« Et la clé de ses autorisations à la violence : car s’il y a “menace existentielle”, alors il est posé une question “de vie ou de mort”, et dans ces conditions de “péril vital”, tout est permis. »
Fréderic Lordon, Fascisme, définition.
« Tout de même que les pires possesseurs d’esclaves étaient ceux qui témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient ainsi d’une part les victimes du système d’en sentir toute l’horreur, et de l’autre les simples spectateurs de la comprendre, ainsi, dans l’état actuel des choses en Angleterre, les gens qui font le plus de mal, sont ceux qui s’évertuent à faire le plus de bien possible. »
Oscar Wilde, L’âme humaine sous le socialisme. [2]
On pourrait alors avoir plusieurs réactions. Par exemple une réaction “à la Francis Wolff” qui dirait : voyez, notre société part à vau-l’eau, la preuve : on valorise les animaux plus que les humains [3]. Ou alors une réaction plus classique d’animaliste, de dire, c’est dégueulasse ce qui se passe là-bas, ces gens sont détestables, mais bon au moins ils font ça pour ces ânes, un peu comme tous ces activistes (tel que ce cher Watson) qui, à la mort de Bardot, l’ont défendue bec et ongles, “mais la dame au moins elle a fait ça pour…”, “elle était raciste, mais…”.
Mais un paradoxe plus profond m’a intrigué. C’est cette phrase : « Nous avons détruit Gaza, mais je ne ressens aucune culpabilité. Ce sont les animaux qui m’importent, pas ces pauvres gens [les Palestiniens] pour qui je ne peux rien faire. » [4], prononcée par Sharon Cohen, la dirigeante du mouvement de “sauvetage” des équidés en question.
Or, cette phrase ne vient t-elle pas, - homme de paille, homme de paille, mais quand on connaît la réalité du discours israélien actuel…-, -de ces mêmes personnes qui qualifient les Palestiniens d’”animaux humains” à la suite de Yoav Gallant, et qui de toute façon pensent comme lui et comme tous ceux pris dans cette terrible ligne de fuite actuelle d’Israël, vouée à la destruction de la Palestine ? Et qui de toute façon font de même depuis des décennies ? En fait, tout compte fait, la question n’est-elle pas d’ausculter l’étrange paradoxe qui fait qu’un gouvernement qui qualifie les palestiniens comme tel ait aussi à sa tête un vegan patenté bardé d’une “ministre du droit animal”, et de toute une politique de légitimation par un vernis d’antispécisme ? Where’s the beef ?
Étrange paradoxe donc aussi que cette notion d’animalité, simultanément valorisée ou dévalorisée, c’est selon, parce que supposément en dehors de l’agentivité morale. D’un côté, par l’animalisation d’un autre que l’on sait bien humain (toujours adam même si hayot), nous disons : nous les sortons de l’agentivité morale, nous la leur refusons, le jeu normatif des rapports sociaux ne s’appliquent plus à eux… Ils sont des animaux humains, donc on agit en conséquence : tous les rapports d’assistance, tous les rapports transactionnels normatifs pour éviter le pire sont (très littéralement) coupés, et ce d’autant plus qu’ils sont matériellement dépendants de nous pour survivre (la bande de Gaza étant dépendante depuis des décennies d’Israël pour s’approvisionner en eau, électricité, denrées, sans parler du blocus maritime). De l’autre, devant les espèces que nous animalisons, pour qui la notion “d’animal” est pensée comme donnée : nous leur apportons des rapports d’assistance ou de care parfois étouffants au nom de cette “non agentivité morale” et de cette dépendance matérielle totale.
