JO 2024, Une inclusion en carton

Jean-Loup Amselle

paru dans lundimatin#439, le 13 août 2024

Finalement, Aya Nakamura se sera produite lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques dans la soirée du 26 juillet à Paris. Mais à quel prix ?

Certes le New York Times n’a pas tari d’éloges sur sa performance : « une prestation qui mêle avec brio tradition française et modernité, et qui a provoqué la colère de l’extrême-droite… Le contraste entre les visages impassibles des musiciens de la fanfare de la Garde républicaine et l’interprétation pleine de mouvements d’Aya Nakamura, née au Mali et élevée en France, était un tableau de vitalité multiculturelle. Le fait qu’elle se produise devant l’Académie française, illuminée par des feux d’artifice, est une attaque directe contre les politiciens de droite qui ont décrié sa participation ici. Son français est un français d’un Paris vivant » [1].

Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et la chanteuse franco-malienne a été rétablie dans ses droits. Mais c’est oublier que dans sa prestation, elle est elle-même victime du primitivisme raciste à laquelle on voulait la soustraire. Sa performance dorée (ses danseuses et elle-même sont habillées de costumes de scène lamés or), sa jupette de raphia rappelant qu’elle le veuille ou non la ceinture de bananes de Joséphine Baker et ses poses audacieuses font d’elle un bel animal sauvage qui correspond bien aux stéréotypes occidentaux projetés sur l’Afrique. Mais aussi, n’évoque-t-elle pas Mami Wata, cette sirène des légendes africaines qui séduit tous ceux qui tombent dans les rets de l’argent et du capitalisme et dont l’or revêtu par la chanteuse symboliserait bien les méfaits ?

Par cette performance, Macron a réussi à imposer sa loi sociétale et à faire de l’icône « francophone » un symbole républicain et novateur par rapport aux gardiens du temple de la langue française. Le « en même temps », cher au locataire de l’Elysée est donc bien présent, mais c’est oublier que « dans le même temps », la sprinteuse française Sounkamba Sylla s’est vue interdire de défiler avec un foulard de tête, même si un compromis a finalement été trouvé avec le port d’une casquette [2].

Un schème structural colonial oppose donc deux Afriques ou deux « noircitudes ». Une bonne Afrique « noire », dénudée, séductrice, religieusement neutre et compatible avec la République (elle pose avec la Garde républicaine uniquement composée de Blancs). Et une Afrique ou une « noircitude » « couverte », musulmane qui contrevient au principe de neutralité interdisant de manifester publiquement ses convictions religieuses. Une exception « bien de chez nous » qui honore la France et fait beaucoup pour sa réputation à l’étranger.

Enfin, face à l’extrême-droite qui y voit une cérémonie ’diversitaire’, et donc attentatoire au récit national, la gauche l’approuve ou se sent obligée de prendre sa défense [3]. Dès lors, il est difficile de faire passer un message informé synthétisant les tenants et les aboutissants de cette entreprise. De sorte que l’anthropologue est pris entre deux feux et risque de passer pour un rabat-joie.

Pourtant, si l’on regarde plus près, il y a lieu de s’étonner des noces joyeuses de la couleur et de la République. En effet, c’est toujours dans le sens d’une infiltration de la culture occidentale par l’Afrique ou par la « noircitude » qu’est orientée l’action et jamais l’inverse. Au-delà de la performance de la « Marseillaise » interprétée par Axelle Saint-Cirel ou de celle d’Aya Nakamura chantant Aznavour, on avait assisté précédemment aux « Indes galantes » de Rameau revisitées par Bintou Dembélé, sans compter les innombrables « Antigone » africaines. On pourra objecter à cela que les musiciens occidentaux ne sont pas en reste pour se « mélanger » avec des musiciens africains et que l’on ne compte plus les prestations « métisses » faisant figurer des jazzmen européens aux côtés de joueurs de kora maliens. Mais précisément, là où le bât blesse, c’est que l’on n’a jamais vu l’opération inverse, à savoir celle d’un instrumentiste occidental interpréter un morceau de musique classique européenne à la kora. L’inclusion qu’on nous a proposée à l’occasion de ces JO, ou lors d’opérations précédentes, est donc bel et bien un simulacre.

 

Jean-Loup Amselle

[1C. Neveux, « Spectaculaire », « tentaculaire », axée sur la diversité ». La presse étrangère éblouie par la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024 », Libération, 27 juillet 2024.

[2[2] K. Comby, « Interdite de porter son voile, Sounkamba Sylla participera à la cérémonie de JO avec une casquette », Le Point, 25 juillet 2024.

[3« L’extrême-droite déteste la cérémonie d’ouverture, un bon point pour les JO de Paris », Libération, 26 juillet 2024, https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/07/27/la-ceremonie-d-ouverture-des-jo-de-paris-enthousiasme-la-gauche-mais-indigne-une-partie-de-la-droite-et-de-l-extreme-droite_6259390_823448.html

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