Ce territoire qui, comme une pulsation…, de l’anthropologue Sophie Houdart, est le dernier (beau) livre en date publié aux Éditions des mondes à faire. Il est le fruit d’une enquête ethnographique étalée sur plus de dix ans au Japon, dans la localité de Tōwa, à 50 kilomètres environ de la centrale – accidentée le 11 mars 2011 – de Fukushima Daiichi. Le manifeste des éditeurs, imprimé dans les dernières pages du livre, déclare : « Chacun des livres que nous publions constitue une expérience collective et singulière. Dans leur forme comme dans leur élaboration, ces livres sont le fruit de recherches indissociablement graphiques, narratives et politiques, qui œuvrent à donner consistance aux mondes dans lesquels nous voulons habiter. » Je propose de prendre cette déclaration au sérieux : je présenterai les grandes lignes du livre en abordant ces trois dimensions graphiques, narratives et politiques, et en suivant le fil qui conduit de l’une à l’autre. Les bonnes feuilles de l’ouvrage, que les éditeurs me font l’amitié de me confier, apparaitront dans les interstices de cette recension – à moins que ce ne soit l’inverse.
En mains, le livre est épais et de format presque carré. Recouvert d’un papier calque translucide sur lequel sont imprimés le titre et le nom de l’autrice, l’objet-livre évoque de prime abord les cloisons de papier de l’habitat traditionnel japonais. Le halo blanc du calque laisse pourtant transparaître, en en atténuant l’éclat et en en opacifiant les contours, le motif imprimé sur la couverture qu’il emballe : une coulée blanche et une pluie de billes de tailles variables, qui déclinent diverses nuances de bleu et de rouge. Le choix graphique du calque sur la couverture colorée matérialise la cohabitation entre le monde du visible et celui des radioéléments invisibles qui viennent y semer la pagaille – et avec lesquels il s’agit désormais, pour celles et ceux qui n’ont pas été déplacés, de composer.
« Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. Et cela complique tout. Ce quelque part, c’est la petite ville de Tōwa, sise, dans un dédale compliqué de collines verdoyantes, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daichii. Ceux qui comptent ici, ce ne sont pas les gens déplacés ni ceux endeuillés par le tsunami : ce sont des gens qui sont restés et qui font l’apprentissage de « vivre avec » des faibles doses – mais des doses quand même – de radioactivité. » (15)
S’il apparaît d’abord abstrait ou purement décoratif, le motif imprimé en couverture se révélera bien plus tard (et cela devient en quelque sorte manifeste quand on pose à plat le livre ouvert en son milieu) comme la représentation schématique des racines d’un plant de riz dans un sol contaminé au césium, et des tentatives pour fixer le césium sur de la zéolithe épandue sur la rizière.
« Mai 2011. C’est le printemps. Dans les rizières avoisinantes, les jeunes pousses sortent à peine de l’eau. À l’écran, un schéma montre, sous forme de petites billes bleues, le césium courant du haut de la montagne jusqu’à la rizière puis s’immisçant dans la terre, sous les tiges de riz. Le dessin animé les montre remontant progressivement dans le champ. Sur les plans suivants, on comprend que de la zéolithe (figurée par des billes plus grosses, blanches), puis du potassium (les billes rouges), ont été épandus sur la rizière. Les billes bleues de césium se fixent aux billes blanches de zéolithe, et ce sont les billes rouges de potassium qui montent dans le plan de riz et le nourrissent. Un piège à radioactivité, me dis-je, destiné non à décontaminer la rizière, mais à situer et à fixer les particules radioactives. » (186)
On comprend alors, rétrospectivement, que le motif qui orne la couverture du livre constitue moins une création que la citation visuelle d’un document, probablement issu de la séquence didactique du film documentaire dont Sophie Houdart donne une description circonstanciée. Par cet effet de lecture visuelle à retardement, le choix graphique de la couverture et son association au dispositif du calque répètent le procès d’une visibilité entravée, dans laquelle ce qui est vu s’accompagne d’obstacles ou d’écrans qui en brouillent la nature et les contours, et met ainsi un certain temps à apparaître comme tel. En ce sens, la couverture fonctionne comme un emblème de la démarche de l’anthropologue, à ceci près que, pour elle, dans ce territoire, et même à la faveur du temps (très) long de la recherche, il n’est jamais possible d’ôter complètement le calque. Rien ne se fixe jamais dans un « comme tel » définitif.
