Il faut défendre la ZAD de Notre Dame des Landes - Par Sylvaine Bulle maitre de conférence en sociologie

« Cette conception de la politique, n’est donc ni morale ni normative, mais civique : y compris dans la conception et l’usage du droit que l’occupation retourne à son profit. Ainsi, des biens primaires et institués – les routes, les équipements mais aussi les maisons expropriées et aujourd’hui concédées au groupe Vinci, les jardins – se transforment en biens communs de la zone, les ressources des institutions d’Etat sont instrumentalisées pour perpétuer l’auto-organisation. »

paru dans lundimatin#57, le 18 avril 2016

Il faut défendre la ZAD de Notre Dame des Landes Sylvaine Bulle

Bien au-delà de la lutte politique contre la construction de l’aéroport de la région Grand-Ouest qui dure depuis 40 ans, il y a la ZAD de Notre Dame des Landes : une occupation singulière des terres dont le Conseil Général est propriétaire, et qui se consolide depuis six années. La Zone à défendre et l’occupation du bocage sur les communes entre Vigneux et le Temple de Bretagne, est, disons-le, unique dans le rapport aux institutions et dans la façon d’inventer une culture politique de l’autonomie. L’occupation marque de surcroit la rencontre entre des mondes bigarrés : anarchistes, activistes écologistes, Bretons, paysans, urbains désocialisés marqués par la rue, la prison ou les dépendances. Tous soutiennent la résistance des riverains et agriculteurs menacés d’expropriation.

L’annonce d’un référendum « abracabrantesque » ne change rien à l’activisme qui règne au sein de ce territoire zone d’expérimentation, de facto laboratoire politique et écologique. Les multiples annonces politiques, l’actuel état d’urgence, n’ébranlent pas les habitants de la ZADqui perpétuent le travail de la politique : dévoyer l’acronyme ZAD, Zone d’aménagement différé, en Zone à défendre, détourner les appels d’offre officiels au profit de chantiers locaux, récupérer les terres expropriées et les entretenir, accumuler des savoirs de toute sorte, et expérimenter des formes d’engagement « révolutionnaire » (la destitution des infrastructures du pouvoir ou la Commune à venir) ou ordinaires. Quand l’état d’urgence compte ses ennemis, fragilise les contre-pouvoirs démocratiques, la ZAD et le mouvement anti-aéroport comptent leurs amis : le nombre exponentiel des comités de soutiens, des jumelages, les « Communes » et les luttes amies, les démultiplications de caisses de soutien, comme autant de formes vives de la politique.

Dévoiler la réalité

L’occupation de Notre Dame des Landes est en effet, au delà du strict mouvement d’opposition à l’aéroport porté par les historiques et les riverains, un projet politique d’émancipation individuelle et collective et une double critique réaliste du capitalisme et de l’Etat.

A Notre Dame des Landes, l’élu, l’ingénieur (Biotope, Vinci) est une cible, alors que le paysan-hacker est au contraire la face éthique de la technique. Les 40 installations sur les terres du Conseil Général sont des textures fluides cherchant à partir de leurs propres ancrages et points d’appui des effets de totalisation ou de montée en généralité ou d’alerte : non seulement la dénonciation du projet d’aéroport et « son monde », mais le gouvernement par expertise et l’Etat (il s’agit de « défaire » l’Etat selon le nom d’un collectif sur zone), et la dénonciation de marchandisation de l’écologie ou du « paradigme » de l’écologie.

Le dévoilement du projet d’aéroport, sous différentes manières – de l’AG des collectifs d’agriculteurs et de riverains, expertise citoyenne, aux barricades et occupation – ébranle la social-démocratie, puisque les institutions d’Etat, les élus depuis des décennies tentent d’imposer la construction d’un équipement, « pour laquelle toutes les procédures ont été respectées ».

Ce sont ces mots imposés par le politique : la démocratie représentative, délibérative et bientôt participative, que la ZAD veut éteindre au profit d’une politique en acte, veut même détruire le spectacle du politique, COP 21comprise. La déclaration d’intérêt public prise en 2008, les procédures judiciaires ou administratives, les prédicats de la droite ou de la gauche sur la construction inévitable ne légitiment pas –voire ne légalisent pas – l’intervention publique. Au contraire la fragilité du dossier (sur le plan économique, de l’environnement) démontrée de part et d’autre par les résistants, les élus, certains équipementiers, fait apparaitre un soupçon sur un Etat vicieux et opaque où l’officiel cache l’officieux (les intérêts privés et les alliances).

