Les conditions de la politique mondiale, celles des relations entre puissances étatiques (et autres) sont fortement transformées depuis qu’il apparaît que, désormais, les dirigeants du nouvel Axe (copie conforme de l’Axe de la Seconde guerre mondiale) disposent de la capacité de frapper leurs ennemis à la tête, sélectivement, avec une précision presque infaillible, en n’importe quelle partie du globe, – les États-Unis disposant de bases et de relais militaires sur tous les continents.
Cette capacité dérive directement de la collusion des maîtres de l’innovation technologique (notamment l’intelligence artificielle), avec l’appareil politico-militaire de ce nouveau bloc de puissance. USIsraël est bien davantage qu’une alliance, un conglomérat de forces, c’est un axe et un bloc compact de puissance, rassemblant autour de lui toutes sortes d’obligés, de clients, de dépendants plutôt que d’alliés à proprement parler.
La figure qui prévaut ici est celle de l’intégration – les ingénieurs et les capitaines d’industrie de la Silicon Valley forment avec les militaires du Pentagone un seul corps s’activant dans la même direction, en vue de développer et mettre en œuvre ces nouvelles technologies qui bouleversent les conditions de la guerre contemporaine [1]. De la même façon, les dirigeants des Etats-Unis et d’Israël forment un ensemble solidaire dans la mise en œuvre de la stratégie du chaos à l’échelle du Proche-Orient et au-delà. En ce sens, le nouvel Axe (pas tout à fait l’Axe du Mal rêvé par Georg W. Bush ...) est infiniment plus compact et molaire que celui de la Seconde guerre mondiale – l’Allemagne et le Japon développaient leurs politiques de conquête et leur stratégies militaires séparément, chacun dans sa propre zone d’expansion (le Grossraum de Carl Schmitt).
Les formes de guerre éclair dopées aux nouvelles technologies, telles que les ont expérimentées jusqu’ici avec un succès entier les activistes du nouvel Axe produisent des effets tétanisants sur leurs ennemis et, au delà, sur les puissances et les peuples (les opinions réduites à l’état de public passif et apeuré) qui assistent en direct à ces développements – on se rappelle le puissant effet de démoralisation exercé sur le Hezbollah tant par la liquidation à distance de son leader Nasrallah que par les explosions en série des pagers commandées de même par les experts israéliens de la guerre sale. Avec la récente liquidation du Guide suprême iranien, il apparaît clairement que ce type de pratique d’assassinat ciblé, au plus haut niveau, ou de téléterrorisme relève non pas de l’exploit unique mais d’une technologie maîtrisée.
Tous les acteurs (étatiques ou non) des jeux de puissance à l’occasion desquels ils seraient susceptibles d’être désignés comme ennemis par les dirigeants de l’Axe (car ce sont eux qui, en premier lieu, décident qui est l’ami et qui est l’ennemi) savent donc désormais à quoi s’en tenir – être étiqueté comme ennemi par ces gens-là, quelle que soit la position que l’on occupe dans un appareil de pouvoir (légitimé ou non, ils s’en soucient peu), cela équivaut à avoir un « contrat » mortel suspendu au dessus de la tête – les ayatollahs, eux, se donnaient au moins la peine d’émettre une fatwa avant de lancer leurs tueurs aux basques d’un apostat...
La mise en œuvre de l’agression israélo-états-unienne contre l’Iran, précédée par l’opération de commando conduite au Venezuela et inaugurée par l’élimination de l’ayatollah Khamenei, montre de façon limpide que désormais, les dirigeants du nouvel Axe ont pour doctrine que leurs intérêts et leurs visées stratégiques fondent leur bon droit, en toutes choses, de façon illimitée ; ceci sans donc qu’aucune objection fondée sur la prise en compte du droit international ou d’autres normes jusqu’ici en vigueur dans les relations entre Etats et peuples puissent leur être opposée – ma volonté, ma décision souveraine, mon droit. Les nazis ne pensaient ni ne procédaient autrement.
