« Je ne suis pas ton boy »

La Belgique, le Congo, le silence

paru dans lundimatin#502, le 30 décembre 2025

Le texte qui suit constitue l’entame d’un travail plus large et à venir sur le silence colonial en Belgique. La mère de Julien Jeusette est née au Congo et y a longtemps vécu après l’indépendance. Il s’agit ici de chercher les formes qui mettent en lumière l’absence sidérante de discours académiques comme médiatiques quant à la présence de milliers de Belges au Congo jusqu’à la fin des années 1980, ainsi que les conséquences de cette absence sur notre présent.

Ma mère
(c’est toujours par là que les choses commencent)
avait cette phrase âpre
et légère je n’ai pas le souvenir
du ton ni des
circonstances de son énonciation
contrariée
je ne suis pas ton
moi-même sans doute l’ai-je jetée
à mes frères lorsqu’ils demandaient
de l’aide un dessin de château imprenable ou une pomme épluchée
comme à ma mère je demandais
affalé au fond d’un fauteuil confortable devant la petite
télévision du chocolat
chaud un massage des pieds ou une pomme épluchée
le ton
n’était pas hostile je
crois que ma mère était
lasse des répétitions infinies et des jours identiques
la lessive des mêmes slips
sales et les courses et les plats et c’est
faux – je l’ai toujours vue ou presque
joyeuse et chantante ce n’était
pas une famille troublée
mais maman je demandais
affalé au fond d’un fauteuil confortable devant la petite
télévision maman du chocolat

je ne suis pas ton boy

comme on dit
I am not your
slave ou ta bonne ou ton chien en 1958
ma mère est née à Kin
(shasa) a vécu à Lubum
(bashi) jusqu’en 1976 est-ce
un hasard si en ouvrant
ce document pour me mettre à écrire
mein autobiographischer Versuch
une contraction violente me tord
l’estomac m’empêchant de remplir
mes poumons je pense à une crise
cardiaque et aux sirènes
de l’ambulance qui me sauvent mais je
persévère au fin fond de la crypte

Ma mère
(c’est toujours bien avant que les choses commencent)
est née dans un pays colonisé
par ses parents
Monique et Paul
leurs images spectrales délavées par le temps
une moustache
confiante et
gelée à la mode des années ‘70 une
permanente elle est belle leur image à côté
de l’ivoire sculptée sur le bureau de mon père
héroïque – morts dans des accidents d’avion provoqués
par eux-mêmes et d’un chagrin
d’amour cancérigène
je ne trouve aucune
information sur internet Paul et Monique n’existent
pas je ne connais pas l’année de leur
mort ma mère
se tait

le 30 juin 1960
âgée de 22 mois
ma mère s’effraie et pleure au tonnerre
des feux d’artifice qui enfin
célèbrent l’indépendance du Congo
Lumumba n’est pas loin
dans sa vie ne lui restent
que sept mois de ses dents
intactes il savoure la victoire
brève et ose à Baudoin opposer publiquement
la « lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant
esclavage »

je ne suis pas ton boy

Ma mère
grandit au Congo
la troisième
fille née moins de 12 mois après ses sœurs
jumelles sa mère
à elle se rend en pharmacie après sa naissance
et demande
comment font-elles les femmes
de mauvaise vie
pour ne pas
tomber enceinte aurait-elle préféré
ne pas tomber enceinte
ma mère
se tait

m’en voudrait d’ainsi se voir nommée
je ne suis pas ta
mère (lui viennent non pas de belles images océaniques
mais des mégères commères et des mémères)
je suis ta
maman
j’écris en secret
espérant
qu’elle ne me lira pas
c’est une bonne lectrice

je ne suis pas ton boy

dans la nuit du 30 juin au 1er juillet
1960 nombreux sont les colons qui soudain
évoluent perdent leur peau
se transforment et deviennent
« coopérants »
à ce titre ils restent au soleil
dans les maisons des beaux quartiers
et jusqu’à ses dix-huit ans ma mère
déteste la Belgique
où ses parents l’envoient l’été
avec des Belges qui détestent la vie
facile des « coopérants »

je ne sais pas
plus de 10.000 répond ma mère
quand je lui demande combien de Belges
à Lubum après l’indépendance
le mot maan en chinois
veut dire les 10.000 choses veut dire sans borne incalculable
ma mère
se tait
je cherche des ouvrages
des chercheuses et des chercheurs
une étude socio-historique
sur les « coopérants » il n’y a
rien
rien

rien
la Belgique
se tait

ma mère n’est pas mon boy
mais elle
en avait un sa famille
avait un boy
le boy avait un nom
il s’appelait Sylvestre
avait l’âge de ma mère
après l’indépendance
la colonisation

[à suivre]

Julien Jeusette

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