Fred Bozzi est l’auteur de l’excellent Dix sports pour trouver l’ouverture, disponible sur notre site ici et dans toutes les bonnes librairies.
Un saut
Au tableau d’affichage, il n’est que second. Celui qui le précède a réussi 8m83 au 3e essai et 8m91 au 4e, égalant un record vieux de 23 ans. Lui n’en est qu’à 8m54, et il a mordu son essai précédent. Le temps presse. Il est au bout de la piste d’élan. Les juges l’attendent à l’arrivée, entourés de capteurs en tous genres.
Une horloge égrène les secondes qui lui restent, un autre écran indique la force du vent. Il faut y aller. Il s’élance et, bizarrement, c’est d’abord en marchant, avec des gestes verticaux des bras comme ferait un chef d’orchestre pour donner le tempo.
Mais il accélère, brusquement. Il accélère et, au bout d’un moment, il maintient sa vitesse. Puis il raccourcit quelques foulées et modifie sensiblement sa trajectoire, dans la latéralité, avant de donner une impulsion vers le haut et l’avant, sur un pied. Ça y est, il décolle. Il s’étire, semble pédaler en l’air… et, se recroquevillant, atterrit sur le sable.
Cette fois, les spectateurs ont bien vu qu’il était allé loin – très loin. Au pifomètre, cela pourrait donner un nouveau record. Est-ce qu’il a mordu ? Non, la planche est parfaite. Et le vent ? C’est bon : + 0,3 mètre par seconde (il faut moins de 2 m/s en positif).
L’attente de la mesure officielle est interminable. Il ne lui a fallu que dix secondes pour réaliser ce saut, mais à présent… 8 m 95 ! La joie est immense. Le record du monde de saut en longueur vient de tomber. On est en 1991, à Tokyo, et c’est historique : Mike Powell est allé plus loin que Bob Beamon.
Le concours n’est pourtant pas fini. Karl Lewis, désormais second, a lui-même égalé le précédent record, celui de 1968, et pourrait faire mieux. Il est très rapide (quelques jours plus tôt, il a couru le 100 mètres en 9 s 86, record du monde), et tout à fait capable de convertir sa vitesse de course en longueur de saut.
Le concurrent s’élance, accélère… Mais à trop vouloir y arriver, il force son saut, et échoue à aller plus loin. Voilà : Mike Powell est champion du monde, et son record est inscrit sur les tablettes. Peut-être est-ce pour l’éternité. En tout cas, à ce jour, il n’a jamais été battu officiellement.
8 m 95.
Une science
Cette histoire a été racontée un nombre incalculable de fois. Elle le sera encore, probablement, dans la mesure où le record n’a jamais été approché. Et elle est d’autant plus partageable qu’elle est simple, usuelle, appuyée sur un espace commun – un cadre évident.
Qu’est-ce que cet espace commun ? C’est là où l’on peut comparer publiquement les sauts, les courses et les lancers des athlètes concurrents. C’est un espace contemplé et mesuré par l’esprit. Un espace coordonné qui accueille le mouvement, un référentiel abstrait auxquels sont rapportés les gestes sportifs.
C’est aussi, on le sait, un champ où tous les corps sont soumis aux mêmes principes. La physique newtonienne a su le décrire sous toutes les coutures. En lui, tout mouvement est rapporté aux « forces » qui le constituent, c’est-à-dire à ce qui permet de déplacer un objet, modifier sa trajectoire ou le déformer. Aussi peut-elle décrire le mouvement du sauteur en précisant l’angle des segments et la puissance développée (les bras de levier), la vitesse (distance/temps) et l’accélération (variation de la vitesse par unité de temps), la trajectoire du saut. Tout cela en fonction de la force du vent, du degré de restitution de la piste et de la gravité (9, 81 m/s2).
La perspective scientifique est d’ailleurs abondamment empruntée, en amont, pour conduire l’entraînement. On calcule les capacités spécifiques d’un athlète en termes de force (masse (kg) x accélération (ms2), en newton), on en déduit le travail (force x distance, en joule) et la puissance (travail/temps, en watts), on conçoit des exercices spécifiques pour les développer et améliorer les performances. On détermine aussi les trajectoires les plus efficaces en l’air, voire la dépense d’énergie nécessaire pour effectuer chaque geste (en calories). L’athlète suit ainsi un programme physiologique précis, confectionné sur la base de savoirs physiques.