Le tableau des relations internationales se trouve, de ce fait même, drastiquement et sinistrement simplifié et force est de constater que tant qu’une force suffisante pour faire obstruction à la mise en pratique de cette nouvelle doctrine ne vient pas s’y opposer, cela marche. Chaque nouveau test, chaque nouvelle étape franchie dans cette direction encourage ces promoteurs de la concaténation de la force et du droit et leur permet de prendre l’ascendant non seulement sur leurs ennemis du moment, mais aussi bien sur ceux qui seraient susceptibles de le devenir demain ; de même cette charge furieuse et ininterrompue (un véritable Amoklauf) est destiné à un public-monde transi et terrifié.
Cela ressemble aussi, si l’on veut, à l’échelle d’une région entière, d’un sous-continent, à l’un de ces carnages perpétrées par un tueur fou ou fanatisé dans un lieu public (aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Norvège ou ailleurs) ceci toujours dans l’attente du suivant, plus gore encore... la différence (substantielle) étant évidemment que, dans le cas présent, ce sont les autorités censément les plus solidement légitimées (des gouvernants élus dans des conditions démocratiques) qui sont les Amokläufer... [2]
Les formes de guerre qu’expérimente actuellement le nouvel Axe combinent deux éléments : l’usage disproportionné de la force (un élément saillant de la doctrine militaire israélienne) et la propagande par l’action. Il s’agit d’une nouvelle forme de guerre éclair, ne consistant pas, comme la campagne de Pologne conduite par Hitler et ses généraux, à conquérir le territoire ennemi à marches forcées, en combinant terreur aérienne et usage de l’infanterie mécanisée (les blindés). Il s’agit plutôt de paralyser la puissance adverse sans se confronter avec elle au sol, en tirant parti de la maîtrise de l’espace aérien, d’une puissance de feu infiniment supérieure à celle de l’ennemi, ceci dans le but tant de détruire des sites stratégiques, de paralyser les centres du pouvoir que de terroriser la population et de produire un effet de démoralisation généralisé, tant dans la population que chez les gouvernants.
Il s’agit d’une nouvelle forme de guerre éclair dans laquelle la dimension de l’action psychologique (briser le moral de l’adversaire et le contraindre à la capitulation sans condition) joue un rôle déterminant. Il s’agit bien de faire l’économie d’une présence au sol massive, comme cela fut encore le cas pendant les deux guerres d’Irak – de s’en épargner ainsi le coût, tant économique qu’humain. En ce sens, une guerre éclair expérimentale car conduite, pour l’essentiel, à distance – le ciel et la mer (le Golfe persique) étant appelés à se substituer ici à la terre ferme comme milieux décisifs de l’affrontement.
En ce sens, la campagne actuellement conduite par le nouvel Axe se situe bien dans le prolongement des deux guerres d’Irak (des guerres éclair, déjà), mais tout en franchissant un nouveau pas dans la déliaison de la guerre d’avec la durée. La dernière guerre américaine classique, c’est-à-dire inscrite dans la durée, fut la guerre du Vietnam et ce fut le désastre que l’on sait – le terme embourbement en dit bien l’association fatale avec la dimension terrestre (« tellurienne »). Désormais, tout se passe comme si les guerres impériales se devaient d’être condensées dans une forme d’instantanéité – la raison pour laquelle elles ne peuvent pas s’enraciner, prendre le risque de s’égarer dans des étendues terrestres hostiles et incontrôlables, comme la guerre en Afghanistan. Elles doivent se délier de la terre ferme (Festland) et s’orienter vers d’autres formes de maîtrise de l’espace et d’autres modes d’inscription dans le temps. D’où la nécessité impérieuse d’obtenir la reddition du régime iranien au plus vite. Si cette guerre commence à s’éterniser, on verra fatalement revenir en force le spectre de l’enlisement. Ici, les États-Unis ont beaucoup à apprendre de la puissance israélienne dont toutes les guerres victorieuses ont été des Blitzkriege. La destruction de Gaza a, bien sûr, duré deux ans – mais ce n’était pas une guerre, c’était un génocide, la liquidation du ghetto de Varsovie en version XXL.