Innocent parmi les innocents
C’est une habitude lorsque l’on est dans “le milieu” de la-dite protection animale de voir poindre un discours sur l’”animal” comme innocent parmi les innocents [5] : « eux, je les défends car, contrairement aux humains, ils n’ont rien demandé et ne cherchent pas à faire du mal ». Dans un article que j’avais publié sur mon site personnel il y a un an, j’avais tancé François Sarano parce qu’il avait, justement, émit une variante de cette thèse en réponse à la question des attaques de yacht par les orques ibériques (« les autres espèces sont incapables de vengeance »), et ce malgré des preuves empiriques multiples montrant le contraire (si si, des cétacés et des éléphants se vengent, et pas qu’un peu). Sans doute n’avais-je vu à l‘époque que superficiellement un problème de fond qui touche à l’essence même de la violence faite aux autres espèces comme, plus généralement, à la façon dont la violence est elle-même produite.
Je ne m’épancherai pas ici sur ces conséquences dans mon champ (cétacéen), qui possède ses spécificités et ses discours qui prendraient trop de temps à analyser, et qui ne sont pas à un paradoxe près, entre le dauphin présenté comme simultanément souriant, niais et violeur en série, objet de fantasme quasi-libidinal mais qui devrait être évité parce que prétendument imprévisible et porteur de maladies, et qui est aussi hyper-intelligent sinon sauveur télépathe de l’humanité qu’on le qualifie d’animal sauvage que l’on doit balancer dans le plus proche lazaret flottant qualifié de “sanctuaire” ; bref, agent moral et agent hors morale. Ce qu’il est important de retenir, c’est primairement deux choses. D’abord, que, pour parler spécifiquement de “l’animal” comme catégorie unie, donc comme violence sémantique [6] (l’animot de Derrida, une lapalissade aujourd’hui…), cette imposition d’une notion d’innocence absolue est à double tranchant. Elle permet autant de mettre en avant certaines violences subies par l’autre que, paradoxalement, d’en permettre des nouvelles, en tant que, sortis de toute agentivité morale, de toute prise de décision au sein d’une réalité sociale, les autres espèces n’ont aucun mot à dire sur leur gestion totale par des acteurs paternalistes se pensant comme “sauveurs” ; nous y reviendrons.
Ensuite, qu’une certaine pensée de l’animal, en France surtout, a superficiellement prise en compte cette question pour visiblement ne pas prendre pleinement acte de ses conséquences. C’est devenu un trope commun des chercheurs des “animal studies” en France de s’extasier devant ces histoires de procès d’animaux au moyen-âge et jusqu’aux lumières, une réalité redécouverte au XIXe siècle et particulièrement mise en avant depuis quelques années (notamment à la suite de Michel Pastoureau) et depuis abondamment reprise par des éléments de la recherche contemporaine [7]. Témoin d’une époque où la conceptualisation de l’animal était différente, et compatible avec une agentivité morale ; les autres espèces comme créatures de Dieu responsables devant leurs actes, même si chenilles et marsouins gobeur de prises. Mais n’ont t-ils pas oublié l’essentiel de cette grande leçon : qu’on a complètement sorti les autres espèces de l’agentivité morale, justement ? Que ce raisonnement de l’autre comme innocent est justement le revers du cartésianisme [8] et, plus tard, du béhaviorisme, en tant qu’ils retirent l’autre de tout rapport social, transactionnel, décisionnel, juridique, let alone linguistique ? Et pas simplement de les barder de quelques droits fondamentaux bien vaches (les organisations comme le Nonhuman Rights Project qui parlent de leur donner un “personhood”... Alors qu’il ne s’agit que d’attribuer à quelques individus une personnalité dite juridique (comme pour une corporation), et non physique ou naturelle (comme pour un être humain), soit une compatible avec leur propriété par des sanctuaires captifs) dont l’effectivité reste plus que relative...
Projec-Sion(s)
Mais on connaît bien cette phrase, qui a aussi, bien sûr, été utilisée pour nous qualifier nous les juif.ves, en tant que victime de la Shoah à la suite d’une mise en lumière du sujet dès la fin des années 50. Beaucoup a été écrit à ce sujet ; j’y reviendrai plus en avant et plus en détail.
