Naguère et demain dans les mains, errant dans un amour déraillant dans une contrée où l’amour échappe aux lois imprévisibles du désir, devenant fiction sous le masque de l’anonymat, la poésie exige une part de rêve, la poésie exige une part de malédiction, la poésie exige une part de vide, et patati et patata, toujours partagé entre tentation du silence et pulsion du cri, tympans mitraillés par la parole du monde, je sors du petit train qui m’a conduit de Prague à Beroun, je poursuis mon impossible vadrouille dans la Bohème, le soleil cogne sur mon crâne comme un forgeron, mon torse ruisselle de sueur, les rues sont vides, il n’y a personne, je marche au hasard, les autochtones se terrent sans doute entortillés dans les draps d’une révolution de velours, il faut dire que c’est un dimanche, un premier mai, je traverse une passerelle qui enjambe la Berounka, j’emprunte un chemin de terre coincé entre la rivière et les jardins bordant les maisons, les poupées qui font la sieste ronflent dans ma marche, je respire dans la muette densité de l’existence, je travaille à pétrir ma propre inconsistance, je déchire mon étoffe de héros, j’entends une marche militaire, une musique qui craque aux oreilles, je me mets au garde à vous, un immense drapeau rouge orné de la faucille et du marteau habille la façade d’une maison, des courants d’air parfumé de chèvrefeuille caressent le drapeau qui ondule, la marche militaire est crachée par deux enceintes posées sur des tables rondes, des bouteilles de bière prennent le frais dans un seau vert posé sur une autre table, le drapeau se déforme, un homme et une femme apparaissent, ils sont nus, la cinquantaine blafarde et grassouillette, l’homme poursuit la femme à petites foulées grotesques, il bande mou, elle pousse de petits gémissements, ils font du slalom entre les tables du jardin, l’homme saisit la femme par la taille, l’entraîne main dans sa main contre le drapeau, leurs lèvres se rejoignent dans un long baiser au point où faucille et marteau se croisent, la musique s’arrête, l’air embaume le lilas, l’homme embrasse encore la femme, partout, sur les yeux, dans le cou, sa bouche s’attarde sur un sein, il s’agenouille, contre son ventre elle sert sa tête dont elle caresse le crâne dégarni, la même marche militaire se remet en branle, je suis toujours au garde à vous, ils se relèvent, ils vont s’asseoir, un militaire jaillit, il décapsule deux bières et les tend à l’homme et à la femme, le militaire repart et disparaît, ils ont l’air infiniment las, ils boivent au goulot sans rien dire, la musique craque de plus belle, la scène de théâtre domestique s’éternise, la scène se transforme en photo, il ne se passe plus rien, je fais demi-tour, je change de bande-son, les oiseaux chantent, je ne sais vraiment pas quoi penser, métaphore incongrue d’un dernier toast mélancolique porté à la fin d’un régime, je reviens dans la ville, un long boulevard s’ouvre aux prédateurs libéraux, je m’y engage, il n’y a encore personne, je tourne dans une petite rue défoncée, j’entre dans un parc entourant un hôpital, je m’étends à l’ombre d’un tilleul et je sombre dans une rêverie monstre, voilà ce que je me souviens avoir raconté l’autre soir, à Cherbourg, dans un bar, les ivrognes parlent aux ivrognes, ne sachant toujours pas quoi penser, ne sachant toujours pas ce que les autres peuvent penser du récit de cet improbable plan séquence, finissant de l’écrire, au feutre rouge, sur le dernier petit cahier ramené du défunt bloc communiste, ramené de l’époque où j’étais à la fois poète et espion, travaillant pour mon propre compte, assis dos au blockhaus, là-haut, tout là-haut, au sommet de la montagne du Roule, contemplant le bout du monde, ce bout du monde singulier nommé Cherbourg, songeant que le bout du monde est partout où je suis, m’apprêtant à plonger dans la rade en déployant mes ailes de dragon, assourdi par le ricanement des mouettes, me noyant dans l’idée que le bout du monde est la totalité du monde, qu’au bout du monde encore l’horizon fait coucou de partout, même si.