« Avec le temps, j’en suis venue à penser que ces conditions particulières sont celles auxquelles je dois le sentiment que le terrain, mené chaque année avec la quasi-régularité d’un métronome, est toujours entièrement à réaliser, qu’il est toujours préliminaire ; auxquelles je dois en même temps le sentiment que le voyage V ne me prépare jamais au V+1. » (221)
Sur le papier calque enveloppant la couverture, le titre du livre et le nom de l’autrice sont imprimés en noir et composés en quatre colonnes ; ils se lisent de bas en haut, lettre après lettre, en verticalité. Il en va de même, à l’intérieur du livre, pour les titres qui ouvrent et délimitent les quatre sections de l’ouvrage : « Dislocations », « Consistances », « Cohabitations, puissances, impuissances », « Reprises et contretemps ». À l’intérieur du livre, ce qu’on désigne habituellement du nom de titres courants sont aussi composés en verticalité : plutôt que d’apparaître horizontalement en haut des pages, le titre de la section est composé en colonne dans la marge des pages de gauche, et le titre du chapitre l’est en marge des pages de droite ; tous deux, de même que les numéros de page, doivent se lire élément par élément, de haut en bas. Enfin, les citations en exergue de chacune des sections, qui contiennent les clés de leurs titres énigmatiques, sont, elles aussi, composées sous forme de colonnes (mais pour les lire il faudra cette fois faire pivoter le livre de 90 degrés vers la droite et adopter le mode de lecture horizontal qui nous est habituel).
Ce qui se dégage visuellement de ces choix de composition, c’est le sentiment d’un paysage de lecture figé, presque hiératique, comme si le propos global, plutôt que de glisser le long d’une ligne de temps ou d’horizon, s’immobilisait et commençait à s’enfoncer dans le sol (contaminé). Ici aussi, le discours graphique fonctionne comme emblème de la démarche ethnographique, dans ce qu’on pourrait nommer (en y entendant le latin humus, qui désigne le sol ou la terre) son humilité épistémique. Si la première section du livre est traversée par la question de la mesure de la radioactivité ainsi que par le désir de délimiter des zones (sûres ou à éviter) et de fixer des seuils (de l’acceptable ou de l’inacceptable – quant à ce qu’on mange, boit ou respire, quant au fait d’être au repos ou en mouvement dans un lieu, etc.), on comprend petit à petit que ce désir, perpétuellement contrarié, est voué à l’échec. La nécessité de multiplier presque à l’infini les mesures (parce que la radioactivité n’est pas la même dans le champ que dans le sous-bois, pas la même sur les feuilles que sur le tronc, pas la même sur un tronc lisse qui fait tsurutsuru que sur un tronc rugueux qui fait zarazara, etc.) oblige à dépasser l’idée d’une métrique de la radioactivité en direction d’une éthologie des « vies élémentaires » et d’une pragmatique de leurs relations. Pour ce faire, il va falloir s’enfoncer dans le territoire, ne pas décoller du grain fin des lieux, des heures et des situations. C’est ce que font les habitants, que l’accident nucléaire a contraints à se transformer en enquêteurs perpétuels ; c’est ce que fera aussi l’anthropologue qui tente d’éprouver et de restituer la texture de leur monde.