Partant de l’idée dictée par le sens commun selon laquelle seule la puissance chinoise (soutenue par ses deux seuls alliés, conditionnels, que seraient la Russie et la Corée du Nord, disposant l’une et l’autre de l’arme nucléaire) serait en mesure aujourd’hui de se mettre en travers de la politique de reconquête/terre brûlée mise en œuvre par le nouvel Axe, on est porté à se demander : jusque à quel point les dirigeants chinois peuvent-ils se tenir à la hauteur des bouleversements produits par l’irruption de la nouvelle règle du jeu dont le propre est, précisément, d’abolir toute règle modératrice des conflits, de balayer toute diplomatie, de faire fi de l’ensemble des règles modératrices qui formaient la texture du droit international ? Disposent-ils du logiciel (intellectuel, politique, culturel) leur permettant d’imaginer qu’en cas de conflit ouvert de leur pays avec le nouvel Axe (soutenu, dans cette configuration par une interminable cohorte d’alliés et de proxies, à commencer par les pays européens et le Japon), à propos de Taïwan, par exemple, leur direction politique serait exposée au risque d’être décapitée par quelques frappes bien ajustées ? Or, vu la structure du pouvoir en place en Chine, sa monolithique et rigoureuse verticalité, que demeurerait-il de sa capacité de s’orienter et riposter, dans de telles circonstances, en l’absence de l’omnipotent président Xi et des généraux que les purges récentes ont épargné, à la tête de l’Armée populaire ? Cette remarque vaut tout autant pour la Russie et a fortiori la Corée du Nord.
On objectera que le fait que, précisément, ces pays sont des puissances nucléaires change du tout au tout les données du problème. Mais à la réflexion, cette objection ne tient qu’en partie. Ceci pour deux raisons au moins. La première est que les amoks ne sont pas des réalistes ; on ira même jusqu’à dire que ce qui les caractérise, c’est qu’ils sont en mesure de produire un réel à leur mesure précisément parce qu’ils ont perdu le sens du réel – une sorte de boucle totalitaire. La fuite dans l’imaginaire produit un réel désastreux dans le mouvement même où elle s’émancipe du réel (celui qu’habitent les vivants). Nos amoks sont avant tout des psychotiques politiques. Pour cette raison même, ils peuvent, dans leur marche forcée vers l’abîme, dopés par leurs succès, faire le pari que l’autre partie n’osera pas prendre l’initiative de l’emploi d’armes nucléaires (c’est d’ailleurs la doctrine chinoise – n’utiliser ces armes que dans une posture défensive, soit en position d’infériorité décisive...). Dans leur hubris, les amoks retrouvent-ils peut être ici une forme de réalisme supérieur – après tout, ils sont les seuls à être inscrits dans une tradition historique selon laquelle la fortune sourit à l’audacieux qui n’hésite pas à déclencher le feu nucléaire, Hiroshima et Nagasaki leur ont plutôt réussi.
La seconde raison est évidemment que l’initiative de recourir, dans le feu d’un conflit, à l’arme nucléaire est la prérogative, sinon d’un seul, du moins de quelques individus situés tout au sommet de la pyramide hiérarchique du pouvoir exécutif – cette tête tranchée par une frappe à distance, les conditions même de la prise de décision deviennent tout à fait nébuleuses. S’il est un type de décision qui ne se prête pas à la délégation, c’est bien celle-ci [3].
L’extrême modération, pour ne pas dire davantage, des réactions de la direction chinoise à la brutalisation continue et tonitruante de la politique du nouvel Axe, en Amérique latine et au Proche-Orient (mais sans oublier les rodomontades à propos du Groenland qui montrent qu’aucune région du monde n’est a priori épargnée par ce Drang nach... notre planète entière) est un indice assez sûr de leur extrême perplexité face à ce cours nouveau de l’hégémonisme (ici indissociable du suprémacisme) occidental. Tout laisse à penser que les caciques du Parti communiste chinois sont sonnés debout face à cette offensive conduite au son du canon. Tout se passe, de leur côté, comme si avaler les couleuvres les unes après les autres et afficher le calme face à l’avalanche plutôt que faire front sur le plan diplomatique au moins (l’ONU semblant définitivement reléguée aux oubliettes) en tentant de mobiliser ce qui peut l’être notamment dans le Sud global contre la croisade rogue du nouvel Axe était la marque du sang froid et d’une sagesse supérieure. Mais c’est bien sûr le contraire qui est vrai : plus la Chine continuera de tenter de se concilier les Etats-Unis envers et contre tout (comme elle le fait actuellement à l’occasion de la guerre déclenchée unilatéralement par le nouvel Axe contre l’Iran), plus les Gengis Khan du moment prendront l’ascendant sur elle et se sentiront encouragés à poursuivre leur entreprise de reconquête à Cuba, au Liban et ailleurs – avant de s’attaquer en position de force au gros morceau – la Chine et la Corée du Nord, précisément.