Le propre de la ZAD et plus largement la résistance contre l’aéroport est de s’opposer pratiquement à la structure du pouvoir qui ronge la démocratie : qu’il se nomme Etat ou « experts » assimilés au pouvoir, du fait de l’émergence d’une technostructure, introduisant une confusion croissante entre les compétences techniques et les capacités politiques, induisant une dépossession des citoyens de leur souveraineté au profit d’un groupe restreint de techniciens ou élus. Les opposants démontrent comment ce réglage du pouvoir et du savoir a été opéré progressivement ou simultanément par les acteurs économiques (Vinci les acteurs économiques régionaux), les juges administratifs (et les séries noires des expulsions, des expropriations, et maintenant des assignations à résidence). « L’expert », les politiques, les « technocrates », mais aussi les médias officiels ont durant des décennies modifié le format de la réalité, fondé un nouveau réel qu’ils construisent sous les yeux des habitants et qui disqualifie les représentations alternatives. L’invocation du caractère impérieux des « lois » ou de l’intérêt général par les responsables locaux – pour légitimer la réalité qu’ils édictent – court-circuite la politique (l’activité qui a pour principe l’égalité »), et les milieux humains construits dans le bocage.

Habiter pleinement

Symétriquement au règne du politique et contrairement au conspirationnisme « populiste », l’occupation joue le registre de l’attention, et du commun. A Notre Dames des Landes, la citoyenneté nationale se retourne en appartenance communale. Les minoritaires (réfugiés, queer, transsexuels), les dominés (ou « arrachés ») qui sont nombreux, participent à l’édification d’une Commune ou d’un devenir commun. La crainte de la répression et de la sanction, le respect de la loi sont récusés en une sorte d’héroïsme ordinaire et en un projet civique, plus discret que d’autres résistances massives (données par l’exemple de Sivens).

Depuis leur position de boulanger, d’agriculteur, hacker ou forgeron, tous les occupants construisent une figure nouvelle de l’activiste et de la politique, autour d’un néo-radicalisme : contre le marché, contre Babylone, mais aussi contre les belles âmes de la décroissance et d’une certaine économie coopérative, assimilées elles aussi aux techniques de gouvernement ou au nouvel esprit du capitalisme. L’occupation de NDDL est une nouvelle loi civile, en faveur de l’organisation communarde enracinée dans le local, mais disséminant la lutte et les fruits de la lutte dans d’autres territoires (de Calais aux squats jusqu’à Kobané). Alors que la métropole apparaît fragmentée, productrice des inégalités et de l’invisibilisation, les collectifs du bocage fabriquent des milieux de vie ou font de l’occupation un mode de vie. Comment l’ignorer ?

C’est en effet la critique de l’organisation matérielle, technologique, physique du monde « capitaliste » – dont l’extrême droite, certains partis de gauche sectaires, mais aussi des totalitaires fanatiques se sont emparée – que NDDL revisite, mais autrement : au profit du « commun », voire de la Commune à venir. Habiter pleinement, voilà ce que les collectifs souhaitent opposer au paradigme du gouvernement (ou du pouvoir cybernétique), mais aussi du contrôle étatique (incarné par la COP 21) ou de la marchandisation écologique. Sortir des flux, du grand mouvement de fluidification général (théorisé par Tiqqun), c’est entrer dans le territoire (non pour le tenir mais pour l’habiter). Aux yeux des Landiens, l’écologie, le commun, le droit d’usage doivent rester en dehors de l’Etat-nation, de l’agriculture « diplômée ».

« L’esprit » de la ZAD tient précisément dans l’attention portée aux lieux devenant souvent des lieux de joie, l’appui sur des cadres matériels (une ruine, un bocage, une grange) et plus largement l’environnement, qui s’imposent, comme des éléments non pas de discours, mais d’intervention ou de prises. Habiter n’est pas seulement une modalité de lutte, mais une valeur (au sens de Dewey) permettant l’attention portée aux proches, avec des différences d’appréciation entre acteurs et avec une pluralité de relations entre les personnes et l’environnement. La ZAD est la constitution d’un monde sensible, sinon de régimes d’intensité sensible, puisqu’il y est question de tressage d’une pluralité d’activités humaines par le repeuplement, l’occupation rurale et l’autonomie alimentaire ou énergétique – régimes qui ne sauraient se cantonner à une étiquette « retour à la terre ». La ZAD doit demeurer une zone d’opacité où différents territoires (celui du glaneur, du flâneur, du migrant, du paysan) surimposent leur propre géographie humanisée au territoire « de l’Etat » ou du « capitalisme ». Avec différents territoires et différentes variantes : entre ceux qui cherchent à se faire connecter des territoires de lutte et affaiblir l’Etat, les communards et écologistes ancrés dans l’autonomie.