« L’enquête ethnographique que j’avais commencée en 2012 sur les programmes de mesure de la radioactivité dans l’air, les sols, les aliments – enquête que j’avais imaginée systématique – trouvait dans cette scène un de ses premiers points de butée. J’avais vu des gens mesurer tant et plus, mais j’entrevoyais là pour la première fois à quel point le champ d’expériences devait être ouvert pour comprendre comment les radionucléides se « comportaient », comment ils « s’exprimaient » ou « sortaient ». La prééminence d’un vocabulaire et de postures indiquait que ces expériences relevaient davantage de l’observation que de la métrique : les rizières, les forêts, les champs, étaient transformés en plateformes d’observation d’où capter des flux, des parcours, mais aussi des frictions (entre une chose et une autre, entre les radionucléides et la racine du plant de riz, qui est différente de celle entre les radionucléides et les grains de riz, etc.). Il s’agissait donc moins de mesurer un taux de radioactivité que de décrire les manières extrêmement variées dont les radionucléides entraient en relation avec un environnement spécifique, une entité spécifique de cet environnement spécifique, une saison, un jour, le temps qu’il fait, etc. » (157-158)
Que les titres et les titres courants, qui permettent habituellement d’entrer dans un livre et d’enchaîner un chapitre à un autre, une section à une autre – que ces titres et titres courants se voient ici graphiquement bloqués ; que leur composition en colonne ou en verticalité fasse qu’ils ne courent justement pas, n’a rien d’anodin. Tout l’enjeu du livre, qui traite obliquement de l’accident nucléaire de Fukushima, et frontalement du quotidien dans un monde contaminé par de faibles doses de radioactivité, est précisément d’essayer de cerner et de décrire un événement qui ne passe pas, qui se refuse obstinément à passer, malgré toutes les tentatives – qu’elles émanent de l’État, de l’industrie, des médias ou de la lassitude des habitants eux-mêmes – pour que la page se tourne et que l’on puisse passer à autre chose. En ce sens, on ne peut pas à proprement parler dire, comme on serait tenté de le faire de prime abord, que le livre traite de la vie ou des tentatives de vivre après Fukushima. Le livre tente plutôt de décrire la façon dont l’événement-Fukushima bloque l’évidence du passage et de la continuité du temps.
« Bien loin de se résoudre dans une tension simplificatrice entre un avant et un après, l’événement catastrophique qui a eu lieu en 2011 mais qui s’étire depuis en longueur, manque, malgré toutes les manœuvres symboliques pour en marquer la fin, d’horizon de clôture. Quelque chose est parti pour durer, et de mon point de vue, cette persévérance implique de revoir les méthodes d’enquête. » (220)
Le temps se grippe lorsqu’un présent ne peut pas muer en passé. Un détour par des pensées du temps largement oubliées montrerait que le présent, considéré comme mode d’existence, se définit au moins par deux caractères. Est présent ce qui est en travail, en train de se faire, ce dont le sens n’est pas arrêté ou stabilisé mais toujours en train de se jouer ; est présent ce qui a gagné la puissance de concerner, de s’imposer à l’ordre du jour parce qu’il contraint à lui prêter attention. Ces deux caractères, qui font de l’événement-Fukushima un présent perpétuel, transparaissent à chaque page et à chaque pas du travail de Sophie Houdart. Le livre s’ouvre sur une section « Dislocations », parce que ce qui se dégage d’abord de l’enquête, c’est la façon dont l’événement fait exploser le tissu du monde le plus quotidien, de sorte qu’il faut en permanence réapprendre et réajuster le rapport aux choses et aux êtres – et qu’on ne pourra plus, pour des raisons désormais vitales, faire l’économie de cet apprentissage et de ces ajustements perpétuels.
« Ce qui est devenu le lot commun, ce n’est pas l’inconscience ou le déni, mais l’impossibilité même de pouvoir être inconscient. De ne plus pouvoir se déplacer, manger, boire, respirer, contempler, travailler, cultiver la terre, sans être parfaitement au clair sur ce que chacun de ces gestes emporte avec lui. Et si encore… si encore il était possible d’être parfaitement au clair… Mais non. L’impossibilité de l’inconscience se double d’une inévidence, d’un trouble, qui à la fois opacifie le régime d’attention requis par la situation et le renforce. » (386)
Ce qui empêche également la page de se tourner, ce sont les trous que l’événement-Fukushima fait dans les paysages familiers. De la même façon que les Manouches, en brûlant certains biens des défunts et en s’interdisant de prononcer leurs noms, creusent ou évident les habitudes et la langue, non pour vouer à l’oubli mais pour intensifier la présence des disparus [1], les trous que la contamination creuse dans les lieux et les parcours familiers contribuent paradoxalement à maintenir vivace la présence de l’événement et à l’empêcher de passer.
