« Je me sens moins seul »

Post-scriptum au terrain vague
Fred Bozzi

paru dans lundimatin#321, le 10 janvier 2022

Nous n’étions pas très nombreux au rendez-vous sur le terrain vague, mais c’était vraiment un bon moment, convivial et solennel. Les sourires et les gestes n’étaient pas forcés, j’ai eu l’impression que nous étions prêts à nous réapprivoisiner. En tout cas notre rencontre m’a permis de renouer un dialogue que j’avais cru rompu, et ça m’a donné du baume au cœur. Finie la parano.

Et toi ? Est-ce que ça t’a autant plu ? Il m’a au moins semblé que tu prenais beaucoup de plaisir à me regarder me débattre avec mon propre corps. Tu vois, je ne t’avais pas menti : le masque en intérieur, la distance en extérieur, et les mains souvent alcoolisées. Je me suis même récemment surpris à passer mes courses à la lingette, alors tu vas pouvoir continuer un moment à te moquer de mon hypocondrie !

Ceci dit, et c’est un peu pour ça que je t’écris, j’ai l’impression que c’est depuis cette faiblesse que certaines choses m’apparaissent plus nettement. J’en arrive même à me dire que c’est ce travers qui me fait apercevoir que nous ne sommes peut-être pas tout à fait sur la même longueur d’onde, contrairement à ce que tu me disais l’autre jour.

Certes, pour ce qui est de l’humour, nous sommes en phase, et je dois avouer que le souvenir de ton laïus sur la chute des chiffres me fait encore sourire. Qu’un individu soit protégé à quatre-vingt-dix pour cent ne veut pas dire qu’il sera moins malade s’il l’est, seulement qu’il fait partie d’une population qui ne compte que cent malades pour cent mille personnes alors que ça monte à mille pour les autres. Par contre le vaccin protège à soixante-dix pour cent et pas à quatre-vingt-dix pour cent, et puis on s’est aperçu qu’au bout de quatre mois ça baisse un peu alors mieux vaut une troisième dose… D’ailleurs avec le Micron on est plutôt à vingt pour cent alors il faut vraiment faire une dose de rappel avant la suivante… En tout cas il y a trop de non vaccinés dans les hôpitaux ce n’est pas normal, alors que quand ce sont des vaccinés c’est normal statistiquement. En plus les vaccinés transmettent vingt fois moins, dix fois moins, deux fois moins, enfin bon, moins quand même…

Et pour ce qui est de mon autre affection, l’excès d’empathie intellectuelle comme tu dis, je crois qu’elle est en voie de guérison. Ma réticence à reconnaitre la dérive ambiguë des médecins s’est évanouie (un symptôme que j’activais en pensant qu’à leur place je ne ferais pas mieux vu mon rapport pratique à la santé). Et c’est le président du conseil scientifique lui-même qui l’a levée, quand il a dit début décembre que bon, le passe sanitaire ne marche pas mais bon, ce n’est pas le moment de polémiquer quand même… Quel boute-en-train.

Voilà donc pour l’humour, et qui me soigne. Mais pour le reste, c’est peut-être moins drôle. Comme tu le disais avec légèreté, depuis que tu t’es fait vacciner tu fais partie des gentils. C’est dire que moi je fais partie des méchants. Des « quelques millions qui risquent la vie de tout un pays », dixit le ministre, et vers qui on enverra peut-être un jour les soldats du GIGN. Ceux à cause de qui les hôpitaux sont pleins, ceux à cause de qui le vaccin ne marche pas, ceux à cause de qui il devient nécessaire de vacciner tes enfants. Or ce qui est tout à fait étonnant à mon sens, c’est que tu trouves que j’exagère quand je prétends être isolé (pour être le sachant, la victime ?). Je sais bien que toi aussi les démagogies du moment te choquent, et que tu ne vas pas participer à m’ostraciser. Mais pour le reste, sommes-nous vraiment dans la même situation ?

De ton côté, tu dis que tu t’es fait vacciner parce que sinon c’est invivable, et parce que tu veux passer à autre chose (il n’y a pas que le covid dans la vie). Tu espères que cet acte va servir à protéger les autres, mais ajoutes que tu ne crois pas à tout ce que tu entends. Tu goberas la dose d’après mais rien d’autre : ils n’auront pas ta croyance. Tu cherches à respirer, et concèdes déjà moins d’efforts. C’est de là que tu penses retrouver un peu de détente et d’ouverture. Or de mon côté je continue au contraire à multiplier les précautions. Certes parce que je suis hypocondriaque, mais aussi parce que je ne m’autorise pas à retrouver du confort dans cette situation, que je tiens à ressentir pleinement les choses. Et c’est de là que je pense tirer une lecture un peu différente de ce qui se trame dans nos vies au nom de nos anticorps.