Le parti de temporisation adopté par la direction chinoise dans la séquence actuelle contraste fortement avec la fermeté de sa réaction aux tariffs (droits de douane) draconiens fixés par l’administration états-unienne dans les premiers temps du second mandat de Trump – une intransigeance qui avait conduit le bully yankee à faire marche arrière. Tout se passe ici comme si la direction chinoise, obnubilée par les rêves de croissance harmonieuse indexés sur l’économie était dépourvue de toute espèce de Weltpolitik et, en contrepartie, cantonnée dans ses obsessions de restauration de la dignité de la nation chinoise et d’hégémonie régionale – le retour de Taïwan dans le giron de la mère patrie comme idée fixe.
Le caractère velléitaire de ses réactions aux coups de boutoir incessants de l’Axe voyou montre que ses dirigeants n’ont à vrai dire pas d’idée arrêtée, à propos de ce dont le style conquérant des autocrates de Washington et Jérusalem est le nom, ce dont leurs campagnes de reconquête actuelles sont la prémisse ; tout se passe comme s’ils n’avaient pas encore calculé la trajectoire de cet aérolithe noir.
Leurs tergiversations à propos de ce qui se discerne dans les agissements récents des tenants du « tout est possible », « tout est permis » (l’axe Washington-Jérusalem) feraient presque penser à l’aveuglement de Staline dans les temps précédant l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht et s’imaginant protégé par l’infâme pacte de non-agression qu’il avait signé avec Hitler. Les dirigeants chinois n’ont signé aucun pacte avec le diable, certes ; mais c’est à se demander, à observer leur étrange inertie face au déchaînement des forces du chaos, s’ils ont vraiment compris que la reconquête de l’hégémonie par ces nouveaux conquérants passera inéluctablement, un jour ou l’autre, par Pékin et la chute du régime issu de la révolution de 1949 ; la fureur hégémoniste et furieusement blanche des dirigeants du nouvel Axe ne fait pas dans le détail – elle ne sépare pas la guerre économique (consistant à faire de son intérêt propre la règle du jeu pour tout le monde) de son ambition (une compulsion, plutôt) d’éliminer toute espèce de régime ou force insoumise à ses conditions – les régimes épinglés comme communistes figurant au premier rang de ces rebelles à l’hégémonie. Le rêve d’effacer la révolution chinoise des tablettes de l’Histoire n’a jamais quitté le cerveau reptilien des régents et vicaires de cette Amérique-là, en dépit du tournant réaliste impulsé par Nixon et Kissinger au début des années 1970.
Tout se passe aujourd’hui comme si les dirigeants chinois n’avaient pas vraiment les idées claires sur ce point, persistant à caresser l’idée d’une croissance naturelle de leurs forces et de leur influence à l’échelle de la planète, leur permettant de desserrer l’étau de l’hégémonie tout en faisant l’économie d’un affrontement direct avec les Etats-Unis et leurs alliés – le schéma dessiné par les Routes de la Soie et les formes de coopération économique (mais jamais dépourvues de corollaires politiques) mises en place en Afrique et en Amérique latine notamment. Tout se présente comme s’ils n’avaient pas tout à fait compris ou en tout cas pas compris jusqu’au bout à qui ils ont affaire, désormais – non pas des concurrents, mais bien des prédateurs et des pèlerins du néant lancés sur leur ligne de mort, en pilotage automatique, et totalement indifférents aux conditions du réel (pour ne pas parler du reste – normes, principes, valeurs..) - ceci tant que rien ne vient s’opposer à leur marche en avant.
Tout (ou presque) nous porte à penser que les dirigeants chinois persistent à penser que l’adversité politique, c’est-à-dire l’horreur nourrie aujourd’hui par l’Occident à l’endroit de toute forme d’altérité cristallisée et organisée, pourrait demeurer envers et contre tout soluble dans la croissance économique et le développement technologique. Tout se passe comme s’ils étaient encore portés à esquiver le défi que leur lancent ces incarnations du dernier cri du capitalisme de morts-vivants (incarné aussi bien par Trump que par Musk) et qui d’une manière toujours plus évidente en veulent leur peau, comme ils veulent celle des mollahs et des héritiers à bout de souffle de la révolution cubaine. Tout se passe comme s’il leur manquait les outils pour comprendre vraiment où va cette force composée d’un amalgame de pulsions fascistes et de fuite en avant dans une économie de guerre.
