Inspirations des luttes XXX

Cinq fabulations révolutionnaires.

paru dans lundimatin#22, le 10 mai 2015

« Nothing about us without us »
Caucus international des travailleuses et travailleurs
du sexe pour la réduction des risques, Barcelone, mai 2008.

« Good girls go to heaven, bad girls go everywhere »
Cheryl Overs, 1986.

La proposition du présent texte part de la publication, à l’hiver 2011, du livre : Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe aux éditions du remue-ménage (Montréal). Cet ouvrage collectif, coordonné par trois chercheures québécoises, Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et Louise Toupin, ne regroupe pas moins de 80 textes différents (tracts, récits, témoignages, poèmes, textes académiques, critiques, etc.) écrits entre 1973 et 2011 par des militantes, travailleuses du sexe ou ex-travailleuses du sexe et chercheures alliées. Si la majorité des interventions proviennent d’Amérique du Nord (Canada, États-Unis) et de France, d’autres ont été rédigés en Suède, en Inde, en Thaïlande, en Nouvelle-Zélande ou en Amérique latine, certains même l’ont été à l’occasion de rencontres internationales du mouvement. Le livre Luttes XXX n’en est pas tout à fait un, en ce que la mise en série des événements textuels qu’il présente déborde largement une telle clôture, en ce qu’à travers eux, on peut entrevoir la consistance de ce qui a permis, en l’espace de 40 ans, de construire un mouvement d’émancipation d’ampleur mondiale. [1]

Nous n’aborderons pas ici les débats et polémiques qui opposent depuis les années 70 les mouvements de travailleuses du sexe et certains courants du féminisme dits abolitionnistes. Si nous ne voulons pas aborder ces débats, c’est que nous ne voulons pas considérer la question du travail du sexe dans une perspective morale, et surtout pas en généralité ou depuis un horizon d’universalité. Notre parti pris est au contraire de partir de la force dont le mouvement international des travailleuses du sexe fait preuve, partir de cette puissance politique particulière et examiner le type de transversalité qu’elle dessine, la considérer comme indiquant des voies nouvelles pour l’émancipation.

Il y a d’abord pour nous le titre de ce livre « Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe », dont nous retenons particulièrement ce terme « d’inspiration ». Si nous retenons ce terme, c’est pour insister sur le statut de notre texte, pour indiquer qu’il ne s’agit pas ici d’une recension d’ouvrage, mais bien plutôt d’une forme de réponse, depuis là où nous sommes, à ce que nous identifions comme un appel. Appel à de nouvelles inspirations et aspirations, comme des révoltes discrètes, des contre-conduites invisibles dont l’acide mise au jour aurait produit ailleurs des échos, aurait rebondi au loin pour être reprise, par d’autres, sous d’autres formes et latitudes. Rendre grâce à l’organisation horizontale, plurivoque et irritante des « Luttes XXX » en passe nécessairement, pour les travailleuses du sexe comme pour nous, par la restitution de la multiplicité des paroles qui les compose et du commun qui s’en dégage. Pour cela, chaque section du présent texte sera introduite par un fragment de discours extrait du livre. Mais plus encore, l’exercice du compte rendu exige de maintenir le cap que les travailleuses du sexe en lutte se sont fixé, et cela ne peut vouloir dire autre chose que de poursuivre la liste des verbes à l’infinitif que chaque chapitre du livre décline : « S’organiser », « Travailler », « Bâtir des alliances », « Se raconter », « Décriminaliser », « Agir face au sida », « Migrer », « Se représenter ». Faire proliférer les verbes infinitifs-intempestifs ou se glisser au milieu d’eux et y inscrire celui de fabuler. Parce que nous ne sommes pas travailleuses du sexe, nous fictionnerons nos propres verbes indéfinis : fabuler des corps poétiques, des communautés de guerre chamaniques, des alliances monstrueuses, une immanence révolutionnaire et des sexualités inimaginées encore. Cinq fabulations du réel, cinq fils d’Ariane ou cinq folies inspirantes.

Fabulation n° 1 : Poétiser les corps, se jouer du langage.