Que rajouter de plus, surtout dans son étrange résonance avec cette considération de “l’animal” comme innocent ontologique ? Trois choses avec leurs nœuds et leur complexité. D’abord, je suis obligé de penser au travail d’Elisabeth de Fontenay, qui justement s’articule sur cette projection faite par de Fontenay elle-même, dont une partie de la famille a été victime des camps, sur la réalité matérielle vécue par plusieurs milliard d’animaux dit domestiques chaque année [9]. Ensuite, on pensera à la réalité israélienne face au véganisme. Une partie conséquente de la jeunesse juive de ce pays est tournée vers le véganisme pour la simple et bonne raison qu’elle ne peut être conscientisée sur l’histoire des camps sans penser à la réalité vécue par les espèces que l’on tue [10]. C’est par ailleurs un formidable argument contre nombre de chantres anti-comparatistes, qui condamnent en prêtres tout rapprochement entre non-humain et humain sous prétexte - de façon logiquement très absurde - d’une animalisation sous-entendue de la minorité comparée (ne comprenant pas par exemple que quand les nazis nous comparaient à des rats, ils n’affirmaient pas en retour que les rats des égouts berlinois portaient des petits yarmulkes et faisaient shabbat). Qui pourrait qualifier plusieurs millions de juif.ves de self hating jews parce qu’ils disent : quand je vois une chaîne sans fin de bœufs égorgés à la chaîne dans un abattoir, je pense au sort des mes aïeux, je pense à Auschwitz ?
Mais il faudrait plutôt aller plus loin : pourquoi admettre la comparaison avec les abattoirs et le factory farming, pour ensuite refuser la comparaison lorsque l’on parle des Palestiniens, de la Palestine, et ce avec tant de hargne ? Si les destins des juifs et des “animaux” sont intimement liés, celui des juifs et des palestiniens le sont tout autant, pas simplement par une histoire de plate analogie matérielle ou structurelle, ou de destin commun, mais bien de devenir. Il y a un devenir juif chez le palestinien, et de la pire forme, celle, justement, d’un devenir d’animalisé, d’animal qu’on abat ou que l’on extermine. Il y a un devenir nazi d’Israël, pas simplement de son gouvernement mais bien dans tout son corps et son mouvement, qui est désormais indéniable. Là encore, pour paraphraser Mille Plateaux, ce n’est pas qu’Israël deviendrait littéralement nazi, mais qu’en quelque sorte ses dirigeants et constituants les plus effectifs en reprennent en grande partie les rapports de mouvement, le jeu des vitesses et des lenteurs [11]. Et si on me hurlera sans doute au visage que dire cela équivaux à dire qu’il faut traiter les israéliens en nazi, j’aimerais pouvoir dire que, sans parler des formes de résistance qui existent dans ce pays ; des individus qui refusent de se soumettre à une telle économie des affects, justement [12], sans doute est-il utile de rappeler que les nazis, eux, ont été jugés, et l’Allemagne réintégrée dans le giron européen en pair (quoique scindée) et non humiliée à nouveau et réduite en cendres, (n’en déplaise à David Irving !). Les nazis ont été traités par les alliés de façon infiniment plus humaine que les palestiniens ne le sont actuellement par Israël et une partie conséquente de la communauté internationale. C’est que si eux étaient les coupables d’entre les coupables, ils n’ont pas, eux, été qualifiés d’animaux humains, mais bien justement reconnus dans la pleine responsabilité juridique, dans leur rôle au sein d’un réel social et politique qu’était l’Europe, lorsqu’ils n’ont pas été très pragmatiquement et cyniquement réintégrés au sein de l’écosystème politique Américain et ouest-allemand.