Peut-être se pourrait-il que les héritiers de Mao Zedong, à force de séjourner dans les eaux tièdes de l’économie de marché (qui leur a si bien réussi) combinée au pouvoir vertical, aient un peu perdu de vue que ce qui les sépare de l’Occident blancocentrique et intrinsèquement hégémoniste n’est pas circonstanciel mais consubstantiel à ce grand Autre. Que ce qui les sépare est voué à les opposer et à faire d’eux des ennemis de ce monde-là quand les circonstances font que les tensions s’aiguisent. Peut-être ont-ils oublié que cet Occident n’a jamais su vivre ou survivre (ou se reproduire) durablement sans ennemi(s). Que le capitalisme de morts-vivants dont Trump, Musk et leur séquelle sont les promoteurs recycle avec ardeur le bon vieil adage jauressien - « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ».
Mais peut-être cet oubli (alors même que Mao, théoricien de la guerre populaire, est bien une sorte de schmittien rouge - pardon pour l’oxymore - dans la conception du monde duquel la distinction ami-ennemi est centrale et directrice) trouve-t-il son fondement dans la contamination de l’idéologie politique par les paradigmes économiques – quand on fait du capitalisme à tour de bras, comme les Chinois se sont mis à en faire après les réformes de Deng Xiaoping, on a des concurrents, pas des ennemis au sens schmittien - et que le meilleur gagne, sans effusion de sang. Or, tout tend à indiquer que sur ce terrain, la Chine tend à prendre l’ascendant, notamment sur son principal compétiteur, les États-Unis. De là découlerait la propension à penser les rapports de forces politiques en empruntant au champ de l’économie, à substituer les paradigmes économiques à ceux qui prévalent dans le champ politique, là où sont en jeu les relations entre puissances souveraines. Et donc, à perdre de vue la ligne d’horizon sur laquelle se produit la division (la séparation) entre l’ami et l’ennemi.
Cette confusion (qui renchérirait d’une certaine manière sur les illusions réformistes qui ont été fatales aux partis du mouvement ouvrier dans le Nord global et dans le monde entier, au XXe siècle) semble se produire dans la séquence même où, dans le camp opposé, se produit ce déplacement décisif : avec Trump (mais les prémices de ce changement qualitatif se dessinaient depuis quelques temps déjà), la concurrence économique devient une figure de la guerre et donc le concurrent économique a vocation à devenir un ennemi – on l’a bien vu au style belliqueux et néo-impérial dans lequel Trump a lancé sa guerre tarifaire. Ici se produit une concaténation entre l’économique et le politique, prenant l’allure d’une surdétermination de l’économique par les facteurs politiques – le placement de l’économique sous le signe de la division dans ses formes les plus tranchées – l’affrontement avec l’ennemi.
Les dirigeants chinois entendaient faire de la compétition économique astreinte à certaines règles (excluant l’usage de la force vive, entre autres) le modèle général de la concurrence entre les puissances, en premier lieu leur pays et les États-Unis. Or, avec le retour de Trump aux affaires et la consolidation du nouvel Axe boosté par ses succès, c’est exactement le contraire qui se produit – c’est la compétition économique qui se trouve placée sous condition guerrière. Ces opérations de conversion, se produisant tant dans le domaine discursif (la construction des « narratifs ») que dans le champ de l’action, semblent bien laisser les dirigeants chinois un tant soit peu désarmés.
La conversion de la Chine à l’économie de marché dont l’effet a été de transformer celle-ci, en l’espace de quelques décennies, en première puissance économique du monde, est une arme à double tranchant ou, si l’on veut, une bombe à retardement susceptible d’exploser entre les mains de ceux qui l’ont fabriquée. Ce phénomène (qui est assurément le premier de ceux qui impriment leur marque sur notre époque) nous conduit à nous poser à nouveau et sur de nouveaux frais la question suivante : de quoi est faite au juste, dans notre présent, l’inimitié qui oppose le monde occidental en général et les Etats-Unis en particulier à la Chine – et réciproquement ?