« […] Ce lieu de nulle part, fluide, inconnaissable – Rencontre, Rupture, Affrontements, Corps à corps sans visage, où nous sommes à la fois transcendées et niées.
J’ai retrouvé cette alchimie féroce où ma chair se fait argent.
J’attaque l’homme, je le morcelle, je mets à nu son mécanisme, je polis ses voies secrètes et ses rouages clandestins.
PROSTITUTION – RÉVOLUTION
Je pose le masque de la femelle-servante, ma nudité est une armure étincelante, inexpugnable – rien ne me viole, rien ne me vole et je ne me rends pas – je PRENDS.
Seule maîtresse à bord de mon corps, et la nuit tout entière est ma cuirasse cloutée d’or.
Quand m’abordent dans l’ombre ces vieux sorciers impuissants, je fouille dans leurs entrailles, je tends leurs muscles, j’aiguise leurs souffles – ils se cabrent sous mes caresses et parcourent en hennissant le fluide désert satiné qui ondule sous leur sexe.
Suis-je absente ? Suis-je présente ?
Je suis enveloppée de passé et déjà carapaçonnée de futur...
Ma liberté m’éclate dans les doigts comme une lourde grenade pleine de fric.[...] »

« Se prostituer est un acte révolutionnaire »,
Grisélidis Réal, Carnet de bal d’une courtisane, 1977 (Luttes XXX, p.243)

Dans cette première fabulation poétique, faite de « corps à corps sans visage », « d’alchimies féroces » et de « vieux sorciers impuissants », nuit et nudité deviennent « armure étincelante, inexpugnable » et « cuirasse cloutée » pour la « putain » Grisélidis Réal : à la faveur de la nuit, dans le dépouillement de la nudité, la possession peut avoir lieu, à la manière d’un dressage de ces hommes soufflant et hennissant, muscles tendus et souffles courts. « J’attaque l’homme, je le morcelle, je mets à nu son mécanisme, je polis ses voies secrètes et ses rouages clandestins. PROSTITUTION-RÉVOLUTION ». Un cheval à dompter, mais aussi bien une machine à démonter ou à huiler : alors même que tout indique son omnipotence, lorsque l’homme est au bord de jouir, c’est là que tout s’inverse, et la putain de devenir révolutionnaire, de tirer un coup sec sur la bride et fouetter le flanc de la bête, de briser les rouages et de faire « éclater la liberté comme une lourde grenade pleine de fric ». Ambiguïtés créatrices de la prostituée poétesse, mère et romancière, jouant des mots et de son corps avec la même aisance. Ambiguïtés sans détour pour autant, qui, pour une offensivité accrue, font prendre à Grisélidis Réal le risque de passer de l’ombre de l’alcôve à la lumière de l’écriture, passage en force, à l’explosif s’il le faut. « – Rencontre, Rupture, Affrontements [...] ».

« [...]
Décider, v.
Voir Choix et Choisir
Processus qui consiste à soupeser les possibilités et à choisir l’une d’elles.
Par exemple : “je décide de faire ce métier”.

Dissociation, n.
Processus psychologique qu’un chirurgien utilise pour pouvoir opérer ; processus psychologique qu’un secouriste utilise pour pouvoir faire son travail ; processus psychologique que certains acteurs et actrices utilisent pour se mettre dans la peau d’un personnage ; processus psychologique que de nombreuses infirmières utilisent pour pouvoir faire leur travail ; processus psychologique que certaines travailleuses du sexe utilisent lorsqu’elles travaillent.

Proxénète, n.
Collègue, assistant ou assistante, agent ou agente de sécurité, époux ou épouse, amant ou amante, coursier ou coursière. Dans les films de mafia, homme pauvre qui refuse de travailler. Les travailleuses du sexe n’ont pas besoin nécessairement d’un proxénète, et n’en cherchent pas ; quand nous travaillons de manière indépendante, nous n’avons pas besoin de proxénète, mais de collègues et d’amis.