La réalité des ânes
Et pour ces ânes, alors, passés à un tableau de Cézanne selon leurs bienheureux nouveaux propriétaires, justement ? La réalité quotidienne de toute population “sanctuarisée”, bien sûr. C’est à dire, d’abord, qu’ils n’ont pas leur mot à dire, jamais ; on leur assigne des espaces clos (« Elle a choisi un pré où l’herbe ne pousse pas trop dru, sinon ils mangent trop, ils risquent de se faire mal au ventre ») dont ils n’en sortent pas, coupés de tout rapport relationnel avec les humains au-delà du rapport de caretaker à animal, typique de l’industrie classique de la captivité et des rapports conventionnels humain/bétail [13]. Et puis, bien sûr stérilisés - les sanctuaire captifs sont par définition anti-reproduction, même si des exceptions à la règle existent [14], confinés au sein de ces clôtures comme pour n’importe quelle ferme ou parc zoologique, et gérés essentiellement comme tel, minus le travail de corvée. En somme, balancés dans leur petit Gaza à eux, et coupés de tout rapport social ou affectif avec leurs nouveaux maîtres, ou même de possibilité de sortir de ces espaces assignés, ce qu’ils pouvaient au moins faire en tant que bête de somme ; un nouveau système de gestion et de possession qui, bien sûr, n’ose dire son nom comme tel. Je dois ici penser à ce que Udi Aloni dit de l’apartheid Israélien, qu’il considère comme pire sur certains aspects que le sud-africain, justement, parce qu’il est aussi animé par une politique d’occultation ou de déni de sa propre nature [15], et plus généralement toute une littérature qui montre bien le déni de sa violence et de ses ressorts comme un élément constitutif de la politique coloniale Israélienne (Pappé, 2005, Zizek, 2006, Makdisi, 2022, entre autres auteurs). Pareillement, le mouvement sanctuariste émergeant est obsédé par le déni de sa propre nature de lieu captif et de sa propre violence systémique, d’où la constante utilisation des termes liberté, dignité, retraite… Comme si canonner ces slogans en bon boutiquier et publicitaire à longueur de publications Facebook et Instagram était suffisant pour conjurer indéfiniment toute critique - légitime et nécessaire - de ces pratiques. Au moins, les anciennes formes d’exploitation et de confinement ne niaient pas - ou pas autant, leur nature comme tel… Sans doute y aurait t-il beaucoup à dire pour l’un comme pour l’autre sur leurs nombreux impensés respectifs, d’autant plus lorsque les deux se pensent en objectif éthique de salvation d’une population. Au fond, nous condamner, nous juifs dans toute notre pluralité et notre nomadologie, à une territorialisation hors d’Europe et hors du monde, au sein d’un espace restreint afin de nous “sauver” de l’antisémitisme global, de l’extérieur perçu comme danger : Israël comme nombre d’antisémites n’aimeraient que cela, nousfixer ailleurs [16]. Haro sur tout juif diasporique, nomade ou “cosmopolite”, sur tout juif en devenir-bourricot, déterritorialisé ou territorialisé là où on ne le veut pas, et ce depuis Herzl…
Les ânes sont des espèces intelligentes, même s’ils ne posent sans doute pas les mêmes implications que celles posées par les cétacés et les éléphants, eux véritablement porteurs d’une visible égalité cognitive et d’un rapport à l’abstrait et au contrôle de soi, eux qui se tuent et enterrent leurs morts, eux qui viennent à notre encontre pour nous parler. Et pourtant… Dans un monde où se multiplient l’expérimentation de dispositifs linguistiques tel que le “FluentPet” (soit ces dispositifs à boutons permettant d’utiliser des mots précis) avec des espèces pour qui le rapport au langage n’est pas donné d’avance au sein d’un cadre domestique ou casanier (chien, chats, cochons), où d’un jour l’autre on s’extasie devant l’utilisation d’un outil par une vache, et où commence timidement à poindre une forme d’”animal studies” (même si j’ai des réserves par rapport à un mouvement de recherche qui me semble plus qu’insuffisant sur bien des points, parce que reprenant par définition beaucoup des limitations des gender ou subaltern studies, entre autres problèmes) monte aussi paradoxalement l’hégémonie d’un nouvel ordre qui estampille désormais captivité et propriété comme permissibles parce que qualifiées d’”éthiques” ou de “végan”. Parler de toutes ces contradictions et étrangetés prendrait trop de temps ; on peut succinctement dire que la montée en popularité des NAC (nouveaux animaux de compagnie) par exemple, notamment par TikTok et les reels, génère une étrange dialectique, où surgit en même temps quelque chose comme une considération intégrationniste et une personnalisation et subjectivation de l’autre, parfois (mais encore très rarement) linguistiquement inclus dans l’espace social… Mais aussi la légitimation de leur possession comme propriété et marchandise, une revitalisation du trafic des animaux dit sauvages (Svennson et al. 2022, Anagnostou 2024, ou encore 1) et une réification évidente de ces individus à ce qui reste de fait des objets de consommation “de mode” sur lequel nous nous arrogeons un droit de possession et de prise.