Le public, averti, n’est pas en reste. La culture newtonienne a largement infusé le regard et la conscience des spectateurs, et ils comprennent assez spontanément les informations émises à propos des facteurs de performance, en amont des résultats. Les esprits sont même à ce point enseignés que depuis que les laboratoires de physiologie ont montré que le centre de gravité d’un sauteur ayant décollé suit une trajectoire déterminée (c’est-à-dire, en un sens, qu’il est immobile en son mouvement), ils ne s’étonnent absolument pas que les athlètes ne pédalent plus en l’air, comme Mike Powell le faisait en son temps [1].
C’est d’ailleurs avec le même œil et la même tranquillité que l’on accueille les exploits de la mission Artémis 2. On constate, ébahi, la maîtrise de l’espace par la science physique. Car il en faut, des calculs savants, pour lutter contre la gravité au décollage, utiliser l’attraction terrestre en orbite, et surtout corriger la trajectoire du module Orion dans un espace vide, histoire de gérer l’attraction lunaire et permettre un retour automatique sur Terre, et enfin assurer l’atterrissage en restituant autant d’énergie qu’il en a été produite, au décollage.
Autant dire que ces histoires de record dans l’espace (8m95 et 406 771 kms) témoignent d’un engagement ontologique largement partagé. On pense que la mesure est critère de réalité, que la science dit ce qui est et qu’il est avantageux de s’y conformer. On pense qu’en connaissant plus profondément l’espace abstrait, on va mieux y agir – consensus tranquille entre physiciens, ingénieurs et entraineurs ; public, spationautes et athlètes.
Une pente
On en oublierait presque la vie de l’athlète et de l’astronaute. On en oublierait presque le vécu des acteurs, fait d’intentions et de pensées. Rien d’étonnant, tant cette physique consiste à projeter du sens sur des choses qui sont censées ne pas en avoir en elles-mêmes. Rien d’étonnant, puisque la science moderne est basée sur la séparation de l’esprit et de l’espace – sur un certain dualisme opposant le sujet et les objets qu’il pense, et qui sont face à lui.
Le prix à payer pour recevoir les louanges promises au vainqueur, dès lors, c’est d’incarner une certaine abstraction – fondement de la supériorité sur les concurrents (hiérarchie sociale). Et surtout d’être paré des caractéristiques de l’espace-mesure, comme tout ce qui s’y meut [2] : quand le corps du sauteur devient machine, celui de l’astronaute devient laboratoire. En plus de tester le « système de support de vie » du véhicule Orion (régulation de la température et du taux d’humidité, de l’azote et du dioxyde carbone), Artémis II a en effet consisté à étudier l’effet des radiations sur les corps, les réactions du système immunitaire, les modifications psychologiques et la reprise d’équilibre, à faire des analyses de sang et de salive, et même à mener des expériences médicales à partir d’avatars biologiques, véritables « puces d’organes ». Une vraie conquête de l’espèce – pour l’« adapter » aux conditions lointaines.
La pente est assurément dangereuse pour l’homme, et elle l’est tout autant pour l’espace. Elle incline en effet à le définir comme plan de comparaison – là où toutes choses sont égales par ailleurs, là où la seule différence reconnue relève du centimètre. Le sol concret est dès lors transformé en horizon de sens, élevé en support de l’esprit – en tant que cet esprit n’est plus capable que d’opérations de mesure. Autrement dit l’esprit vide l’espace de toutes choses pour s’y retrouver maître par ses catégories. Aussi le saut, déterritorialisation depuis la piste, n’aboutit-il pas à une reterritorialisation sur le sable, mais sur l’empire de la quantification. Aussi la mission Artémis 2, pleine de la poésie de la lune, n’atterrit-elle pas sur un sol à chérir mais sur des étendues à cartographier plus encore pour en faciliter la conquête.
