut savoir
s’ils riaient de lui
ou du commandement.
On lui apprit la chose aussitôt
(car la cellule 6 était aussi celle des mouchards).
Il donne l’ordre d’expulsion immédiate,
dans les trente secondes,
comme on éjacule.
Et D., l’humilié,
fut interrogé
sous les rires captifs
qui montaient comme un hymne
dans un rite grotesque :
– Pourquoi tu t’es branlé ?
Il avoua :
– J’étais en manque.
– Quarante-cinq jours sans sortie.
Il ne trahit personne,
même dans les jours suivants,
quand, à demi contraint par force,
à demi soumis aux lois de la cellule,
il se tenait chaque jour
entre les lits,
agitant son sexe nu
sous les regards.
Et M. ou Sh. racontaient,
d’une voix émue,
ce qu’il faisait,
en s’imaginant le faire
à l’assistante sociale,
ou à une autre femelle :
maintenant,
maintenant,
maintenant.
Et lui, penché,
frottait,
mais ne disait rien,
il retenait en lui ses images,
ses mots,
jusqu’à la fin du supplice.
Si j’avais eu un fils...
Si j’avais eu un fils, un deuxième,
je lui aurais appris à obéir –
à la loi, aux chefs,
à marcher vers la guerre,
sans même savoir pourquoi.
Je l’aurais voulu soldat loyal,
gardien de l’ordre,
héros célébré
par les éditorialistes
et les commissions d’enquête.
Je l’aurais vu honoré,
comme tant d’autres avant lui,
tandis que des agitateurs arabes,
dos courbés sous le soleil,
graveraient son nom dans le marbre,
avec une branche d’olivier
en relief sur la pierre,
comme il se doit.
Mais mon fils –
je n’ai plus de fils.
Et je ne veux pas laisser ton sang
devenir l’encre
qui corrige des erreurs.
Je ne veux pas écrire
le poème qui servira d’en-tête
à la prochaine nécrologie.
Reviens.
Reviens à la maison.
Poèmes extraits de Ir ha-Livyatan (עיר הלויתן / Leviathan City), Hakibbutz Hameuchad, Bnei Brak, 2004.
Malgré plusieurs tentatives et des démarches diverses il a été impossible d’entrer en contact avec l’auteur.
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Traduction de Ellen Moy H.