Ces baudets, (« Quelque 1 100 ongulés se serrent dans son sanctuaire bondé », « Près de 500 bourriquets se serrent dans son refuge. Ses boxes et ses enclos débordent : ils ne sont conçus que pour 300 têtes. » (pour le Starting Over Sanctuary à Herut) : la surpopulation et le hoarding sont des réalités quotidiennes et bien connue de nombre de sanctuaire captifs, un secret de polichinelle dans le milieu animaliste [17]), n’auront jamais droit au mot ou à la moindre décision, pas plus que les centaines de milliers d’autres individus pareillement sanctuarisés, y compris des espèces dont le rapport à la pensée et au langage font de moins en moins de doute (nous penserons à ces éléphants mahoutés à Bussière-Galant). Ni dispositif FluentPet, ni Yerkish, ni aucun équivalent de cet ordre afin d’émettre des demandes ; pas même un dispositif “oui/non” pourtant abondamment expérimentés sur de nombreuses espèces [18], ou de “cut outs” protolinguistiques tels qu’utilisés par au moins un zoo américain sur leurs pachydermes. Rien. On se demandera l’utilité d’une explosion d’une pensée de l’animal en France ; de Despret à Burgat, de Lestel à Morizot et même, au fond, ce bon vieux Wolff ; pour qu’in fine la traduction dans le réel de tout ce baragouinage médiatico-littéraire soit “balançons les dans des lieux clos” et qu’on se taise à jamais au sujet de ce bel “après” tant attendu.
Il est difficile de parler de déshumanisation pour des non-humains, mais au-delà des limitations linguistiques, c’est de cela qu’il se traite, si nous devons traduire déshumanisation par : désocialisation, faire sortir de tout rapport transactionnel, d’inclusion au sein d’un ensemble fondé sur la participation à un socius plus grand où la question de la responsabilité, du devoir et de la demande se posent. Wolff se plaint que l’on inclue de plus en plus les autres espèces dans notre giron moral (qu’il croit, je pense à tort, conditionnel à une dévalorisation des vies humaines), mais le constat me paraît être, justement, que non : on ne moralise pas de plus en plus les autres espèces, c’est même l’inverse. Il y a une véritable impulsion par le gros du mouvement animaliste actuel à faire sortir les autres espèces de tout rapport social, qu’on les condamne à des cages désormais consumer-friendly, qu’on y pense plus, qu’on dérobe des regards ces rapports de propriété et de contrôle désormais confiés à une élite activiste de plus en plus hégémonique. Condamnons l’autre à autant de “réserves” “refuges” et autres “sanctuaires”, autant de mot creux pour désigner des formes de confinement, de distanciation et de biopouvoir ; et ce d’autant plus par ailleurs que se développe une pensée du rapport social et linguistique comme mauvais, sale, notamment de la part de ceux qui flirtent à divers degrés avec l’ésotérisme (Sarano en est un). Il y a le méchant humain “en socius”, mauvais parce que traversé par ces questions linguistiques et morales, et eux, ces anges, en dehors (les discours en ce sens ne manquent pas [19]). Il n’y a ici que lignes de mort, lignes de mort sur les palestiniens que l’on condamne à n’être au mieux qu’une “main d’œuvre volante et détachée” (Deleuze), ligne de mort des israéliens eux même en tant qu’ils suivent une terrible ligne fasciste, qui en plus ne fait qu’augmenter l’antisémitisme global et suit la ligne nationaliste responsable du délitement d’une grande partie de leur diversité diasporique initiale (qu’Israël s’évertue à nier), et ligne de mort de ces ânes et autres animaux “sauvés”, qui sont promis, comme nombre de sanctuarisés, sous couvert éthique d’un sauvetage, à une “douce extinction” sous les sourires radieux de quelques bonnes âmes qui sans doute répéteront en mot creux et à tour de bras “liberté” “dignité”... Jusqu’à ce qu’ils n’en reste plus, des ânes de Gaza, ni à Gaza, ni ailleurs.
