Depuis la Révolution de 1979 et la prise de pouvoir par le régime islamique, les Iraniens subissent, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, une dégradation politique, sociale, culturelle et économique constante. Après quarante-sept ans de coercition normalisée, la question la plus pressante n’est plus de savoir pourquoi le mécontentement existe, mais pourquoi la dictature n’est toujours pas universellement reconnue comme la menace principale pour la vie collective. La persistance de l’autoritarisme est rarement accidentelle ; elle est cultivée par la répétition, la peur et l’érosion progressive de l’imagination politique.
Dans ce contexte, l’opposition iranienne révèle actuellement une division fondamentale. Un courant place ses espoirs dans la restauration d’un leadership symbolique, structuré autour du nom Pahlavi – celui du Shah déchu en 1979 –, interprétant la continuité et la reconnaissance comme des conditions préalables à la transition. Un autre courant rejette non seulement le retour de la monarchie, mais aussi l’hypothèse sous-jacente selon laquelle un leader unique serait nécessaire, en particulier pendant une période de transition suivant l’effondrement de la République islamique.
La tension entre ces positions se réduit souvent à des accusations mutuelles d’immaturité politique. Pourtant, ces interprétations occultent une question plus profonde. Le rejet des modèles centrés sur le leadership ne signifie pas l’absence de responsabilité, quoi qu’en disent les pahlavistes (qui de leurs côté mettent en scène la nostalgie pour le règne fantasmé du Shah) ; il reflète un refus conscient de reproduire la logique même par laquelle l’autoritarisme se régénère. Lorsque le leadership devient émotionnellement indispensable plutôt que responsable face au peuple, il cesse d’être démocratique et commence à refléter la domination.
Ces fractures internes dépassent les frontières de l’Iran et se traduisent par une opacité politique sur la scène internationale. La réaction modérée d’une partie importante de la gauche européenne, notamment en France, a suscité des critiques, mais ce silence tient moins à l’indifférence qu’à une méconnaissance. L’opposition iranienne apparaît souvent contradictoire, voire incohérente, aux yeux des observateurs extérieurs, précisément parce que les conditions qui produisent ces contradictions restent mal comprises.
Un facteur clé de cette méconnaissance est la déformation psychologique à long terme de l’expression politique sous la République islamique. Pendant des décennies, le régime a instrumentalisé des causes telles que celle de la Palestine – en particulier sous le slogan « soutien à Gaza » – pour légitimer la répression, le déclin économique de l’Iran et la militarisation régionale. Au fil du temps, le langage moral lui-même s’est épuisé. Les positions politiques émergent non pas par délibération, mais par lassitude. Ainsi, beaucoup d’Iraniens ne comprennent pas qu’on soutienne les palestiniens parce que leur lutte, pourtant légitime, apparait comme une expression du Régime. Dans un tel environnement, l’alignement réactif remplace la clarté idéologique, et la logique de l’ennemi de mon ennemi s’installe discrètement. Il ne s’agit pas ici d’un jugement sur les positions politiques, mais d’une description d’une situation engendrée par des abus moraux prolongés. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que certains des partisans de Reza Pahlavi – fils du Shah déchu – soutiennent aussi ouvertement Israël.
Au niveau international, cette situation se traduit par des signaux difficiles à interpréter. Le discours de l’opposition iranienne semble fragmenté, car le traumatisme qui le façonne résiste à toute traduction dans les cadres abstraits de l’activisme occidental. Cela est particulièrement visible dans certains milieux de gauche, où le soutien à des mouvements islamistes comme le Hamas – souvent sans prendre en compte l’expérience vécue par celles et ceux qui les subissent– est considéré comme une position normative. Pour de nombreux Iraniens, dont la vie quotidienne a été façonnée par l’islam politique en tant qu’appareil de coercition, cela crée une asymétrie : le rejet de l’islam porté par les Iraniens est facilement sanctionné par une disqualification morale.
La conséquence politique est structurelle. Pour circuler, une idée doit être lisible dans les écosystèmes idéologiques existants. Lorsque la dissidence iranienne ne parvient pas à trouver cette lisibilité, elle ne parvient pas à se reproduire. Le vide qui en résulte n’est pas neutre ; il privilégie les voix qui s’alignent plus facilement sur les discours internationaux dominants. C’est dans cet espace que le discours Pahlavi acquiert une visibilité disproportionnée, non pas nécessairement par sa représentativité, mais par sa lisibilité.
Cette dynamique a des effets tangibles. Face à l’effondrement des alternatives, les personnes qui s’opposaient auparavant à la restauration monarchique s’y rallient de plus en plus, non pas par conviction, mais par désespoir. Parallèlement, les efforts déployés par Reza Pahlavi pour répondre au scepticisme et consolider sa crédibilité, non seulement chez les Iraniens mais aussi chez les gouvernements occidentaux, reflètent sa conscience de l’instabilité du moment. Cependant, ses demandes répétées d’entretien avec Trump restées sans réponse, et l’absence de soutien officiel de la part des diplomaties occidentales soulignent la fragilité de sa tentative.
En dépit de sa position de force dans l’opposition, des questions mettent en doute la légitimité de l’option monarchiste : l’autorité politique peut-elle être exercée efficacement par quelqu’un qui est étranger à la réalité vécue ces quarante-sept dernières années et qui s’appuie sur des récits médiatisés et des abstractions théoriques ? Et a-t-on accordé suffisamment d’attention aux conditions qui ont conduit à la chute du régime précédent, conditions façonnées non seulement par des dissensions internes, mais aussi par des intérêts internationaux, des dépendances financières et un rééquilibrage stratégique ?
D’un point de vue géopolitique, un leadership centralisé reste beaucoup plus facile à gérer qu’une société politiquement mature capable de choisir, de contrôler et de révoquer ses représentants. Cela reste particulièrement vrai dans les régions riches en ressources, où l’influence s’exerce plus efficacement par l’intermédiaire d’individus que d’institutions.
C’est pourquoi le regain d’attachement à un leadership unique, aussi compréhensible soit-il dans un contexte d’épuisement, doit être examiné avec attention. Une société qui revendique la démocratie ne peut le faire tout en reproduisant les mythes qui la nient. S’il est vrai que les tendances qui refusent le recours à un leader manquent encore de forces, on peut espérer que le mouvement en cours permettra l’émergence d’une opposition pluraliste capable de tenir tête aux tentations autocratiques.
La maturité politique commence là où s’arrête la tutelle.
Un mouvement en quête de liberté doit d’abord se libérer des codes de l’autorité.
#Zan#Zendegi#Azadi
ژن، ژیان، آزادی
Jin, Jiyan, Azadî
Ed Ilu