L’espace n’est bientôt plus qu’une vaste plaine aménagée pour permettre son exploitation et la circulation des marchandises, et qui aboutit à la destruction des milieux. Aplati par la science, il n’est plus que le pendant de l’exception humaine, de cette supériorité qui aime se présenter en territoire du « raisonnable » (les esprits qui s’opposent à la marchandisation du monde sont ainsi rejetés dans la sphère du déraisonnable). Faut-il alors penser que l’astronaute et l’athlète se font suppôts du Capital, renforcent la trajectoire solutionniste et guerrière de l’exploitation de la Terre, quand ils se font support de la mesure ? Faut-il plus encore regretter que les spectateurs en tribunes s’en fassent relais, quand ils surcodent l’espace déjà bien quadrillé en activant des portables qui mettent l’espace au carré par un triangle rectangle (GPS) ?
La pente est mauvaise, sans aucun doute, et il faut la conjurer. Mais comment faire ? La première chose, évidemment, c’est de ne pas reproduire nous-mêmes ce travers de la pensée moderne : projeter du sens sur des choses qui sont censées ne pas en avoir en elles-mêmes. Mieux vaut donc, histoire d’être loyal envers l’expérience concrète, décrire celle-ci du point de vue d’une subjectivité ouverte à l’espace. Et puisque nous n’avons pas les moyens de décrire celle de l’astronaute, il reste à le faire du point de vue de l’athlète [3]. Soit, faisons-le séant : empruntons la perspective de Mike pour corriger la trajectoire de nos esprits invités à se déterrestrer. Peut-être réussirons-nous à échapper à la pente astrocapitaliste en signifiant un certain savoir spatial du sportif. C’est une mission du troisième type.
Un espoir
Je regarde là-bas, au loin. Je regarde là-bas, et je sais que je ne regarderai plus, après. Il faudra éviter de mordre sans focaliser sur la planche. J’ai pris mes marques et dois leur faire confiance à présent. Mieux vaut d’ailleurs avoir un œil sur l’horloge, un autre sur l’écran de vent – ici même.
Allez, j’y vais ! Un pas, deux, mouvements verticaux des bras à l’appui. Et hop, hop, hop, j’accélère. Hop, hop, j’accélère, et ça avance bien. Allez, oui, vite, encore. Centre engagé, j’entre dans l’espace de la piste. Maintenir un temps cette vitesse et maintenant, raccourcir les foulées. Et puis tchic, tchac, basculer vers l’appui final pour bénéficier d’une autre vitesse. Voilà, une légère inflexion latérale pour faciliter la prise d’appui et hop, pied droit, j’impulse et décolle. Allez, loin ! Je pédale pour continuer ma course en l’air. Allez, loin... Là ! Les jambes, les bras – vers l’avant.
Quoi ? Raté. Mordu. Pas possible, il faut recommencer. Quoi ? Mon entraîneur, au loin dans les tribunes, dit qu’il faut rester dans cette perspective mais ajouter une dynamique latérale à l’impulsion. C’est pas vrai…
Retour au point de départ. Bon, d’accord… Je regarde à nouveau, habité par la rage d’avoir échoué. Je regarde l’horizon et laisse encore un peu monter cette énergie en moi. Mais il faut l’orienter vers là-bas, cette rage, ne pas me laisser plomber. Etre habité par le geste à venir, et aussi par quelque chose plus loin. Peut-être un dépassement, à la limite. En tout cas entrer plus profondément dans l’espace pour ouvrir un ailleurs.
Allez, là-bas. J’y vais. Un pas, deux – cadence. Tchac, tchac. Et puis accélération, accélération, accélération. Voilà, maintenir la vitesse. Cette fois je sens que c’est mieux. J’ai l’impression que je suis porté, en amont, par ma propre course. Et que l’espace m’appelle et m’attire. Allez, il n’y a plus qu’à l’impulser, cette petite chose en plus, pour me porter plus loin. Allez hop ! Loin, loin, loin…
Wah ! J’ai volé jusque-là. Alors, dites-le, reconnaissez que je suis allé loin. Allez, dites-le. Allez, le sable, dis-moi que tu m’aimes.
8m95.
Des espaces
Cette nouvelle description relève-t-elle d’un vécu de l’espace trop subjectif – et qui serait en conséquence illusoire ? Faut-il savoir l’évacuer pour bien prendre en compte cette pratique de l’espace ? Faut-il même s’en tenir au point de vue du spectateur, y compris scientifique, pour bien comprendre le saut en longueur ?