Le troisième pli : le devenir chamor des judaïtés
« Alors le Seigneur ouvrit la bouche de l’ânesse qui dit à Balaam : “Que t’ai-je fait pour que tu me frappes par trois fois ?” Et Balaam dit à l’ânesse : “C’est que tu t’es moquée de moi ! Ah ! si j’avais à la main une épée, à l’instant je te tuerais !” »
Livre des Nombres, 22:28-29
Que faire dès lors de cette rhétorique qui, en occident nous qualifie, nous juif, et puis les victimes de la Shoah, comme “innocent parmi les innocents”, corrélativement à une véritable volonté de dépolitisation de la question de l’holocauste, déjà brillamment montrée par tant d’autres (Zizek, 1999, plus récemment et de façon très explicite Lordon 2024 (“La fin de l’innocence” [20])) ? Il y a deux manières de lire cela. La première, c’est celle bien sûr d’une innocence par rapport à ce qui a été subi : les juifs comme innocents de leur propre destruction, ce qui en serait la lecture de meilleure foi, et bien sûr la bonne.
Mais nous qualifier d’innocent par défaut et parce que juifs [21], nous mettre en dehors des rapports attendus liés à la culpabilité, à la responsabilité, n’est-ce pas nous déshumaniser à nouveau sous prétexte de nous sauver ou de “faire amende honorable” ? Je suis obligé ici de rediriger le lecteur vers un travail plus élargi mené en particulier par Slavoj Zizek sur cette question [22], et qui peut se résumer ainsi : en essayant d’arguer avec les antisémites sur les faits, les antisémites gagnent de fait en imposant leur structure rhétorique. Oui, parmi les victimes il y avait des riches banquiers juifs, sans doute dans le tas il y avait des juifs qui ont fait des choses répréhensibles. La réponse logique est un grand : so what ? Mais dans une certaine mythologie conventionnelle sur l’holocauste, une emphase est mise sur le juif comme innocent ontologique ; acceptant donc de jouer le jeu antisémite de la distribution des culpabilités (sans parler d’une réplique “positive” à l’idée antisémite du juif comme exceptionnel par nature, comme hors norme, comme “peuple d’exception”, maintenant ainsi l’autrisation des juifs), au lieu de dire qu’un génocide est un génocide, quelle que soit la “culpabilité” attribuée aux victimes par les génocideurs.