Sida, n.
Maladie qu’on nous accuse de répandre et que l’on nous charge de prévenir. 
[…] »

« Quelques définitions extraites du Bad girls dictionnary », Liz Cameron, Pornpit Puckmai et Chantawipa Apisuk, Empower University Press, 2007 (Luttes XXX, p.411)

Les jeux de langues -de putes- poétisent, à n’en pas douter, ils diffractent et déplacent le sens. Ils affirment : « je décide de faire ce métier », ils dissocient : « processus psychologique que certaines travailleuses du sexe utilisent lorsqu’elles travaillent », ils retournent : « Proxénète, n. : Collègue, assistant ou assistante, amant ou amante... », ils ironisent : « Sida, n. Maladie que l’on nous accuse de répandre et que l’on nous charge de prévenir ». Mais ils précisent aussi le sens et l’absence de sens, ils redéfinissent un lexique, ici un dictionnaire des mauvaises filles, là-bas un abécédaire du travail du sexe ou un guide de pratiques « sécurisex ». Imperceptiblement, on a glissé du jeu de langage aux instruments et matériaux d’autodéfense. Dans le domaine du travail du sexe, les mots ne peuvent être dissociés des corps qui les prononcent, de ce qui rend ces mots dicibles et de ce qui ne cesse de menacer ces corps. Contre la « pauvre fille qui ne sait pas ce qu’elle fait », contre la « pute nécessairement exploitée », contre « l’être d’infection », un vocabulaire d’un autre ordre doit pouvoir être opposé, à la mesure de l’affirmation des corps qui en usent.

Fabulation n° 2. Construire une communauté de soin guerrière.

« […] Parce que si nous allons chez le médecin,
c’est que nous sommes sales et malades
Parce que si nous n’y allons pas, nous sommes un danger public
Parce que si nos enfants vivent avec nous
nous sommes de mauvaises mères
Parce que si notre famille s’occupe de nos enfants,
c’est que nous sommes irresponsables
Parce que si nous défendons nos droits, nous ruinons l’image et le nom de la nation
Parce que si nous ne nous battons pas pour nos droits,
nous sommes trop paresseuses pour bouger
Parce que si nous avons des rapports sexuels gratuits,
nous sommes des débauchées sans valeur
Parce que si nous faisons payer pour
notre travail, nous ne sommes que des putes
Parce que nous essayons de trouver des outils pour
une sexualité sécuritaire, mais les hommes évitent de s’en servir
Parce que si nous sommes enceintes et nous nous faisons avorter,
nous sommes de mauvaises femmes, sans cœur
Parce que la société ne nous accepte pas,
mais accepte tous ceux qui profitent de nous
Et pour beaucoup, beaucoup, beaucoup...
Beaucoup d’autres raisons [...] ».

« Parce que nous travaillons dans l’industrie du sexe... »,
Empower, bannière Chiang Mai, Thaïlande, 2003 (Luttes XXX, p.15)

Le « salut » des politiques de santé publique peut s’imposer avec d’autant plus de férocité que l’élément problématique est considéré comme moralement corrompu. En 1986 en Allemagne, 870 travailleurs et travailleuses du sexe ont été rassemblés de force pour être examinés et auscultés par des médecins. À la suite de cette interpellation de masse, cinq personnes se sont vu interdire l’exercice de leur profession, le chauffage fut baissé et la lumière augmentée dans les toilettes publiques afin de « décourager les activités sexuelles dans les lieux publics ». Aux États-Unis dans les années 1980-90, la législation imposait des dépistages obligatoires aux personnes reconnues coupables ou accusées de prostitution, les prostituées séropositives étaient libérées à condition qu’elles acceptent d’être surveillées électroniquement [2]. Claire Thiboutot, longtemps directrice de l’association Stella à Montréal et ex-travailleuse du sexe, nous invite, à la lecture du roman Nana de Zola, à réfléchir à cette idée bien ancrée en occident (et donc bien antérieure à l’épidémie de VIH, et même à Zola...) d’un sexe féminin « sale, déjà contaminé par le simple fait d’être féminin. C’est bien cela que nous dit Zola : Nana, “simplement par son sexe et sa forte odeur de femme”, “est une force de la nature”, son sexe est une “force destructrice”. Ce sexe obscur est le lieu de tous les dangers, il est même une menace pour la société : “Nana détruit tout ce qu’elle approche et pourrit la société” » [3].