« Je me joins à l’équipe de monsieur Nonaka, qui avance bientôt tranquillement d’un lopin de terre à l’autre, les étudiants ou bien les agriculteurs prélevant chaque fois, en trois points, six carottes de trente centimètres de terre. La plupart du temps à pied, nous discutons. L’un s’arrête devant une stèle, aux côtés d’un portique en pierre qui marque l’entrée d’un sanctuaire. Sur la stèle sont gravés les noms des donateurs et les sommes qu’ils ont versées pour l’élévation du torii. La collecte d’échantillons est aussi l’occasion, pour les habitants, de parcourir et de faire découvrir leur territoire. Ils racontent volontiers aux chercheurs venus d’ailleurs comment ils y vivaient, comment ils l’habitaient, précisément. « Avant, je faisais du kendō dans ce dōjō qu’on voit là-bas, une fois par semaine », « mes enfants venaient jouer là », « dans cette maison, monsieur travaillait à la poste et madame à la mairie »… À les entendre, je réalise qu’en même temps qu’ils se convainquent d’un retour possible, d’une reconquête envisageable, ils formulent, à notre intention autant que pour eux-mêmes, ce qui ne reviendra pas, ce qui ne sera plus. » (195-196)
La dernière décision graphique remarquable du livre, c’est l’absence totale d’illustration ou de documents photographiques en dehors de sa couverture et de sa page de garde – fait somme toute assez rare pour un ouvrage ethnographique contemporain. Le seul élément qui fasse ici image est celui du langage, des mots et de leur graphie, en français ou en japonais. Ce parti-pris semble lié à une exigence descriptive radicale : tout ce qui est donné à voir doit l’être par le travail d’une description qui refuse l’illusion, la fausse évidence et les pièges de l’immédiateté. Mêmes les textes et documents – qu’il s’agisse d’articles scientifiques, de manifestes paysans, de guides de randonnées ou de rapports d’experts (lorsqu’ils atteignent des pics d’indécence stratosphériques, ces derniers font l’objet de chapitres entiers, intitulés « Ritournelles ») – apparaissent comme des lieux que l’anthropologue arpente en en proposant une description. L’une des caractéristiques majeures de ce travail descriptif, c’est son refus de l’immédiat comme du définitif. On a ici affaire à une description qui ne cesse de se chercher et de se reprendre, fait part de ses hésitations et de ses doutes, fustige sa propre hâte ou corrige son propre empressement à s’emparer d’images-chocs et à les monter en mayonnaise pathétique. On a affaire à un regard qui, dans sa naissance, son exercice et sa restitution, semble en permanence habité par le souci de lutter contre la génération spontanée du cliché – qui risquerait d’écraser une situation en la réduisant à une autre, d’en figer l’ambivalence, d’en immobiliser la pulsation.
« La première fois que je me rends au mont Kuchibuto, c’est en voiture. Nous sommes à l’automne 2016. Monsieur Ōno conduit et nous prenons la route derrière chez lui, pour bifurquer rapidement vers la droite avant le tunnel. Très manifestement, la route n’est pas fréquentée ni entretenue. J’ai un souvenir fort de ce moment. Le souvenir de nids de poule et de fissures nombreuses sur la route, dans lesquelles s’épanouissait la végétation. Le souvenir d’un jardin d’enfants laissé à l’abandon, les couleurs délavées des installations dans l’aire de jeu. J’ai même souvenir d’avoir pensé que le tableau était trop facile, en un sens, qu’il accrochait trop l’émotion et la pensée là où précisément elles étaient attendues, d’avoir été tant cultivées, aussi, dans les films et les documentaires. L’image m’était certainement venue alors, comme en écrivant ces lignes, de la grande roue à Pripiat (Tchernobyl), qui devait être inaugurée le 1er mai 1986 – certains motifs sont tellement persistants… » (253-254)
En partant de cette exigence descriptive radicale en lutte avec le cliché, de ce blocage d’un temps-paysage qui pourtant continue de pulser, et de cette opacité ou de cette visibilité perpétuellement entravée des êtres et des relations, que développer comme style de narration ? L’écriture de Sophie Houdart investit et explore le registre de la chronique – le récit d’une journée, d’une semaine, d’une saison, d’une année. Dans ses points de condensation, cette écriture frôle quelquefois l’art de l’énumération et des listes à la Sei Shônagon.