Tout au contraire. Car de son point de vue, de l’extérieur, le spectateur voit lui-même ces choses qui affleurent à la conscience de l’athlète. Il a beau avoir été enseigné par la science newtonienne, il voit Mike faire des signes à son entraîneur, au loin, dans les tribunes, et qui le comprend. Et plus directement, il voit sur le visage de l’athlète les manifestations d’une vie intérieure.
C’est vrai qu’après, pour les besoins de la mesure, tout le monde va focaliser sur les traces, les empreintes du saut. On va même reconstruire le mouvement en phases pour l’analyser – c’est à ce sujet que Mike et son entraîneur échangent, souvent. Mais tous voient bel et bien le sauteur emprunter l’espace avant de l’empreinter. Tous voient dans l’espace cette dimension irréductible au référentiel de mesure, cette façon de se mobiliser en fonction d’un savoir spatial.
Disons donc qu’à moins de faire preuve de mauvaise foi, à moins de refuser de soustraire la pensée de l’espace à la géométrie la plus rustre, l’espace concret ne peut être strictement réduit à ce que voudrait voir l’esprit d’un spectateur enseigné par la science newtonienne. Disons même qu’il ne peut être réduit à l’étendue-chose devant lui, et qui serait mesurable sous toutes les coutures. Par conséquent que le mouvement du sauteur ne peut être strictement défini comme déplacement – celui qu’effectuerait un corps mobile sur un plan divisible à l’infini [4].
Certes, il ne faut pas évacuer l’espace-mesure pour autant – ce serait nier son existence alors même que nous en indiquons les effets, la mauvaise pente. Mieux vaut donc, finalement, considérer les deux espaces. Et dès lors, apercevoir cette question : Qu’est-ce que cet espace en tant qu’il est un espace, bien qu’il soit fait de points de vue différents ? Qu’est-ce que cet espace sur lequel ouvrent réciproquement point de vue interne et point de vue externe ? Qu’est-ce que cet espace unanimement perçu ?
Pour répondre, nous pouvons certes dire que s’il y a d’abord un corps qui se meut et un espace d’accueil coordonné, les deux fusionnent peu à peu. Au fur et à mesure qu’il essaie d’améliorer sa marque pendant le concours, Mike s’intègre en effet à l’espace. C’est d’ailleurs ce que lui impose la planche : en matière de sol, il faut rester « dans ». Et c’est manifestement ce qu’il fait quand il empreinte l’espace après l’avoir emprunté : il y dépose la marque de son incorporation spatiale. Autrement dit il participe à l’espace. Rien d’absurde à dire, alors, d’un point de vue extérieur, que l’espace comporte le sauteur. Et rien de délirant à dire, réciproquement, puisque que les points de vue ne sont pas séparés, que le point de vue du spectateur, y compris scientifique, appartient lui-même à l’espace. Mais tout ceci, plutôt que de répondre, conduit en réalité à complexifier la question posée. Celle-ci devient en effet : qu’est-ce que cet espace unanimement constitué autant que perçu ?
A quoi il faut ajouter que la pluralité de l’espace se retrouve dans chacune des deux dimensions évoquées – corps-espace et espace-mesure. Il y a en effet des modes du corps-espace qui sont comme des formes techniques différentes : dans l’ordre, comme nous avons indiqué les étapes des sauts de Mike (départ, accélération, maintien, inflexion latérale, décollage, pédalage, atterrissage), nous pouvons parler d’automate à bras, de bolide accélérateur, de train à vapeur rythmé, de chaloupe maniable, d’avion décollant, de vélo volant, de grappin de ramenée... Et d’un autre côté, nous pouvons dire qu’il y a des modes différents de l’espace-mesure : le sol, l’air, le sable. Ce ne sont pas les mêmes matières, les mêmes façons d’être l’espace, mais elles appartiennent au même espace mesurable, comme les formes techniques sont le même corps. La question devient alors : Qu’est-ce que cet espace fait de corps et de mesure, lesquels sont à leur tour faits de modes différents, en plus d’être faits de points de vue différents ? Comment saisir l’unité d’un espace aussi pluriel ?
