Insurrection à double tranchant

Depuis la Palestine

paru dans lundimatin#34, le 1er novembre 2015

« La première loi de la conspiration veut que là où manquent des armes, il est permis de recourir à tout moyen qui sert à détruire l’ennemi. »

Le 6 février 1853, un millier d’hommes aspirant à l’indépendance italienne, armés seulement de couteaux et poignards, donnaient l’assaut aux postes militaires autrichiens dans l’espoir que les soldats hongrois incorporés dans l’armée se mutineraient. Mais les insurgés affrontent la police et les soldats dans toute la ville et les partisans milanais de Mazzini, hostiles à l’idéologie des insurgés, assistent passivement à l’échec sanglant de la révolte. Marx commente : « Cette révolution est importante parce qu’elle est un symptôme de la crise révolutionnaire qui menace le continent européen tout entier. Elle est admirable en raison de l’acte héroïque d’une poignée de prolétaires qui, armés seulement de couteaux, ont eu le courage d’attaquer une ville et une armée. Mais au final (...) le résultat est bien pauvre. Il faut désormais mettre fin aux révolutions inopinées, il n’y a pas plus de révolution que de poème improvisés. Les révolutions ne se font pas sur mesure. »

En trois semaines, plus d’une vingtaine d’attaques à l’arme blanche ont été perpétrées par des Palestiniens à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Des dizaines de blessés et neuf morts israéliens ; quant aux auteurs, ils sont quasiment tous abattus sur le champ.

Leur fonction est bien de semer la peur parmi la population israélienne. Ces attaques étendent à quiconque le régime de suspicion. Le port d’armes est très contrôlé, mais tout le monde a chez soi un couteau de cuisine... Ce mode opératoire, pourtant rudimentaire, prend les Israéliens de court. « Nous avons à faire à des individus qui utilisent la plus basique des armes de terrorisme qui existe, et on ne peut pas faire la chasse aux couteaux ; il n’existe donc aucune réponse sécuritaire à cette crise », déplore à l’AFP Miri Eisin, ancienne colonel du renseignement militaire israélien. Ne restent plus que les cours d’autodéfense, dont le nombre d’inscriptions à explosé depuis le début du mois.

« Partagez, c’est important pour nous protéger des attaques au couteau. En lien le répertoire complet : bit.ly/1VO8Y2E »

La guerre prend une tournure psychologique, tant la bataille territoriale semble perdue pour les Palestiniens. La fragmentation qu’Israël mène dans les territoires occupés est en effet parvenue à entraver les mouvements et dilapider l’énergie – ne seraient-ce qu’avec les colonies, de plus en plus proches des habitations palestiniennes. Or sur ce terrain psychologique, même le bouclier anti-missiles "dôme de fer" destiné à parer les roquettes devient obsolète, comme toutes les solutions techniques dont les Israéliens sont spécialistes. L’individu est nu. Agresseur et agressé se font face, il n’y a plus que son corps pour survivre.

Souvent le couteau est l’apanage des faibles. Comme pour les insurgés algériens durant la guerre d’indépendance, ou comme un ultra-orthodoxe juif à la dernière gay pride de Tel Aviv d’ailleurs, l’arme blanche est celle du dernier recours. Mais du moujik au couteau entre les dents aux décapitation de Daesh, le couteau est aussi l’arme barbare, rudimentaire, outrageuse.

Pourtant les assaillants ne ressemblent nullement à des barbares. Leurs profils Facebook sont banals et souriants, par contraste avec les poses martiales de leurs aînés des deux première intifadas. Ils ont une vingtaine d’années et aucun passé militant. Ils sont peu religieux et très informés. Ils agissent seuls et sans coordination, attaquant civils ou soldats, armés seulement d’un couteau de cuisine ou d’un tournevis, sans aucune chance d’en sortir vivants. Nés après le début de ce que plus personne n’appelle les « négociations de paix » sans ironie, ils désirent une troisième intifada à couteaux tirés. Début octobre, Mohammad Halabi, un étudiant de 19 ans, postait l’image du visage sans vie d’un ami sur sa page Facebook et proclamait : « La troisième intifada a commencé ». Quelques jours plus tard, il tuait deux Israéliens à coups de couteau dans la Vieille ville de Jérusalem, avant d’être abattu.

Que serait-ce que cette « intifada des couteaux » ? Même en série ces attaques restent des actes individuels. Aucun parti politique, aucun groupe armé n’ose même les revendiquer. Elles expriment chacune une révolte personnelle, un écœurement intime et définitif. Elles s’assemblent sans faire combat commun, se renforcent l’une l’autre sans faire insurrection.