Je possède une plage quelque part dans le monde, mon acte de propriété est un poème intense orbitant autour de sa définition, un vague idéal de perfection relative, quelque chose qui s’apparente à la vie, c’est une longue bande de sable blanc, léchée par la mer comme un ventre par une langue amoureuse, séparée des terres civilisées par des falaises vertes, décor d’une page où court un monologue haletant, étranger à toute complaisance, à la recherche du bout du souffle, j’y vis sous le pavillon à tête de mort, pirate pillant les trésors d’angoisse de l’homme, je m’y promène, éclairé par la lumière changeante et capricieuse des saisons, des flaques de diamant y brillent sous les rayons d’or du soleil, des parfums de muscade et de cannelle s’échappent d’une cargaison engloutie, j’échoue sur un banc de sable que la mer brique à grandes eaux, voilà ce que je me raconte, presque un rêve de petit garçon, le cul posé sur un gros caillou, scrutant l’horizon où fume la cheminée d’un supertanker haut comme un gratte-ciel, bataille navale, destroyer touché, croiseur coulé, plouf, regardant les bourrelets d’une adorable maman enrôlée pour les travaux forcés, elle creuse autour des remparts et des tours les fossés d’une citadelle imprenable, son fils les comble de seaux d’eau de mer, un bout de bois crocodile s’y noie, des coquillages nénuphars y coulent, il manque un pont-levis, je ressemble fortement à l’ennemi, je me lève, j’opère un retrait stratégique, je marche dans les vagues qui meurent sous mes pieds, le soleil mordille tendrement mes épaules, je frissonne d’amour pour tout l’univers, j’abandonne le temps, mais rien jamais ne dure, la rage me reprend, la paix dans une âme et un corps est une farce de l’esprit, je cherche le sachant ce qui toujours m’échappera, la beauté glisse comme du sable entre mes doigts, l’amour est un moustique insaisissable, des corps errent dans la brume légère, des falaises aux vagues, des vagues aux falaises, des corps vont d’un horizon l’autre comme des damnés qui méditent, comme moi, se perdant aux confins des chemins tracés par leurs monologues, parlant parfois d’amour avec amour, mon esprit s’éloigne des rivages de la Manche, il emprunte un périphérique à l’heure de pointe, il s’accroche aux ailes d’un Boeing qui décolle, il vagabonde dans le fracas de Ho Chi Minh City, il transpire dans la fournaise du Sinaï, il crève de drogue et de faim dans les faubourgs de Kinshasa, mon esprit passe un regard distrait sur la peau du monde, mon corps remonte le courant d’une rivière éphémère, au lit creusé par une poche d’eau qui se vide, filant vers la mer descendante, je me demande ce que je pourrais vivre encore, fatigué de jouer à l’homme qui erre, buvant des verres qui agacent la langue vipère, las de raconter des histoires qui tournent court, je ne cesse jamais de lutter contre moi-même, ma prose est une arme politique, la trace d’une guérilla intérieure destinée à conserver un semblant de libre-arbitre, une illusion d’identité, elle échoue cependant à produire un authentique enchantement, la disparition de l’humour précède celle de l’intelligence et engloutit toute lucidité dans son trou noir, nous sommes si nombreux à hanter ce qui reste du monde, je le déplore, nous sommes si nombreux à gâcher notre liberté, n’en faisant rien ne sachant qu’en faire, comme si user effectivement de la liberté était un choix honteux, alors qu’à n’en rien faire nous ne faisons qu’abuser d’elle, je regarde la Manche rosir au couchant, je ne sais pas, je ne sais rien, je me laisse choir dans le sable, j’abandonne le rythme et l’impact du poème, je pose la nuque sur mon baluchon idéal, l’idéal n’a rien d’un gadget, la nuit tombe, Vénus scintille, les mouettes ricanent, mon cœur bat la chamade dans le silence, le vent se lève, je ferme les yeux, la mer gronde, je suis partout chez moi, motus et bouche cousue, telle une silhouette absorbée par la nuit qui tombe, à la fois très proche et très lointaine, une silhouette muette suggérant, sans rime ni raison, un poème qui échappe à la nécessité de sa profération et dure hors.
Emmanuel Thomazo
Illustration : Sébastien Thomazo , ’Souvenirs’. 163x101cm. Huile, pigments et terre sur toile