L’unité d’un espace pluriel
Il faut bien considérer la difficulté : l’unité spatiale recherchée ne peut être référée au corps substance ou à l’espace absolu. L’espace concret n’est pas réductible au corps du sauteur, ni même à son mouvement : il y a d’autres sauteurs, ce qui veut dire que stade, piste et sautoir sont indépendants du corps de Mike. Et bis repetita, l’espace n’est pas réductible aux forces newtoniennes ou à l’étendue-chose cartésienne : si l’on veut parler de l’espace concret, il n’est pas possible de n’avoir aucun égard au point de vue du sauteur (qui appartient à l’espace, et que le spectateur voit) [5]. A quoi il faut ajouter que cet espace ne peut être rapporté à la simple primauté du corps ou de la mesure. Ni l’un ni l’autre ne sont en effet premiers : le sauteur n’irait pas sans la piste, ni la piste sans les hommes qui l’ont construite ou qui y sautent (la primauté du sable qui les accueille est conventionnelle).
Voici donc le problème : il y a le corps-espace et l’espace-mesure, ensemble, mais leur coexistence n’est pas donnée, ni ne peut être déclarée a priori. Cela veut dire, réciproquement, qu’il y a dans l’espace une énigmatique coexistence sol/air/sable autant que sauteur/piste – et bien plus encore. Tous les modes sont le même espace en présence, mais ils sont irréductibles – au contraire de l’ici et de l’ailleurs qui, irréductibles, ne sont pas en présence.
Comment comprendre cette étrange coexistence spatiale ? Rien ne sert d’en référer à une autre physique, qu’elle soit quantique ou géographie locale. Pour l’une ceci impliquerait de la connaître en profondeur, ce qui est rarement le cas, pour l’autre ceci reviendrait à nier que le lieu du saut (corps et piste) soit en lien avec d’autres lieux. Sans compter que ceci consisterait à changer d’échelle, alors que nous cherchons ici à comprendre à la même échelle, quoique différemment, ce qui de la physique newtonienne a infusé le regard et l’esprit du spectateur.
Comment faire alors ? Comment saisir l’unité de l’espace en question ? Voici une piste : suivre le mouvement du sauteur. C’est en effet par lui que sol, air et sable apparaissent comme matières d’un même espace : quand ils sont rapportés au stade inhabité, du point de vue du spectateur, ils ne sont pas perçus comme modes du même espace (ils ne le sont qu’en référence à un espace uniforme abstrait, qui en réalité n’est pas là). Et c’est par le mouvement du sauteur que l’esprit semble passer au corps. C’est donc une bonne piste à emprunter pour saisir l’unité de l’espace pluriel.
Et dans cette perspective, nous pouvons certes apercevoir, d’emblée, une certaine continuité du mouvement réussi – et qui suppose une certaine unité. Il s’agit dès lors de décrire cette continuité sans en référer à la physique newtonienne ou à l’étendue-chose, un espace divisible à l’infini ou un espace uniforme a priori. Comment faire ? La physique étant focalisée sur le centre de gravité, qui a en propre de suivre une trajectoire déterminée (immobile en son mouvement), il semble opportun de s’intéresser plutôt à l’ensemble des formes spatiales (non plus des forces), et plus encore de chercher à nommer l’unité du passage d’une forme à une autre.
Voici pour ce faire une méthode : désigner le déséquilibre qui fait le cœur du mouvement, et qui comprend la visée du sauteur. En effet : si le statique est équilibre des forces, il est possible de dire que le mouvement est, précisément, déséquilibre parmi les forces. Et ceci vaut pour la vie psychique : il y a projection, désir d’aller plus loin – déséquilibre. Aussi pouvons-nous penser que le savoir spatial de l’athlète opère sur le plan du déséquilibre, et que la contagion du déséquilibre est ce qui donne au mouvement sa forme interne.
Comment nommer ce déséquilibre qui fait le mouvement du sauteur ? Au moyen d’un verbe intransitif, qui signifie justement le mouvement sans le rapporter à l’étendue-chose : par lui, le mouvement est montré en lui-même, sans objet, et pourtant sans être sous une forme réflexive (« se recroqueviller »), détachée de tout espace. Et en l’occurrence, comme nous avons évoqué, d’une part, la marche, l’accélération, le maintien, l’inflexion, l’impulsion, le pédalage, la ramenée ; et d’autre part l’automate, le bolide, le train, la chaloupe, l’avion, le vélo, le grappin, nous pouvons dire ici que Mike cadence, déboule, croise, zigzague, décolle, pédale, recroqueville.