Tant a été écrit sur cette “exceptionnalisation” des juifs et de la Shoah par une certaine rhétorique en occident (songeons au moins au travail de Finkelstein à ce sujet), mais cette question d’une innocence sui generis attribuée paraît surtout n’avoir été mise en évidence que très récemment. On peut, en plus du texte de Lordon, citer par exemple Enzo Traverso [23], de même qu’un texte brillant de Simon Assoun pour l’UFJP [24], mais aussi peut encore plus deux études sur le véganwashing en Israël, (Weiss 2016 et Alloun, 2019) qui montre de façon très flagrante l’existence de cette conception de fait de l’animal comme “innocent” comme axiomatique dans le discours israélien, afin justement de le contraster avec une culpabilité palestinienne [25]. Et je ne peux dans tous les cas que dire haut et fort que nous ne sommes pas des anges ou des innocents ontologiques. Nous sommes humains, trop humains. Et aucun d’entre nous ne pourra faire l’économie d’une condamnation s’il commet, de ses propres mains et ce depuis plus d’un siècle, l’irréparable, même au nom de notre survie ou de notre “bien-être”. Et sans doute les ânes de Gaza, s’ils pouvaient nous parler en termes plus abstraits, nous diraient “je ne suis pas un ange ou un innocent, je suis un âne”... Ecce burro.
Et si je voulais faire le Derridien comme on fait le singe (puisque je suis surtout un Deleuze boy), je pourrais aussi invoquer ces deux motifs bibliques, d’une part l’âne de Balaam, qui se met par ordre de Dieu à parler après être battu par son maître, de l’autre celle de “l’âne du messie” (“Chamoro Shel Mashiach” חמורו של משיח), métaphore et concept bien connu des israéliens puisqu’il incarne l’idée de l’état d’Israël laïque comme moyen d’arriver à un état méssianique, religieux et impérialiste. Et n’est-ce pas le but ici de passer du très littéral âne du messie (ce que ces ânes sont de fait : un moyen de propagande par le veganwashing… Par ce qui est déjà un lazaret véganwashé !), à l’âne de Balaam, capable de dire à son maître et répondre et rétribuer une forme de justice ?
Je finirais enfin sur ces propos de la directrice de toute cette opération, qui selon moi dit tout : « Elle s’est donnée pour mission de les mettre à l’abri en Europe. Elle a baptisé son opération The Donkeys Flying Project ( le projet des ânes volants ). “Il reste peut-être 1 000 ânes dans le pays [en Israël et dans les territoires occupés], en plus des 800 que nous avons rassemblés au refuge. Il n’est pas impossible de tous les sauver”, assure Sharon Cohen. Pour sa part, elle ne voudrait garder dans son refuge, au centre d’Israël, que “les plus mal en point, ceux qui ne peuvent pas voyager” ». Mais n’est-ce pas là un étrange reenactment parodique et à l’envers de l’Aliyah Bet et des opérations secrètes menées par le Brichah, les opérations de sauvetage des survivants des camps par Israël dans les années 40 ? Récupérer, tout récupérer pour sanctuariser, pour qu’il n’en reste plus un seul dehors… Comme si la seule ligne de devenir possible pour tous ceux qui sont “en danger”, c’est au fond une immense maison de retraite [26], un immense parcage des “innocents” sous la coupe d’un État protecteur légitimé par tous les blancs-seings. Déterritorialiser de force les uns pour territorialiser de force quelques autres. Enfermer toujours plus, concentrer quand on ne disperse et ne détruit pas, ligaturer toutes les lignes, ne plus donner place à aucun devenir ou descendance, ou ne le faire que sous la coupe panoptique d’un état-nation dans toute sa violence d’état-nation… Et c’est un terrible devenir mort quand je vois plus d’un juif sioniste convaincu autour de moi, parler de leur volonté d’extension territoriale comme problématique de « retraite » de « quand ce sera fini (c’est-à-dire quand Gaza et la Cisjordanie seront prises), je pourrai mourir en paix », évident symptôme de l’absurdité d’une ligne qui ne va nulle part.
Pour nous comme pour les non-humains, comme pour les palestiniens, ce sera toujours et encore un monde coupé en deux…
Julian Aranguren
Illustration : L’Ânesse du prophète Balaam, Rembrandt, 1626.