Je sens en effet une invisible barrière se construire peu à peu autour de moi. Je ne parle pas de l’immonde colonne qui sépare effectivement les gentils et les méchants sur les listes des administrations, et que des gens peu inspirés reprennent en chœur avec leur président, mais d’une infime et intime nuance qui habite nos consciences respectives, et qui fait que les choses me pèsent encore plus lourdement, de plus en plus lourdement.

Laisse-moi par exemple te raconter le jour où je suis allé soutenir les soignants éjectés de leur travail. Je ne m’attendais pas à un raz-de-marée, mais je me disais que nous serions une petite centaine à soutenir ceux qui s’étaient battus pendant deux ans pour défendre l’hôpital, et qui s’étaient battus ensuite sur le front du virus. Je m’attendais à une de ces manifs qui ne servent à rien mais qui apportent un peu de réconfort. Au lieu de cela, j’ai vécu un moment sidérant : nous étions deux. Il y avait un pauvre type qui était en train de perdre son travail, et moi : nous étions seuls. Or ce triste souvenir n’entre décidément pas en résonance avec ce que tu disais l’autre jour depuis ta tranquille lucidité : que les choses allaient changer maintenant, que les circonstances allaient suspendre la course au profit et rendre les gens plus simples et solidaires. Moi j’étais sur le trottoir à un carrefour où les voitures passaient normalement, et où même la police ne s’est pas invitée. J’y ai appris que si je perdais mon boulot, je serai seul, comme ce type qui ne disait presque rien.

Depuis, tu vois, j’ai du mal à être aussi léger que sur le terrain vague. L’hôpital m’apparaît différemment. Avant c’était un lieu où je craignais d’aller mais d’où, même triste, je sortais reconnaissant : envers les soignants, envers la société qui les paie pour être attentionnés. Désormais je l’imagine comme un endroit où il n’y a plus cette humanité qui devait être ravivée par la crise du covid. Un lieu aussi où je ne pourrai plus trop aller. Non pas parce qu’on y trie les patients, mais parce que la faiblesse n’y peut exister, comme ce soignant en perte d’emploi qui me semblait tellement vulnérable malgré son courage. L’hôpital va ainsi devenir le lieu des gens intègres, des gens intégrés bon gré mal gré à un système qui, sans clamer la loi du plus fort, ne voudra plus tolérer leurs faiblesses. Le lieu où l’on pourra entendre que des vaccinés sont plus immunisés qu’une personne guérie du covid, pas le lieu où l’on pense qu’« être en bonne santé c’est pouvoir tomber malade et s’en relever » (c’est ce que disait Georges Canguilhem, un médecin philosophe).

Voici donc ce que j’ai en tête : la vie a changé dans le sens où il y a des virus que je crains pour moi et pour toi, et dans le sens où le surhomme est en train de naître sous les hourra de quelques allumés. J’entends aussi les solutionistes affirmer « encore un effort, derrière la dose c’est la santé », et ça m’inquiète beaucoup parce qu’il me semble que se dire « derrière le passe, le soulagement », c’est leur faire un mauvais écho. Je crois en tout cas que la santé ne se pense qu’à long terme, et qu’on ne sortira pas de là en accusant les autres de ne pas prendre leur dose. Pourquoi ? Parce que ce qui s’installe ne disparaîtra pas plus que ce virus. Il faut se rendre à l’évidence : il n’y aura pas de « retour à la normale ».

Alors : est-ce que tu penses vraiment comme moi ? Est-ce que nous sommes aussi d’accord que tu le dis ? Ne va surtout pas croire que je veux creuser l’abîme entre nous (ou que je t’en veux de pouvoir rentrer dans les cafés l’hiver… humour). Je veux juste te dire que depuis ma faiblesse et mon inconfort, je pense beaucoup ces choses que tu me disais vouloir oublier un peu. Je vois un système technique avancer tous azimut au nom de la santé, qui s’appelle deux-point-zéro après avoir prétendu tuer-la-mort, et qui ne trouve pas gênant d’utiliser des robots pour annoncer leurs diagnostics aux patients. J’entends le culte des chiffres et les chantres du tout-neuf, j’entends le bal des QR-code et les aigreurs de ceux qui tiennent à rester dans la course. Et je me sens effectivement abandonné à la porte des hôpitaux dans le cœur des gentils.

Pour le reste, sache-le, je suis de tout cœur avec toi. Je sais que toi aussi tu es brutalisé, et que tu n’es pas aussi détaché que tu pourrais le paraître. J’espère aussi que tu vas décrocher ton passe vaccinal si tu ne peux vivre sans, et que tu seras bien protégé. Sache qu’à chaque dose que tu prendras, je serai inquiet, puis soulagé que ça se soit bien passé. Sache que si tu tombais malade malgré l’arrogance de la médecine du futur, ça ne me ferait pas rire. Et puisque notre discussion m’a laissé croire que je pouvais t’écrire cela sans craindre de passer pour un monstre, alors laisse-moi te dire à mon tour que je me sens un peu moins seul.

Amitiés,

Ton voisin.

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