« pause. Plaçons-nous au milieu des années 2010, quelques années après que la triple catastrophe, un tremblement de terre, un tsunami, une catastrophe nucléaire, a touché le nord-est du Japon en mars 2011.
Au milieu des années 2010, les débats pour savoir à qui appartenait la catastrophe – aux experts en nucléaire ? aux experts en Japon ? – s’étaient taris.
Au milieu des années 2010, ce que le collectif hybride avec lequel je travaillais appelait les expéditions éclair, qui s’étaient multipliées depuis 2012 aux alentours de la centrale de Fukushima Daiichi (quitter Tokyo en train, louer une voiture à la station de Fukushima, rejoindre la côte en s’approchant le plus possible de la centrale, frôler l’interdit…), étaient devenues moins fréquentes.
Au milieu des années 2010, la chasse aux Pokémons rares dans la zone interdite venait elle-même d’être interdite.
Au milieu des années 2010, la patrimonialisation de certains des vestiges de la catastrophe avait tout juste commencé.
Le comité des Jeux olympiques s’était alors décidé pour la candidature japonaise et l’on entendait dire que le village olympique serait précisément installé dans le nord-est du Japon, d’où partirait aussi le marathon – façon, disait-on, de participer à l’effort de « reconstruction du Japon ».
La plupart des centrales japonaises avaient fermé, faisant espérer aux militants antinucléaires une sortie de l’énergie atomique, puis elles avaient redémarré sous l’impulsion d’un gouvernement soucieux, comme en France, de travailler à l’autonomie énergétique du pays.
Au milieu des années 2010, les consultations et décisions hâtives concernant les sites d’enfouissement temporaire des déchets radioactifs, en revanche, battaient leur plein.
Mais, tandis que la centrale de Fukushima Daiichi continuait de perdre ses eaux radioactives, la question de la vie longue des matières radioactives n’était pas publiquement abordée. » (218-220)
L’exploration du registre de la chronique constitue un autre témoignage de cette humilité épistémique dont on devrait commencer à saisir qu’elle est à sa façon une forme de radicalité. L’humilité épistémique se caractérise par le souci de rester au ras du sol (en latin humus), par le refus presque obstiné de la montée en généralité, de l’abstraction tout-terrain, et parfois même de la conceptualisation. Cette dernière est alors efficacement remplacée par des fins de chapitre ou de section qui fonctionnent comme des points de condensation ou de cristallisation sensible de tout ce qui – choses vues et entendues, regards happés et contrariés, affects ambivalents – a été emporté et brassé par la ligne narrative.
« Il faudrait pouvoir, de la sorte, brasser les temps dans une énumération boursouflée, qui ferait tournebouler les séquences historiques et ce faisant, laisserait apparaître des récurrences, à tout le moins des échos, ou des rappels. Décrire une catastrophe, en somme, en s’empêchant d’y trouver un début et une fin. » (347)
La forme-chronique doit aussi être entendue depuis le champ sémantique de la maladie chronique, avec sa longue durée, son évolution lente et son caractère fondamentalement inguérissable. La chronique que tisse Sophie Houdart est le récit effectué au jour le jour, et repris d’année en année, de l’exploration d’un territoire (blessé) qui est aussi un paysage temporel (bloqué), au fil d’une déambulation – où la marche se voit transformée en méthode d’enquête – parmi les lieux et les êtres qui le composent ou le recomposent chaque fois toujours différemment.