Tout « foyer d’infection » appelle une répression. Mais, et c’est là qu’il faut placer la focale, de ces foyers à contrôler et à soumettre, émergent de tout autres types de contaminations, des transmissions non plus de maladies, mais de gestes de résistance, une multiplication de foyers de luttes. Augures de désordres plus profonds parce que désirables. Prendre soin de soi requiert alors, pour ne pas laisser le pouvoir médical disposer de corps « à traiter », de cultiver des dispositions belliqueuses pour ces corps, d’affirmer collectivement une santé a-morale et des pratiques de soins subversives. L’auto-support, la réduction des risques sont devenus, grâce aux travailleuses du sexe, mais aussi aux autres groupes subissant le plus ouvertement les politiques autoritaires de santé publique (comme les communautés homosexuelles ou d’usagers de drogues), des moyens de réappropriation des questions relatives à la santé. Dans cette optique, il ne s’agit plus pour un gouvernement de traiter une « population à risque », mais pour les personnes elles-mêmes d’inventer, à partir de leurs conditions d’existence et de leurs pratiques (l’usage de drogue, le travail du sexe) une manière de soigner qui n’ait pas pour objectif la guérison, le sevrage ou la repentance et qui soit fondée sur la construction de communautés d’expériences.

Fabulation n° 3. S’allier « naturellement » contre la nature.

« […] Mais voilà que partout des ménagères exigent la reconnaissance de leur travail à la maison et la fin de leur dépendance financière des hommes. Et partout, des putains exigent la fin de l’hypocrisie qui fait de la rémunération de leur travail (ménager) sexuel une activité criminelle.
Les ménagères et les putains sont des alliées naturelles. En particulier à l’heure actuelle, où se sont les femmes qui paient le plus cher une crise économique qui ne fait qu’empirer. Elles doivent compenser le manque d’argent par encore plus de travail gratuit à la maison, et partout le revenu des putains est compromis par les rafles policières. »
« Housewives and Hookers Come Together » [4],
Wages for Housework Campaign Bulletin, Vol. 1, n°4, Toronto, été 1977 (Luttes XXX, p.181)

Certaines alliances recèlent plus de dangers que d’autres, mais sans aucun doute les plus dangereuses, les plus corrosives, sont celles qui menacent l’espèce dans son intégrité substantielle. Ainsi en est-il de l’alliance des « femmes de mauvaises vies » et des « femmes d’intérieur » : la maman et la putain, main dans la main, s’échangeant leurs propriétés supposées de femme dévouée ou de salope, floutant les frontières du bon ordre sexuel et par là, du bon ordre public. Alliance monstrueuse parce que ni de principe, ni contractuelle, ni même de cause commune, « alliance naturelle », mais plus intimement encore de contre-nature, parce que mettant directement en cause la reproduction de l’espèce, le principe de filiation né de la dualité des sexes. Dans de telles alliances, « il y a autant de sexes que de termes en symbioses » [5]. Comme tout gang de filles, elles éprouvent l’expérience commune d’un incommensurable litige, et orientent leur combat non tant vers des ennemis bien définis que contre une hostilité générale, massive à force d’être partout reconduite. Hostilité du droit matrimonial de cuissage, du « troussage de domestique » et de la main au cul. Postées entre la famille et le nihilisme, les travailleuses du sexe organisées avec les « ménagères » s’en prennent indistinctement à l’économie patriarcale du sexe et à l’économie de marché. Plus précisément, elles attaquent une économie politique au sein de laquelle le mariage occupe, au même titre que le marché de la pornographie, une simple fonction artefactuelle de valorisation, de production et de circulation des marchandises. Que l’acte sexuel soit rémunéré ou ait valeur d’échange, il y a une continuité normative, une police des mœurs qui trouve ses points d’application partout où l’économie politique l’exige. L’alliance des « femmes de mauvaise vie » et des « femmes d’intérieur » révèle cette économie de la chambre à coucher, certes, mais en un même geste, elle fait des alliances hétérogènes une piste des plus sérieuses pour sortir des désirs prescrits par l’économie politique. Alliances qui en appellent d’autres, alliances avec les clients, les communautés queers et LGBT, avec tous les pervers et perverses, avec M. et Mme Tout-le-Monde, alliances susceptibles de dynamiter l’ordre silencieux du pouvoir et d’intensifier l’émancipation.