Pour caractériser au plus précis le déséquilibre, il faudrait certes nommer la transition entre les attitudes – la logique de déformation [6]. Mais sans aller jusque-là, nous pouvons dire sur le même mode que dans l’ensemble, du point de vue interne autant qu’externe, il s’agit pour Mike de « traverser » ces formes hétérogènes – c’est ainsi qu’il va loin. Autrement dit : il y a « transformation » du mouvement à même les formes diverses, et le mouvement du sauteur est fondamentalement « trans » : au-delà. Là réside son unité, et celle de l’espace concret.
Un nouvel espace
Où en sommes-nous ? Nous voulions aller à l’encontre de la pente qui fait de l’espace un aplat homogène soumis à la pensée de l’homme. Nous voulions ce faisant aller contre la tendance du réductionnisme scientifique à en faire un plan uniforme maîtrisable. Pour cela nous avons considéré une certaine pluralité de l’espace, puis cherché à en trouver une unité nouvelle et, suivant attentivement le saut de Mike à cet effet, nous sommes parvenus à la caractéristique « trans ».
Que faire de tout cela ? Ce qu’il faudrait, c’est parvenir à convaincre le physicien de suivre l’invitation du sportif, en l’occurrence le sauteur, à concevoir un autre espace que celui qu’il a en tête aujourd’hui, histoire de ne plus collaborer à la destruction des milieux au nom du règne de la mesure et du calcul. Ce qui impliquerait au moins de le décourager de plaquer les mouvements de l’athlète sur un espace a priori, une abstraction qui le précède et le détermine.
Dans cette perspective, la première chose à faire est certes d’affirmer que l’athlète n’est pas un corps dans un espace (qui serait d’une autre nature, espace-mesure, et qui le ferait devenir simple mesuré). Il est au contraire de l’espace. Mais évidemment, réciproquement, il n’est pas question de penser que l’espace se réduit à ce qu’en est l’athlète. Il s’agit plutôt de dire qu’il y a présence des deux espaces. Autrement dit, bis repetita, qu’il y a coexistence spatiale.
Pour ne pas céder à un dualisme nouveau, séparer les deux espaces, le mieux est dès lors de parler en termes de situation, et de dire que le sportif fait la situation autant qu’il lui appartient. Il découvre (au double sens de l’apercevoir devant lui et de l’ouvrir sous nos yeux) l’espace comme situation, et qui n’est pas figée, ni donnée d’avance. Mieux : il déroule la situation au fil de son geste. A preuve : un geste exécuté mille fois auparavant doit être recréé à même la situation présente – c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a des sauts différents, parfois meilleurs (la description strictement physiologique, adossée à la physique, est finalement incapable de dire pourquoi il va plus loin). Et, comme la situation terrestre change une fois que son habitant humain a fait le tour de la lune, la situation de la piste et du sable change une fois que la distance (8m95) est inscrite sur le bord du bac.
A partir de là, nous pouvons préciser l’idée de coexistence spatiale en affirmant que la situation porte en elle un excès. Autrement dit qu’elle incoïncide avec elle-même. Par sa course et son saut, Mike indique ainsi une autre nature spatiale : s’il est de l’espace, il est l’espace qui produit un ailleurs (et que la mesure va capter) tout en restant ici. Aussi pouvons-nous penser, le suivant, que l’espace est excédé : il est là où il y a de l’au-delà. En résumé : l’espace ex-iste. Et dans cette perspective, nous pouvons penser que l’ex-istence est une propriété de l’espace, non pas seulement celle d’un sujet séparé de l’étendue-chose (ce qui implique en outre que ce sujet est in-existant – existe dans).
C’est ici que la caractéristique « trans » peut prendre tout son sens. Non pas dans le sens où l’espace serait « transportable » en n’importe quel lieu, comme l’est l’espace abstrait ou l’homogène de Newton. Plutôt dans le sens où l’espace serait trajet [7]. C’est-à-dire qu’il n’est pas seulement là, plaqué sous un regard humain et disposé à subir les « applications » d’une analyse de l’espace abstrait : il conduit lui-même vers l’ailleurs. Autant dire alors que l’espace est mouvement, et que le sportif indique cette nature mouvante de l’espace. C’est aller contre l’idée d’un espace statique où des corps seraient mus selon des rapports de force immuables.