L’ébranlement de la critique

Ce renouveau de la critique sociale, celle-ci étant prise dans des milieux de vie, rend sociologiquement et politiquement possible des ébranlements critiques, que les partis écologistes ou radicaux, souvent inaudibles, les organisations alternatives et antimondialistes, et quelquefois anarchistes, peinent à saisir. L’occupation à Notre Dame des Landes n’est pas le lieu de petite terreur que les médias, certains riverains et politiques veulent dépeindre, terreur qui peut régner dans des milieux « radicaux ». Elle est le renouveau de la critique sociale réaliste, qui ébranle certains utopistes et situationnistes ou partis de l’imaginaire. Elle est de facto une vraie alternative aux djihadistes fanatiques, suicidaires ou terroristes, qui partent de leur côté en croisade contre la marchandisation du monde, la société du spectacle et des loisirs, contre les terrasses festives et « l’art de vivre urbain ».

Dénoncer, résister, en fabriquant des zones d’opacité et des expériences de vie, c’est bien ce qui se passe en ZAD. Fondamentalement, la ZAD déplace le point de fuite de la critique en extériorité qui tend aujourd’hui à s’égarer, du militantisme populiste au souverainisme, du quiétisme religieux au fanatisme sectaire. L’occupation montre de quoi les gens sont capables  : des réfugiés et des féministes cultivant ensemble la terre, entretenant des routes, des « arrachés » ou des ex-urbains issus des classes créatives, cohabitant avec des écologistes radicaux ou des agriculteurs historiques. Cette politique du « comment » de la démocratie, prenant appui sur une communauté de gestes – du boulanger, au forgeron, dans les ateliers, coopératives agricoles mécaniques – est une méthode d’organisation sociale et d’action politique. Même si la ZAD contient le réel le plus abrupt avec le principe de coexistence de la joie, de la violence pure ou de la transgression, elle hisse l’occupation et l’auto-organisation, la solidarité (quelles qu’en soient les modalités), au rang de bien commun. Elle fait de la radicalité une intériorité, comme Rancière le fait dans son propre domaine de savoir.

Cette conception de la politique, n’est donc ni morale ni normative, mais civique : y compris dans la conception et l’usage du droit que l’occupation retourne à son profit. Ainsi, des biens primaires et institués – les routes, les équipements mais aussi les maisons expropriées et aujourd’hui concédées au groupe Vinci, les jardins – se transforment en biens communs de la zone, les ressources des institutions d’Etat sont instrumentalisées pour perpétuer l’auto- organisation.

Au fond de ZAD, il y a, pour certains, la Commune, comme horizon des possibles, promise au succès ou à l’échec. Un enjeu majeur de l’occupation se jouera en cas d’abandon du projet, au delà de la reconnaissance d’une pluralité de points de vue ou de sensibilités sur la façon de vivre la condition humaine, et écologique, entre agriculteurs historiques, et occupants. Il s’agit de la perpétuation d’un territoire libéré, sur le modèle des communautés socialistes, de l’autonomie, tout en reconnaissant la place des « historiques ».

Dans la situation politique actuelle, un tel projet « anarchiste » consiste, tout en continuant de se situer dans l’horizon des théories altermondialistes, à rejeter les solutions « autoritaires » qui reposent sur la perspective d’un retour de l’Etat pour assurer ses fonctions judiciaires de régulation des rapports sociaux, de partage des terres. Mais loin de revendiquer la nostalgie d’un sens moral qui serait incarné par les valeurs ancestrales du local, de décence commune, les occupants font le pari du jeu de forces mutualisées par lesquelles s’édifie la construction de collectifs émancipés, tout en refusant la mainmise d’une majorité sur les minorités, ou la mesure par laquelle l’Un s’accorde au multiple. Cet élargissement toujours continu de la démocratie est différent d’autres projets, eux aussi centrés sur la critique de l’Etat et du capitalisme, mais voyant un salut dans l’édification de « communs », de la production ou de la connaissance (Dardot et Laval, Bauwens). Car il tire avantage de son enracinement dans le territoire, l’autonomie, et le refus de toute tentative de récupération démocratique, populiste et nostalgique.

Référendum ou non, la politique d’émancipation sociale est à l’œuvre, disent les Landiens, irréversible, quelles que soient les formes de lutte (violence incluse), quelles que soient les fractures internes, l’asymétrie de certains collectifs et des points de vue entre légitimistes et agriculteurs (légalistes). Quelle que soit l’issue du référendum et des procédures, ni le droit, ni la démocratie participative ne seront une garantie, pour les occupants, qui ont trouvé ici la possibilité de rompre leur isolement, par le rapprochement catégoriel avec d’autres situations, par le partage de gestes, autour d’un projet commun, de pouvoir y rester. Il faut défendre l’occupation de Notre Dame des Landes pour « défendre la société ».

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