Si l’on se pose cette question en termes de civilisation(s), ce ne seront pas les arguments qui manqueront pour émettre l’hypothèse selon laquelle ce qui sépare la société chinoise d’aujourd’hui du monde occidental est bien moindre que ce qui, au temps d’Hannibal et Scipion, pouvait séparer Carthage de Rome, voire, antérieurement, Sparte d’Athènes. C’est qu’en effet, la conversion de la Chine à l’économie de marché s’est opérée sur un mode radicalement mimétique dont l’effet a été la construction en peu de décennies d’un capitalisme florissant à la chinoise qui, pour être encadré sur un mode autoritaire tout à fait spécifique et singulier par l’appareil bureaucratique du Parti-Etat issu de la révolution chinoise, n’en présente pas moins des caractéristiques structurelles ; l’effet de celles-ci est que l’équation économie de marché + société de consommation = civilisation matérielle moderne, tend à rapprocher le monde chinois des autres sociétés ayant plus de deux siècles de capitalisme derrière elles [4].
D’où ce second oxymore, mais bien enraciné, lui, dans la réalité historique – celui que constitue une société chinoise capitaliste, mais régie par une bureaucratie qui, elle, ne considère pas le capitalisme comme une fin mais comme un moyen, ce qui constitue le fondement de son adversité avec un Occident placé, lui, sous les conditions de l’osmose entre l’économie de marché et la démocratie libérale. Le passage par le marché a constamment relevé, pour les dirigeants chinois, depuis Deng Xiaoping, d’un calcul rationnel d’intérêt, le marché étant considéré comme un levier en vue de l’accroissement de la puissance, dans l’horizon, toujours, de l’affirmation de la souveraineté. Dans cette perspective (selon cette orthodoxie), la politique reste au poste de commande. La Chine n’est pas devenue un entité capitaliste « comme les autres », du fait même que le mode de liaison entre régime politique (instance de pouvoir) et économie de marché y est radicalement différent de celui qui prévaut dans les démocraties de marché.
Mais cette différence structurelle ne nous interdit pas de nous interroger sur les puissances contaminantes de l’essor économique et de ce qui en découle au plan de l’organisation sociale et des formes de vie. La verticalité du pouvoir, la continuité des formes autoritaires, le rejet décidé de toute espèce de « libéralisation » n’immunisent pas la sphère politique contre la contamination par les dynamiques à l’oeuvre dans la sphère économique.
En d’autres termes : toute la question est de savoir ce qui, dans ces conditions, est susceptible de permettre aux dirigeants chinois de camper dans une posture adversative radicale face à ceux qu’ils ont tant imités, et avec le succès que l’on sait. Mais il ne s’agit pas seulement des dirigeants – la société aussi a été convertie en masse au capitalisme comme mode de vie avec tout ce que cela implique en termes d’ethos et d’habitus ; cela ne la porte pas à entretenir un sens de l’altérité inébranlable face à ceux de l’autre bord (l’Occident et ses annexes) avec lesquels elle partage désormais tant de choses en termes de way of life.
En d’autres termes encore, la question serait de savoir jusqu’à quel point ce qui constitue le nerf historique de l’antagonisme entre les descendants déjà lointains de la grande épopée rouge (la Révolution chinoise, dans sa substance proprement historique) a encore aujourd’hui la capacité de soutenir parmi le peuple mais aussi les dirigeants chinois, la bureaucratie du Parti-Etat, le sentiment d’une inaltérable altérité adversative vis-à-vis d’un Occident aujourd’hui incarné par les croisés du MAGA ayant cédé au vertige du succès.
On serait porté à soupçonner que le seul fondement de cet agencement (altérité radicale/adversité) susceptible de résister aux effets d’homogénéisation et de normalisation surgis des tréfonds de l’économie de marché, ce serait le nationalisme, l’héritage (proprement communiste) de la révolution chinoise étant, lui, devenu aux yeux des masses chinoises, de plus en plus nébuleux. Mais s’il est une leçon que nous pouvons retenir de l’histoire européenne du XXe siècle c’est bien celle-ci : si le nationalisme est, d’un côté, une formidable fabrique de l’ennemi, il est aussi, comme fantasmagorie, un tigre de papier – au bout du bout de trois affrontements inexpiables, les Allemands sont devenus nos amis (politiques) et nos aimables voisins.