Reste à déplier l’idée d’espace-mouvement. Et pour ce faire, il faut repartir de la contemporanéité de l’espace et des formes qui y sont situées (même mouvantes). Ceci n’implique certes pas, on l’a vu, de penser que l’espace se réduit aux formes situées (ou qu’il est la somme des situés). Mais ceci permet de faire une nouvelle hypothèse : les formes situées constituent l’espace et sont traversées par l’espace ; réciproquement, l’espace existe à même les situés et à travers les situés. Voilà qui dirait une première fois en quoi l’espace est mouvement.
Nous pouvons le dire d’une autre façon : le saut étant fait de production et de rétention (démarrage-production, stabilisation-rétention, décollage-production, atterrissage-rétention), le cœur de tout geste étant lui-même fait ainsi (il naît de la contraction de muscles agonistes et antagonistes, producteurs et de rétenteurs), il nous invite à faire l’hypothèse que c’est la même chose pour l’espace : comme n’importe quel mouvement, celui-ci est production et rétention, il produit des formes et les retient en un même espace – la seule différence, c’est que l’espace ne produit pas de formes en plus quand il en relie d’autres, alors que le sauteur en produit (trait, trace visibles) quand il relie sol, air et sable ou course, objectif et record.
Autant dire qu’il y a une certaine activité de l’espace : alors que l’étendue-chose est caractérisée par sa passivité, l’espace concret situe activement les choses. Il exprime les situés et les retient en une même situation. Autrement dit l’espace n’est pas effectif, mais en train de se faire. Finie la perspective où des formes sont mues par des forces sur un fond statique : ici, fond et formes sont sur un même plan, et le fond signifie l’ailleurs de l’espace vers lequel il est en train d’aller – le fond est une négativité présente qui renvoie à la totalité ineffective de l’espace, indique le mouvement.
Une physique nouvelle ?
L’intérêt de cette conception de l’espace-mouvement, c’est évidemment de ne plus penser l’espace en tant qu’étendue-chose. C’est de ne plus penser l’espace en projetant du sens sur lui. Elle va par exemple contre l’assignation de l’espace aux catégories d’un esprit qui voudrait comprendre les mouvements en termes statiques (cf découpage infini de Zénon). Mais cette conception a surtout l’avantage de parler de l’appartenance de l’homme, corps et âme, à l’espace qu’il arpente et pense. Et si elle permet d’échapper à l’idée d’un espace abstrait, elle rend aussi compte de sa possibilité : car si l’espace ex-iste, s’il est au-delà de lui-même, son excès peut relever du trait d’esprit (en l’occurrence une théorie physique abstraite).
Bien sûr, la science moderne nous a appris, au contraire, que la terre est en mouvement (non pas elle-même mouvement). Nous savons qu’elle tourne autour du soleil et sur elle-même, et le vivons comme un acquis de la pensée rationnelle contre certaines représentations illusoires, nées d’une certaine projection de sens, et surtout comme une réalité qui peut être constatée à même nos existences : le pendule de Foucault nous montre depuis 1851 que la terre tourne sur elle-même (même si ce n’est pas à sa prétendue vitesse de 1000 km/h), la station spatiale internationale nous transmet les images d’un mouvement de la terre irréductible à son propre mouvement satellitaire, Artémis II vient de nous envoyer ces images depuis l’arrière de la lune qui, elle aussi, tourne.
Mais cet acquis scientifique a un prix : la perspective implique que le savant n’appartienne pas à l’espace. Nous avons vu qu’elle conduit, en amont, à aplatir l’espace et, en aval, à dévaluer et détruire des milieux. Mieux vaudrait donc la quitter, chercher à être impliqué dans l’espace, plutôt que de continuer à appliquer des catégories à un espace étranger, et qui est censément dépourvu de tout sens. Mais ce n’est pas aisé : car si la physique ne fait que proposer des modélisations, les applications qui en découlent ont certes leur efficacité, et entraînent beaucoup d’humain.es à faire comme si elle parlait directement du monde [8].