Fabulation n° 4. Internationaliser les luttes.

« Le mouvement des travailleuses/rs du sexe fait son chemin – il doit continuer. Nous pensons que les questions que nous soulevons sur la sexualité sont non seulement pertinentes pour nous, travailleuses/rs du sexe, mais aussi pour chaque femme et homme questionnant toute forme de subordination – au sein de la société en général ainsi qu’au sein de soi-même. Ce mouvement s’adresse à chaque personne qui lutte pour un monde social égalitaire, juste, équitable, libre d’oppression et, avant tout, heureux. Après tout, la sexualité comme la classe sociale et le genre font de nous ce que nous sommes. Nier son importance revient à accepter une existence incomplète en temps qu’êtres humains. L’inégalité sexuelle et le contrôle de la sexualité engendrent et perpétuent de nombreuses autres inégalités ainsi que l’exploitation. À travers notre mouvement, nous pouvons commencer à déterrer les racines de toute cette injustice. Nous devons gagner cette bataille, ainsi que la guerre, pour un avenir non-sexiste, socialement équitable, émotionnellement satisfaisant, intellectuellement stimulant et joyeux pour les femmes, les hommes et les enfants. »

Manifeste des travailleuses du sexe de Calcutta,
Durbar Mahila Samanwaya Comitee, 1997 (Luttes XXX, p.173) [6]

À Calcutta, Bangkok, Montréal, Bogotá, Paris ou Barcelone, un peu partout dans le monde depuis 40 ans, des collectifs de travailleuses/rs du sexe se sont formés : le collectif Empower en Thaïlande, les Debbys australiennes, le Durbar Mahila Samanwaya Comitee en Inde et au Bengale, les associations Stella à Montréal ou Cabiria à Lyon. Ainsi l’une des spécificités notables du mouvement des travailleurs et travailleuses du sexe est bien son déploiement à l’échelle mondiale. Mais plus notable encore est le fait que cette présence intercontinentale ne doive rien à une idéologie ou à un parti, pas même à une conception unifiée du travail du sexe. Partout, ce sont des collectifs autonomes, singuliers dans leur forme et leurs pratiques, emprunts de cultures différentes et d’histoires qui leur sont propres. Pour prendre un exemple significatif, le Durbar Mahila Samanwaya Comitee a créé il y a de cela 15 ans maintenant la coopérative de consommation Usha, entièrement gérée par et pour les travailleuses/rs du sexe. La coopérative Usha a notamment vu le jour pour faire face aux problèmes d’endettement des travailleuses du sexe, et plus particulièrement à la spoliation des revenus de leur travail par les usuriers. Pour cela « Usha gère un programme de micro-crédit pour les travailleuses/rs du sexe ; crée des emplois alternatifs pour les “out-of-work” ou les personnes à la retraite ». Cependant, et comme le précise le DMSC, Usha « n’est pas destiné à la réhabilitation économique des travailleuses du sexe, mais est conçu pour nous fournir un soutien financier dans les moments de crise et minimiser notre désespoir économique ». [7]
Mais au-delà de ces spécificités locales, ou plutôt de leur fait même, il y a quelque chose de commun entre tous ces groupes, un commun suffisamment fort pour permettre la tenue régulière et au long cours de rencontres internationales et de là d’initier un véritable Mouvement des travailleuses du sexe. Si certaines batailles parviennent parfois à faire plier les autorités locales, comme en 1979 à Sao Paulo où la mobilisation sans précédant des travailleuses/rs du sexe du quartier de Boca de Lixo (suite au meurtre par la police de trois d’entre elles) a abouti contre toute attente à ce que le chef de la police locale soit démis de ses fonctions [8], beaucoup d’autres restent à mener sur bien des fronts. Mais aujourd’hui, et c’est encore sur cela que nous voulons insister, peu de luttes sans organisation bureaucratique ni chefs autoproclamés garantissent en leur sein un pouvoir égal de décision et parviennent à produire des rapports de force qui dépassent les frontières du territoire local ou national.

Fabulation n° 5. Révolutionner les sexualités.