En d’autres termes, on peut aujourd’hui raisonnablement douter de l’existence d’un fondement à une adversité systémique entre la Chine et le monde occidental, quoi qu’en dise le discours des faucons de la propagande belliciste en Occident. Ce sont eux qui, d’une manière toujours plus hystérique, gonflent la baudruche d’une Chine expansionniste, revancharde et conquérante, soufflant sur les braises de la guerre des civilisations. Certes la Chine n’est pas devenue (comme puissance et société) un monde capitaliste comme les autres (l’Europe, l’Amérique du nord). Cependant, comme civilisation matérielle, elle semble bien engagée dans un processus asymptotique au fil duquel ce qui constituait sa singularité face à l’Occident semble s’atténuer continuellement. Les facteurs homogénéisants de la nouvelle civilisation matérielle (le TGV, internet, les livraisons à domicile, l’irruption de l’IA dans les formes de connaissance et de vie...) sont une fabrique de sujets capitalistes avant toute chose, d’usagers, de consommateurs, d’individus pour qui l’argent constitue l’étalon premier, plutôt que l’idéologie [5]. La présent consumériste refoule sans cesse davantage le passé peuplé de différends insurmontables. Il est assez peu probable, du coup, que le sujet de la classe moyenne urbaine chinoise, conduisant un véhicule électrique, vivant hyperconnecté et commandant sur son smartphone toutes les cuisines du monde soit prêt à mourir demain pour Taïwan.
Tout se passe aujourd’hui comme si les chefs du nouvel Axe étaient devenus les maîtres du temps. Ce sont eux qui ont fait main basse sur le cours historique des choses, à l’échelle de la planète – l’histoire générale étant désormais entièrement placée sous le signe du mouvement de reconquête et de radicalisation de l’hégémonie qu’ils ont engagé. Nous vivons dans le temps d’une perpétuelle accélération de ce qui se présente comme la version gore d’une Restauration conduite à l’échelle globale ; pas une contre-révolution, à rigoureusement parler, puisque ce n’est pas à des mouvements ou des régimes révolutionnaires que s’en prend l’Axe israélo-états-unien ( avec ses dépendances et sa nombreuse séquelle). L’accélération perpétuelle du rythme de cette restauration si particulière (puisqu’elle consiste moins à remettre en selle des formes anciennes qu’à produire un chaos généralisé) fait pendant à ce qui est devenu la règle dans le domaine de l’innovation technologique qui, elle aussi, produit des bouleversements de forme souvent chaotique (des nouvelles arnaques en tous genres aux effets disruptifs de l’IA dans tous les domaines de la connaissance, du travail, de la vie sociale...). Ces deux domaines où l’accélération est reine ont des trajectoires convergentes – les drones, cela sert aussi bien à livrer des colis, du sang aux hôpitaux, à surveiller les populations, à réguler la circulation... qu’à placer désormais la conduite de la guerre sous des conditions tout à fait nouvelles, comme on le voit aujourd’hui aussi bien en Ukraine qu’en Iran.
La reconquête placée sous le signe de l’accélération permanente est évidemment une fuite en avant et une marche vers l’abîme qui embarque les peuples et les États dans son sillage, et ce processus n’est pas dépourvu de parenté avec celui qui affecte la technoscience désormais addicte à l’innovation et hors de ses gonds – ceux qui persistent à vouloir réguler le développement de l’IA en l’assignant à des normes (morales ou autres) font désormais figure de rabat-joie attardés. Le mouvement qui s’est emparé de l’histoire du présent est celui d’une frénésie essentiellement destructrice, avec toutes les formes de jubilation perverse qui peuvent accompagner, du côté des perpétrateurs, cet immense saccage. Les catégories proposées par Georges Bataille pour penser les excès et transgressions en tous genres sont ici inopérantes : il ne s’agit pas de dépense, il ne s’agit pas de potlatch dans la mesure même où l’on se situe aux antipodes du sacrifice – c’est toujours chez les autres et au détriment des autres que s’opèrent les prélèvements destructeurs.
Avec cela, l’atout le plus précieux des nouveaux barbares, aujourd’hui, c’est bien l’initiative et cet atout devient toujours plus maître, au fur et à mesure que le nouvel Axe avance dans ses entreprises de reconquête, sans jamais rencontrer de résistance susceptible de le contraindre à passer de la posture dynamique à une position statique, puis à la retraite – un Stalingrad, de quelque espèce qu’il soit.