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Mais lui donnent-elle son impulsion ? A Ramallah, capitale de fait de l’Autorité palestinienne, c’est au nom du premier agresseur de la Vieille ville que les manifestants se sont rassemblés le jour de son enterrement pour braver l’armée israélienne. Comme leurs martyrs, ces manifestants dans les rues sont jeunes et désorganisés. Ils ont abandonné les formes traditionnelles de l’activité politique : plus personne ne fait confiance aux chefs et aux partis, pas plus qu’aux groupes armés, infiltrés par les Israéliens, contenus d’une main de fer par l’Autorité palestinienne. Plus de drapeaux dans les rangs, car personne ne coordonne le soulèvement.

Comment ces jeunes sont-ils alors mobilisés ? Par le bouche-à-oreilles et par les téléphones portables. Tout le monde a un smartphone en Palestine et avec Facebook et Twitter, c’est quasiment dans la minute que les vidéos des attaques, des manifestations, des martyrs sont publiées. Dans les cafés, dans les taxis, dans les familles, tout le monde regarde les martyrs portés par les foules, les enfants descendus en pleine rue, les attaques au couteau. Les petits écrans diffusent ce que les journaux et la télévision ne pourra pas diffuser.

« Tous les jours, on voit un nouveau martyr, alors le moins qu’on puisse faire pour montrer notre solidarité, c’est de changer nos photos de profil, de partager les images », explique à l’AFP une jeune manifestante à Ramallah. En bouleversant chacun, ces images qui fourmillent mobilisent les individus un à un. Les filles aussi sont connectées : certaines veulent faire profiter de leur compétences en premiers secours, d’autres jettent des pierres comme les garçons. Plus besoin de structures organisées pour faire converger ces révoltes. Même les secours s’organisent spontanément : des ambulances attendent en retrait des heurts sans que personne ne les ait appelées, des chauffeurs de taxis viennent pourvoir les manifestants en eau. A Naplouse, le 13 octobre, des jeunes ont décrété au haut-parleur dans les rues une grève commerciale pour le lendemain. Les partis politiques l’ont infirmé... sans effet : pas un magasin ouvert de toute la journée.

Les Palestiniens ont-ils ainsi réussi à se glisser dans une mince ouverture creusée entre la révolte ou indignation personnelle, et la lutte organisée, chapeautée par les factions politiques ?

Les révoltes individuelles s’expriment en effet dans une forme spontanée qui les rendent impossibles à gouverner. Puisque quiconque prend de l’importance est recherché tant par les services israéliens que les forces de sécurité palestiniennes, une lutte sans leader est d’un intérêt stratégique. Désormais, plus besoin d’un ordre pour agir. Cette insurrection correspond ainsi à une forme de résistance personnelle et personnalisée, placée sous le hashtag (en arabe) #L’intifadaestlancée. Les jeunes Palestiniens redessinent ainsi à leur compte les conceptions passées et leur imaginaire de l’intifada. Ce terme porte encore sa lourde charge affective et insurrectionnelle, mais charrie aussi le souvenir amer de l’échec des mobilisations précédentes, qui n’ont débouchées que sur des divisions internes et finalement leur propre exclusion politique. La manifestation du 15 mars, qui appelait à une intifada surmontant les divisions politiques, est la dernière désillusion en date pour beaucoup d’entre eux.

"L’intifada des couteaux" ne peut avoir de portée insurrectionnelle sans les manifestations qu’elle embrase grâce à la structure réticulaire des médias et du web, mais les réseaux sociaux alimentent en même temps en retour l’individualisation de la révolte. Les jeunes se couvrent le visage de leurs keffiehs mais postent sur facebook les images de leur participation aux manifestations, facilitant le travail des renseignements israéliens. Une telle convergence des révoltes individuelles peut-elle faire puissance commune ? Certes les réseaux sociaux parviennent à polariser les révoltes individuelles en des lieux stratégiques qui les mettent en évidence – mais reste encore à faire converger les soulèvements dispersés entre Jérusalem, la Cisjordanie, la bande de Gaza et le territoire de 1948, reste à parer la fragmentation des territoires palestiniens, en plus des dissuasions mises en place par Israël autant que par l’Autorité palestinienne...

Cette forme insurrectionnelle réticulaire et ingouvernable peut sembler efficace – mais finalement, quel est le fond de cette insurrection formelle ? L’insurrection est-elle une fin ou un moyen ? La désorganisation politique de l’intifada et l’individualisme dans le soulèvement exposent en creux l’absence de perspective politique. Que veulent-ils de cette intifada ? Il n’y a pas de stratégie politique commune, il n’y a pas de proposition dessinée et décidée : seulement la lutte, la lutte comme seule ouverture, comme seule béance pour respirer un peu. Les attaques au couteau, dans leur débraille et leurs halètements, sont la manifestation d’une insurrection qui n’est que forme sans contenu – un moyen sans fin.

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