L’athlète ne montre-t-il pas toutefois une voie de changement au physicien qui l’étudie ? Son savoir spatial immanent n’est-il pas en lui-même un début de solution ? Ne peut-il par conséquent indiquer une nouvelle épistémologie, une autre façon de connaître en fonction de cet espace nouveau ? Et le physicien ne pourrait-il à son tour s’inspirer de cette autre relation spatiale, quitte à la préciser en des termes qui lui conviennent – lui permettent de penser ?
Mais alors : que pourrait être cette connaissance ? Ce que l’on sait, c’est que ce serait une connaissance qui ne serait pas celle d’un sujet situé hors de l’espace où se tient ce qu’il connait. Une connaissance qui ne serait plus seulement en correspondance avec l’espace et les situés, mais qui épouserait l’ex-istence de l’espace, et qui donc existerait à partir de l’espace – en extension dans et de l’espace. Et au lieu d’être issus d’un plan de comparaison, ses énoncés seraient adressés à un ailleurs.
Or en la matière, l’athlète semble encore indiquer une piste à suivre : il inspire en effet, on l’a vu, une histoire à raconter. Autrement dit son savoir spatial inspire une mise en discours, et qui s’avère prometteuse : l’histoire de son exploit est connaissance en extension. Alors que la res extensa arase l’événement, ne permet pas de parler concrètement du saut, l’histoire peut en effet le restituer. A partir d’un événement singulier, vécu dans l’ignorance de ce qu’il va donner, un discours est produit à l’attention d’une personne qui était absente. Ce qui, soit dit en passant, vaut pour la conquête spatiale.
Ainsi l’histoire articule-t-elle l’expérience à partir de l’événement (non pas en correspondance). Certes, dans l’événement, l’unité est en train de se faire, alors qu’elle est déjà faite quand l’histoire est en train d’être racontée. Mais l’histoire bien racontée est justement celle qui rejoue cette unité : elle sait la mettre en scène, et réitère la tension propre à l’agencement des éléments (sachant que cet agencement n’est pas dit) [9].
L’histoire que l’on raconte à partir d’un événement singulier n’est en outre pas vouée au délire (comme celui du complotiste par exemple) : car elle est pertinente selon la façon dont elle surgit de l’événement (non pas seulement en référence ou en correspondance à l’événement), et appartient à l’espace comme trait d’ailleurs. Elle est par surcroît soumise à l’épreuve du retour au présent de l’énonciation – quand surgit notamment la question : comment l’énonciateur était-il engagé, concerné ?
L’histoire montre surtout que le lieu n’est pas seulement cadre, voire décor, mais véritablement source des événements. Et par là-même, en tant que forme de connaissance, elle lutte contre la malédiction à laquelle nous a voués la science moderne : passer du projet d’exister « comme maîtres et possesseurs de la nature » au devoir de tout commettre pour rester possesseurs de domaines inertes et profitables. Pire : exister face à un espace vide – grande dépression moderne, en deçà des indéniables progrès de la médecine et de l’assainissement des milieux de vie.
Le physicien ne pourrait-il pas s’en inspirer ? Ne pourrait-il pas ainsi, cessant de dé-résonner avec l’espace, éviter de participer à l’arraisonnement de la nature (et cesser par là-même de mettre les gens qui s’y opposent dans la sphère du déraisonnable) ? Ne pourrait-il pas aider l’humanité à sortir de la domination qui fait du monde un pur domaine, et qui la mine (suivant Mike qui, jusque-là dominé, entre dans l’espace et ouvre pour nous un ailleurs – exploit sans exploitation) [10] ? Ne pourrait-il pas par là-même permettre à ses contemporains d’envisager un espace naturel qui ne serait plus façonné par l’esprit de mesure ?
Bref : les scientifiques irons-ils enfin plus loin que l’espace ? Plus loin que l’espace mesuré, pourvu que ce soit en considérant son existence, et l’amour qui doit aller avec la quantification ? Sauront-ils au moins reconnaître la part d’inconnu que porte l’espace, lui qui est fait d’ailleurs, et d’un fond insaisissable ? Sauront-ils inscrire leurs connaissances dans une perspective de vérité pour ouvrir des perspectives nouvelles ? [11] Sauront-ils même, un jour, évoquer le corps du monde – l’espace habité ?
Fred Bozzi