« 
Le sexe sédatif : Pour aider à dormir.
Le sexe anti-dépendance. Ça m’a aidé à arrêter de fumer.
Le sexe laxatif. Baiser régulièrement aide à régulariser les selles.
Le sexe rencontre. On apprend beaucoup de quelqu’un qu’on baise.
Le sexe méditatif.
Le sexe remède à l’ennui.
Le sexe anti-distraction. Pour augmenter sa concentration.
Le sexe lucratif.
Le sexe magique. Certaines sorcières croient que l’orgasme est le moment le plus fort pour jeter un sort.
Le sexe manipulateur. Pour obtenir ce que vous voulez.
Le sexe récompense. À donner ou à garder pour soi.
Le sexe détente.
Le sexe fontaine de jouvence.
Le sexe énergisant. Un super remontant.
Le sexe cure contre l’asthme. J’ai sauvé la vie d’un homme.
Le sexe humoristique. Ça peut être tordant.
Le sexe cadeau. Idéal pour les fêtes, anniversaires, bar mitzvahs...
Le sexe défonce. Pour s’envoyer en l’air.
Le sexe hallucinatoire. Pour atteindre le nirvana.
Le sexe fertilité. Pour créer la vie.
Le sexe réveille-matin. Pour se débarrasser de sa torpeur...
[...] »

« 101 usages du sexe ou pourquoi le SEXE est si important »,
Annie Sprinkle, Publicité de spectacle, Montréal, s.d. (Luttes XXX, p.420)

Performeuse, activiste porno, artiste visuelle, sexologue, « écosexuelle » et travailleuse du sexe, Annie Sprinkle peut être tenue pour une experte en matière de sexualités. Profanatrice, Annie Sprinkle se fait communisatrice de ses savoirs, avec elle, le sexe devient x sexes possibles, x sexualités désirables et x manières d’en user. Il peut être lucratif, mais tout aussi bien magique, hallucinatoire, fertile, ésotérique, aventurier, analgésique et anti-gueule de bois. Et le sexe qui travaille n’est alors qu’une déclinaison parmi une infinité de rapports possibles et imaginables : « Exprimer sa créativité », nous initier à une meilleure connaissance d’autrui car « l’on apprend beaucoup de quelqu’un qu’on baise »... Kaléidoscopique, cette pluralisation du sens et des pratiques démultiplie les agencements possibles : sex-politique, sex-logue, éco-sex, sex-esthétique, sex-humour, poético-sex, autant de compositions que d’aiguillons pour nos désirs.

En cela, nous avons tout à apprendre des travailleuses du sexe.

[1Il est à noter que l’anthologie Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe rassemble, pour la première fois en langue française, bon nombre des textes fondateurs pour le mouvement des travailleuses du sexe.

[2« Criminalisation du travail du sexe : impacts et défis pour la prévention du VIH et des IST », Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot, 2002 (Luttes XXX, p. 327)

[3« De la santé (de la femme) publique ou propos autour d’un utérus absent », Claire Thiboutot, Association québécoise des travailleuses et travailleurs du sexe, 1993 (Luttes XXX, p. 318).

[4Ce texte a été écrit en 1977 à Toronto par le collectif Wage for Housework à l’occasion de la venue de Margo St-James, militante pionnière du mouvement des travailleuses du sexe à San Francisco. Le réseau international Wages for Housework est né à la suite du Collectif féministe international (1971- 1977) en Italie. Les thèses de ce groupe sont exposées dans le livre Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale de Mariarosa Della Costa et Selma James, publié en 1973. Sur l’« alliance entre putains, épouses et gouines » voir aussi le texte de Gail Pheterson extrait de Le Prisme de la prostitution, 1996 (Luttes XXX, p. 175).

[5Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Souvenirs d’un sorcier I »,
Mille Plateaux, Éditions de Minuit, 1981, p. 296.

[6Le Durbar Mahila Samanwaya Comitee rassemble 65000 personnes, travailleuses du sexe, transgenres, enfants et proches, à l’ouest du Bengale et en Inde.

[7Extrait de www.durbar.org (consulté le 27/08/2012).

[8« Brésil : Davida, “n’aie pas honte !” », Anna-Louise Crago, 2008 (Luttes XXX, p. 434).

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