Tel est bien le problème clé dans la configuration des rapports de force actuels : les nouveaux barbares ont le monopole des opérations dynamiques et ceux qui seraient susceptibles de s’opposer à leurs opérations de reconquête et de saccage occupent une position attentiste, apeurés ou désorientés, ils temporisent, l’arme au pied. Tout porte à craindre que ce qui les inspire ici soit moins la prudence qu’une forme de paralysie découlant de la perplexité. Ils sont abasourdis par la rapidité des opérations conduites par le nouvel Axe, tout va bien trop vite pour eux (la bureaucratie céleste n’est pas rapide à la détente), alors ils procrastinent. Mais plus ils le font, plus les barbares prennent confiance et s’enhardissent - encore une fois, l’euphorie saisissant le conquérant qui vient de planter le drapeau à croix gammé sur le sommet du Mont Elbrouz : « … und dann die ganze Welt... ». Procrastination, ici, n’est pas prudence - la fameuse phronesis grecque, mais aussi bien celle que recommande le manuel de guerre de Sun Tzu, elle est plutôt désarroi, tétanie et vertige face à l’accélération désastreuse du temps historique produite par le passage à l’offensive des nouveaux barbares, sur tous les fronts.
L’instantanéisme des dirigeants du nouvel Axe désarme les dirigeants chinois qui, eux, seraient plutôt portés à s’en remettre à la durée, à considérer que le temps travaille tout naturellement pour eux (un temps dont la matrice serait la croissance économique). On n’aurait garde d’oublier que la guerre de référence, pour eux, associée à la victoire et l’émancipation du peuple chinois, fut celle qui les opposa sur plusieurs fronts à l’envahisseur japonais, au Kuomintang et aux seigneurs de guerre – une guerre de plus de quinze ans, une guerre d’usure tissée d’une multitude de déplacements et de retournements. Le bref conflit armé qui opposa la Chine au Vietnam en 1979 fait figure, auprès de l’événement matriciel que fut l’interminable guerre de libération parachevée en 1949 par la proclamation de la République populaire de Chine, de vaste escarmouche d’importance toute secondaire. Depuis lors, l’armée chinoise n’a pas connu l’épreuve du feu, il lui manque, de la base au sommet, l’expérience du combat. Ceci dans un contraste marqué avec les Israéliens qui, depuis 1948, n’ont jamais cessé d’être en guerre et les États-Unis qui, depuis la fin de la guerre du Vietnam, sans remonter jusqu’à la Seconde guerre mondiale, ont été engagés dans au moins trois guerres et une multitude d’expéditions et d’opérations de plus ou moins vaste envergure.
Ce qui serait presque un sujet d’amusement, si la situation présente prêtait à rire, c’est à quel point les zombies politiques qui sont censés présider aux destinées de l’Europe sont dépourvus de toute prise tant intellectuelle que politique, stratégique, sur cet aujourd’hui, dans sa texture politique et historique. Pas seulement désorientés, lost in translation, mais totalement étrangers à ce qui fait époque dans ce qui est en train de se jouer aujourd’hui. Le 2 mars dernier, trois jours après le déclenchement des bombardements contre l’Iran par les États-Unis et Israël, le Premier ministre britannique, le Chancelier allemand et le Président de la République française publiaient une déclaration commune dans laquelle ils exprimaient « leur consternation vis-à-vis des attaques de missiles indiscriminées et disproportionnées lancées par l’Iran ». Pour ces gens-là, le réel comme instance fondatrice et régulatrice de l’existence est suspendu, indéfiniment. Clémenceau qui, après la Première guerre mondiale, affirmait que la postérité pourrait se quereller sans fin à propos des responsabilités des uns et des autres dans l’enchaînement ayant conduit à la catastrophe, mais sans que puisse être remis en question le socle des faits : ce n’est pas, en août 1914, la Belgique qui a envahi l’Allemagne, mais bien l’inverse.
Il se trompait bien : pour MM. Merz, Macron et Starmer, la chose ne fait aucun doute : c’est bien l’Iran qui a déclenché les hostilités le 28 février dernier.
Alain Brossat