« Avril 2015. Je suis venue pour rester un peu ; la famille Ōno et moi faisons lentement connaissance. Autour d’un thé, nous discutons. La situation n’est pas facile, amorce monsieur Ōno. Beaucoup de choses restent très contaminées, les légumes sauvages, les champignons surtout. Impossible encore cette année de cultiver les shiitake, comme il le faisait toutes ces dernières années dans le sous-bois au-dessus de chez lui. Alors il a bien fallu penser à diversifier les activités. Certains se sont lancés dans la vigne ; un autre a tout misé sur les pommes. Il faut positiver, philosophe-t-il : la situation est difficile certes, mais elle est aussi intéressante, elle oblige à se lancer dans de nouvelles dynamiques, à tester de nouveaux appariements. Devant cette adversité, la communauté locale est soudée. Les gens se serrent les coudes, s’encouragent, se disent que ça vaut la peine d’essayer, que ça va aller.
Ce temps-là est délicat à décrire. Il est fait des menues choses qui, inscrites à même la vie quotidienne, ont dû se comprimer ou se déplacer pour faire place à celle-là, la radioactivité, qui les affecte en retour. C’est parfois subtil. Parfois elle ne paraît qu’à peine. Parfois elle semble modifier une relation, et puis finalement non, ou bien pas tant que cela, ou bien pas durablement. Mais certaines figures l’accrochent particulièrement, la retiennent plus que d’autres et constituent de ce fait des points où crisper l’observation. Ainsi des champignons. Ou des sangliers. Mais les histoires, ici, ne se racontent pas en ligne droite. » (228-229)
Le choix du registre narratif de la chronique, et de la mosaïque de descriptions qu’elle assemble, est, enfin, un choix politique. C’est que la vie dans et depuis l’événement-Fukushima (et le récit ou la description qui la relaie) est prise dans la tenaille de ce qui s’atteste, un peu partout aujourd’hui, comme « (im)possibilité de la réparation [2] ». Pour les habitants du Tōhoku qui n’ont pas été déplacés, comme pour toutes celles et ceux qui, aujourd’hui et un peu partout dans le monde, sont contraints de vivre dans des ruines, il n’y a pas d’autre choix que d’essayer – sur le mode de l’expérimentation, de l’apprentissage par essais et erreurs – de continuer. Mais un spectre obscène guette cette continuation : celui de la célébration, à bonne distance, de la capacité de résilience des autres, qui finit toujours par légitimer le monde comme il va (dans le mur). C’est aussi pour contourner cet écueil que Sophie Houdart comme la plupart de ses enquêtés ont fait le choix de l’humilité épistémique : ne pas décoller du ras du sol, pour ne plus avoir à se demander où atterrir. Elle et ils ont compris que la vie dans la catastrophe n’était porteuse d’aucune leçon universelle. Elle et ils savent ou sentent que sur chacun de leurs gestes pèse une question désormais lancinante. Comment apprendre à (bien) vivre dans un monde irrémédiablement abîmé, sans que chacune des maigres réussites de cet apprentissage ne soit immédiatement enrôlée pour contribuer à la normalisation de la catastrophe – à la constitution d’une expertise qui pourra s’exporter en kit de survie sur les lieux des dévastations futures ?
« Décrire. Puis commencer à s’inquiéter. De qui de telles descriptions peuvent-elles faire le jeu ? Quel est le risque pris à cette mise à plat du monde ? Qu’est-ce que charrie avec lui le fait de résister consciencieusement à des dramatisations mal placées (pas de zone interdite façon Stalker, pas de « dernier homme de Fukushima ») ? Tout cela n’est-il pas susceptible de donner crédit à l’idée, à laquelle travaillent ardemment les institutions gestionnaires des risques nucléaires, qu’une vie-avec-radioactivité soit finalement envisageable ? Qu’elle doit même être envisagée parce qu’on n’a rien sans rien, et qu’un accident nucléaire, partout – on le sait et on le claironne maintenant –, est toujours possible ? Qu’en conséquence, on doit s’y préparer ? Et que, justement, Fukushima peut, à cela, nous aider ? » (20)
Julien Pieron








