Iran : Concéder l’ignorance

Parham Shahrjerdi

paru dans lundimatin#503, le 9 janvier 2026

Un peu de silence.
Se taire, un peu. Ne pas se précipiter à dire, à commenter, à savoir. Ne pas être celui qui comprend, qui explique, qui a vu le documentaire, lu l’article, écouté le podcast. Ne pas être celui qui sait ce que veulent les femmes iraniennes.
Un homme s’assoit par terre. Face à lui, les forces anti-émeutes. Armées. Capables de tirer à balles réelles. Il reste.

Son geste se propage. Un autre, ici, s’assoit. Un autre, là-bas. Dans le froid. Dans la nuit glaciale.
Un homme se tient debout devant la machine qui crache l’eau pour disperser les corps. Il reste. Un autre le rejoint. Ils restent.
Aucun commentaire n’est nécessaire.
Il s’agirait d’apprendre. De se taire, et d’apprendre.

*

Ma langue déchirée, tu veux en faire quoi ?
Mon corps meurtri, torturé — qu’est-ce que tu veux en faire ?
Tu ne peux pas me retirer mes pertes.
Alors garde à toi.

*

— Vous avez une grande civilisation !
— Ta gueule !

*

Qui a les codes ?
Qui a le contexte ?
Qui a traversé ?
Qui parle ?

*

Alors on commente.
Tout le monde a quelque chose à dire. Le cinéma iranien. Les femmes iraniennes. Le peuple iranien. Bordel ! Quel savoir ! Tout le monde sait tout ! Une analyse. Une émotion. Une indignation calibrée pour l’écran. On sait ce qui est bien pour eux. On sait ce qu’ils veulent, ce dont ils ont besoin, ce qu’ils devraient faire. On les encourage, à distance. On les soutient, à distance. On les explique.
Position de Maître.
Même quand on se tait, on surplombe. Même quand on compatit, on domine. La gentillesse est une façon de prendre. L’empathie, une façon de recouvrir. Je te comprends — c’est encore une manière de dire : tu m’appartiens.

*

Les peuples du Sud comme objet. De savoir. De pitié. De documentaire. De podcast. Jamais comme sujet. Jamais comme ceux qui pourraient nous apprendre. Nous renverser. Nous faire taire.

*

*

Foucault est allé en Iran. 1978. Il a cru voir une spiritualité politique. Une révolte pure. Il s’est mis le doigt dans l’œil. Paix à son âme !
Même lui. Même le plus fin. Il a projeté. Il n’avait pas les codes. Il pensait que son ignorance suffisait, que sa position le justifiait. Michel Foucault ou le chantre du néo-colonialisme !

*

Être humble, qu’est-ce que c’est difficile, n’est-ce pas ?

*

Rappelons les complicités.
Qui a vendu les armes ? Qui a signé les contrats ? Qui a serré les mains ? Qui a fermé les yeux, année après année, décennie après décennie ?
On sait. On a toujours su.
Les entreprises. Les gouvernements. Les diplomaties. La Realpolitik. Les silences polis dans les sommets internationaux. Le commerce et braderie des principes. Le pétrole. Le gaz. L’essentiel, quoi.
Pendant que là-bas, on torture. On pend. On tire à balles réelles sur des gens assis par terre.

*

Et ici, dans cette ville, il y a ceux qui regardent. Souffrent en silence.
Les exilés. Les ex-torturés. Ceux qui sont partis. Ceux qui ont fui. Ceux qui n’ont pas eu le choix. Ceux qui ont eu le choix et qui ne dorment plus.
Les traumatisés à vie.
Ceux qui, après-coup, vivent toujours en prison. Toujours avec une bouteille de Coca-Cola dans l’anus. Toujours avec une corde autour du cou. Toujours violés. Toujours dans une cellule. Toujours en agonie.
Ça ne s’arrête jamais.

*

Ils regardent les images sur leur téléphone. Ils reconnaissent une rue, un quartier, un visage parfois. Ils tremblent. Ils pleurent. Ils se taisent. Ils souffrent dans la langue étrangère.

*

Je les écoute.
J’écoute le silence déchiré. J’écoute la colère contre soi. J’écoute la mort installée dans le cœur. J’écoute le corps rempli de fouet, d’ongles, de coups, de haine, d’étouffement. J’écoute les mains à la gorge.

*

Ils racontent. Les cauchemars. Le téléphone. Le smartphone. Images sur images sur images sur images. Maintenir toute sa vie, tout son passé, tout son désir, tout son espoir et désespoir dans cet objet minuscule.

*

Que faire ?
Rien.
Écouter. Fermer sa gueule. Ne pas chercher à comprendre à leur place. Ne pas leur dire ce qu’ils vivent. Ne pas interpréter. Ne pas minimiser. Accepter de ne pas savoir. De ne pas être capable d’être l’autre.
C’est un bon début.

*

Alors toi qui lis.
Éteins la télé. Ferme les réseaux. Arrête de commenter. Arrête de partager. Arrête de signer. Arrête de croire que tu sais.
Sache que tu ne sais pas.
Concède l’ignorance. Accepte de ne rien comprendre. De ne pas avoir les codes. De ne pas avoir traversé. De ne pas avoir le droit de parler à leur place.
C’est pas grave de ne pas savoir. C’est grave de croire qu’on sait.

*

On ne dit jamais assez que Khomeini a été envoyé en Iran à bord d’un avion d’Air France, ça alors !
On ne dit jamais assez que les Iraniens ont été bombardés durant huit ans pendant la guerre contre l’Irak, même avec des armes chimiques venues de… la planète Mars, ça alors !
On ne dit jamais assez que depuis presque cinquante ans les femmes iraniennes luttent contre un régime fasciste et que cela n’a absolument rien à voir avec les banlieues en France, ça alors !
On ne dit jamais assez que l’Iran vient d’être bombardé en 2025, et bien entendu, les bombes balancées sur les civils sont là pour libérer les femmes, les prisonniers politiques, les libertés fondamentales, ça alors !
On ne dit jamais assez que les Iraniens sont traumatisés par la République islamique, mais aussi par les politiques néocoloniales qui marchandent avec ce même régime, parce que le pétrole c’est la vie, n’en déplaise à ceux qui n’aiment pas la réalité, ça alors !
On ne dit jamais assez que les embargos et les boycotts contre l’Iran ont créé une inflation monstrueuse et que seul le peuple en paie le prix, ça alors !
On ne dit jamais assez que le peuple iranien a le courage de résister sans faille contre le fascisme et refuse toute ingérence, toute intervention venant des fascistes et des psychopathes.
On ne dit jamais assez que récupérer la souffrance des Iraniens à des fins personnelles et électorales, c’est immonde.

*

Il serait bon de commencer par dire pardon pour tout le mal infligé aux Iraniens.
En attendant :
Silence.

Parham Shahrjerdi

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :