Il est venu le temps de la déconnexion...

Google : conditionnement social et totalitarisme smart.

paru dans lundimatin#25, le 15 juin 2015

Google, Facebook, Twitter, Apple, Amazon, etc. sont les services idéaux d’un nouveau panopticon numérique. Ils récupèrent et revendent des échantillons individuels de nos vies, avec lesquels ils produisent une vaste gamme d’instruments servant à catégoriser, prédire et influencer les comportements. Le monopole de ces informations et leur revente donnent à ces services un pouvoir de conditionnement social sans précédent dans l’histoire. Notre acquiescement à l’accumulation continue de données contribue de manière déterminante à cette concentration de pouvoir.

Pourquoi consentons-nous, tels des exhibitionnistes numériques, à la complète radioscopie de notre sphère privée ? Pourquoi fournissons-nous volontairement les données dont toute surveillance basée sur le partage entre comportements « normaux » et « déviants » a besoin ? Pourquoi ces Big Brothers sont-ils devenus nos meilleurs amis ? Pourquoi avons-nous plus confiance dans les machines qu’en nous-mêmes et en nos véritables amis ? Pourquoi contribuons-nous à dessein à l’accélération de l’exploitation comme à la stabilisation du capitalisme ?

Le passe-temps de l’optimisation et du dévoilement personnel remplace les catégories dépassées de l’État-policier

Un smartphone lifestyle, maniable et tendance, rend possible la participation sociale à un monde de l’information numérique presque total. Tout cela repose sur l’hypothèse confortable que nous pourrons ainsi contrôler nos vies et notre travail de manière plus efficace, plus smart. Le passe-temps de l’optimisation et du dévoilement personnel remplace les catégories dépassées de l’État-policier orwellien — personne n’est ici réduit au silence, au contraire, chacun est plutôt poussé à un incessant bavardage en ligne. Ainsi, par notre constante activité connectée, nous cédons la maîtrise sur des détails personnels sensibles à des tiers et nous livrons notre auto-détermination à une complète ingérence numérique.

Comment chaque moment de notre vie est enregistré et évalué

Transmises par mon portable, les coordonnées de géolocalisation dessinent mes habitudes, mes trajets, mes lieux de vie. Ma carte de crédit ou de retrait bancaire laissent aussi quotidiennement une trace individuelle du montant, de l’endroit et de la nature de mes dépenses. Le téléphone, les e-mails, Twitter et Facebook livrent un sociogramme quasi-intégral de mes contacts : un logiciel simple répond par un graphique à la question « Qui est lié à qui, et à quel point ? ». Les mots-clefs et l’analyse sémantique des communications non-cryptées dévoilent mes relations sociales et la manière particulière que j’ai de m’exprimer.

Il suffit de quelques mois pour obtenir une analyse assez précise de mon « profil de comportement » individuel, et de là mon comportement « normal » prévisible. Les irrégularités de ce comportement sont ensuite aisément détectables et déclenchent instantanément l’attention accrue des mouchards institués et des exploiteurs commerciaux de données.

Aucune des méthodes d’analyse citées ne nécessite d’investissement personnel immédiat de ces autorités de surveillance ou de leurs associés privés. Personne n’a besoin de s’intéresser explicitement à moi ! Des algorithmes évolutifs effectuent l’analyse depuis les centres de calcul via le cloud, automatiquement et parallèlement à celle de millions de fournisseurs de données « volontaires ».

Qui se procure un smartphone dernière génération accepte le fait qu’il ne puisse jamais être éteint complètement. Qu’il se laisse tranquillement mettre en marche par un « appel » à distance. Que à côté du microphone, la caméra aussi est constamment activée, afin de pouvoir contrôler le téléphone portable par mouvements oculaires. Bourré d’une vingtaine de capteurs au total, il perçoit en continu notre environnement. En revanche, pour ce qui est de l’interface d’échange de données, le fabricant devient sciemment économe : nos données doivent toutes atterrir dans le cloud c’est-à-dire dans les fermes de serveurs de Google, non-cryptés afin que Google puisse en analyser le contenu.

Bracelet-fitness et kit santé - Outils d’optimisation individuelle

Ce faisant, les capteurs de notre compagnon permanent se rapprochent toujours plus de notre corps.

Plus de 30000 « apps » (applications pour smartphones et tablettes) sont disponibles pour le thème « Santé et Fitness », deux fois plus sur le thème « sport » et quelques 25000 dans le domaine « médecine ». En connexion sans-fil avec un des innombrables bracelets-fitness ou montres-intelligentes, les apps comptent les pas, la dépense de calories, la fréquence du pouls, le taux de glycémie et nous informent même de la qualité de notre sommeil. Celui qui les utilise est invité à contrôler méticuleusement s’il atteint ses objectifs personnels — qu’il s’agisse de perdre du poids, de nouvelles performances sportives ou bien de vivre « sainement ». Tout incidemment, de manière ludique et smart, est intériorisée la doctrine sociale de l’auto-discipline et de l’optimisation personnelle. Pour les « performeurs » modernes, le bracelet-fitness tendance est d’ores et déjà la norme. Les premières compagnies d’assurance offrent dès à présent des remises sur leurs tarifs à ceux qui peuvent leur prouver numériquement qu’ils ont effectué plus de 5000 pas dans la journée.

Tandis qu’en Allemagne patients et docteurs résistent jusqu’à présent avec succès à la mise en fonction d’une carte électronique d’assurance maladie contenant tout le dossier médical, Google et Apple se passent des conflits et des négociations en transformant le smartphone d’appareil-fitness en véritable centre de santé numérique. Pour une prise en charge optimale de la santé sur smartphone, Google Fit et Apple Healthkit demandent les ordonnances numériques des médecins, les résultats des laboratoires d’analyses incluant la médication, ainsi que la saisie de ses habitudes alimentaires.

Par la récupération et le décryptage du génome humain, google cherche à obtenir l’hégémonie sur les données. En présentant, en juin 2014, son logiciel de traitements de données génomiques, Google lançait la plate-forme la plus importante de son projet Google Genomics. Et déjà les deux plus grosses banques de génomes dans le monde chargent l’infrastructure du Cloud de Google de l’analyse et du traitement de ces données.

All data are creditdata - Google, système d’exploitation de la vie

« Nous ne sommes pas les clients, nous sommes les produits » de Google, de Facebook, de Twitter et consorts. À la faveur des révélations de Snowden et du débat sur la surveillance de masse par les services secrets et leurs associés économiques, le message rentre petit à petit dans les esprits. Beaucoup ont longtemps cru que Google n’était pour l’essentiel qu’un moteur de recherche et que la création d’une banque de données de toutes les recherches effectuées, incluant les résultats « pertinents », servait en premier lieu à rendre disponible des offres ou des connaissances. Entre-temps, cependant, il n’y a plus rien de paranoïaque à dire que l’analyse des liens particuliers entre toutes les requêtes individuelles constitue la principale fonction du moteur de recherche et que le moteur de recherche en lui-même n’est que la pièce maîtresse d’un recensement monopolistique de toute la vie. C’est là-dessus qu’est bâtie la position de leader sur le marché de Google, sur des navigateurs (Google Chrome), des systèmes d’exploitation pour téléphones portables (Android), des services de vidéos en ligne (Youtube) et de messagerie électronique (Google Mail). Google ne fait même pas secret de son accès à tous les contenus non-cryptés. La seule façon d’y remédier, de contrecarrer Google, est une communication cryptée d’un bout à l’autre.

Le service de prêt issu de Google, « Zestfinance », utilise selon ses dires plus de 80000 indicateurs différents pour vérifier la fiabilité du crédit de ses clients et déclare conséquemment « all data are creditdata » [« toute donnée est pertinente pour qui veut faire crédit »]. L’énorme quantité de paramètres pris en compte permet même un contrôle bien plus détaillé de la solvabilité : qui mérite de bénéficier d’un financement des études ou d’une assurance santé ?

Dans le futur, tous les objets à commande de notre environnement devraient avoir un système d’exploitation et être connectés entre eux et avec nous. Grâce à sa position sur le marché et à sa puissance financière, Google travaille avec acharnement pour imposer son système d’exploitation « Android ». Pour preuve, ses récents investissements dans des entreprises du domaine des thermostats, des détecteurs de fumée, des robots ménagers, des caméras de surveillance, des voitures sans conducteurs, des satellites, des drones, des câbles internet sous-marins, des ballons-internet. Il s’agit pour Google d’y placer leur propre système d’exploitation et de maîtriser l’accès à la plus grande partie possible de l’infrastructure de données.

Bien plus qu’un business et un monopole de l’information

La description des activités de Google comme système de récupération et d’analyse d’informations personnelles n’est pas nouvelle. Mais tel n’est pas l’objectif premier de Google. Ce dont il s’agit, pour eux, c’est de construire une nouvelle réalité.

Qui examine de plus près la pièce maîtresse de Google s’aperçoit que le moteur de recherche a été programmé de façon hautement manipulatrice. Pas uniquement au sens démodé des publicités aussi ciblées que possible, mais plutôt concernant l’accessibilité de l’information elle-même. Au moyen d’algorithmes complexes servant à hiérarchiser et privilégier les entrées, des utilisateurs différents reçoivent des réponses différentes à la même question. Avec des profils personnels minutieusement détaillés, une influence subtile et très efficace de l’utilisateur est déjà possible à ce stade. Un accès internet anonymisé est ainsi la condition impérative pour obvier à ce type de manipulation.

Google, quelle est la prochaine chose que je dois faire ?

Le but ouvertement déclaré de Google est de développer sa position privilégiée de compagnon personnel et de manipulateur smart. Bientôt, a déclaré l’ ex-PDG de Google, Éric Schmidt, on ne demandera plus à Google de faire une recherche, mais quelle est la prochaine chose que je dois faire ? En effet, dans son imagination débordante, Google organise notre vie entière. Il faut dire que depuis peu Google se consacre à l’étude de la formation de la volonté humaine, grâce au projet Google Brain.

Totalité smart et nouveau bénévolat

À la différence du régime totalitaire imaginé par Orwell, la question, ici, n’est plus de supprimer des pensées et d’étouffer dans l’oeuf les crimes de pensée en éliminant le vocabulaire nécessaire pour les formuler. Le « panoptique numérique » que Google, Facebook et d’autres contrôlent actuellement avec plus d’ardeur même que leurs associés gouvernementaux ne fait plus taire personne, mais encourage tout le monde à être connecté en permanence. Plutôt que de nous faire taire, on nous incite à dévoiler nos tentatives d’organisation et à optimiser notre vie. Manifestement, il ne s’agit plus de contraindre, mais de rendre dépendant. Plus de phrases menaçantes et répressives, au contraire : c’est par la créativité et l’efficacité que le monde multicolore et friendly des applications de smartphones stimule notre « libre » mise à nu. Ceux qui refusent cet étalage continu de soi-même se rendent certes suspects, mais ne sont pas punis. Et s’ils ne sont pas isolés, ils s’isolent eux-mêmes.

Débuts de résistances

Ceux qui cherchent à déjouer l’espionnage des données personnelles de toutes sortes ou à se défendre activement face aux prélèvements ADN ou aux caméras de surveillance devraient préalablement aussi songer stratégiquement à la façon dont ils révèlent — ou non — leurs données au quotidien. Relier entre elles mes différentes activités, centres d’intérêts, goûts, achats et communications en une seule identité numérique est le fondement de la puissance de tous les outils d’analyse policière. Des méthodes de séparation d’identités contextuelles permettent par exemple de partager sans beaucoup d’effort sa vie réelle en plusieurs identités numériques.

Nous appelons donc à ne pas épiloguer sans fin et en toute impuissance sur les principes d’un internet libre et anonyme comparé à la réalité de la surveillance, mais, premièrement, à utiliser les possibilités d’empêcher la récupération de données dans notre vie de tous les jours et, deuxièmement, à s’opposer résolument à ces incursions quotidiennes.

Kick glassholes : défoncer les connards qui portent des lunettes connectées

Et si on ébranlait la puissance de formatage de Google en lui opposant un précédent qui crée un signe emblématique et inoubliable de refus ? Les Googleglass sont une excellente opportunité du fait de leur caractère très controversé pour une large part de la population. Google est extrêmement sensible aux résistances sociales. L’inquiétude était donc grande quand, l’année dernière, les navettes de Google à San Francisco ont été bloquées et attaquées à maintes reprises. Des activistes s’étaient mobilisés contre l’énorme augmentation du prix des loyers à proximité des arrêts où passent les bus de luxe climatisés avec à leur bord les super-employés à destination de la multinationale de la Silicon Valley.

Concrètement : si l’on enlève les Googleglass du nez de la personne en face de nous dans le métro ou qu’on croise dans la rue, il est vraisemblable que la discussion sur la surveillance et la récupération continue de données naîtra d’elle-même. Qui veut être enregistré, filmé ou pris en photo à son insu, tout cela assorti de la géolocalisation exacte, et immortalisé sur les disques durs de Google ? Qui veut être « google-isé » et identifié au premier regard de chaque passant porteur de Googleglass grâce à la banque d’images disponibles sur internet ? Aux USA, l’application logicielle de reconnaissance faciale pour les Googleglass recourt immédiatement à une banque de données de 450 000 délinquants sexuels. Notre vie, pour les concepteurs du programme, serait nettement plus sûre si l’on savait à tout instant à proximité de qui l’on se trouve !

Nous proposons de demander aux smart-monsieurs et smart-madames d’ôter leurs lunettes ou sinon de le faire pour eux. Le but étant, par la confrontation quotidienne avec ces lanceurs de modes technophiles bénévoles, de rendre peu attractif le port de Googleglass et d’ouvrir des débats sur la récupération et l’exploitation de données personnelles. Des altercations sérieuses ont déjà eu lieu aux USA à ce sujet du fait de la préoccupation légitime de ne pas être furtivement scannés et enregistrés. Beaucoup de bars et de clubs prennent part à la campagne contre les « glassholes » et les mettent à la porte pour protéger leur clientèle. Non sans raison, la sortie des Googleglass en Europe a été repoussée à 2015, alors qu’en Angleterre, où chacun est accoutumé à une surveillance vidéo permanente, elles sont disponibles depuis fin juin 2014 [ndt : Google a depuis annoncé mettre un terme à la commercialisation de ses lunettes].

Ne collaborons plus – détraquons le réseau

Leur idée de réseau nous relie comme source humaine en tant que « noeuds » dans un filet qui capture toutes choses et tout un chacun. Leur vision d’une société technocratique entièrement basée sur le réseau, et par là contrôlée, se passe d’emblée de relations humaines directes. À l’inverse, elle a vocation à détruire les structures dépassées comme les solidarités locales ou la disposition à l’entraide dans un quartier. Ces structures opaques incrustées sont moins fluides et donc moins facilement exploitables du point de vue du capitalisme cybernétisé. Plus nous ne sommes qu’un noeud isolé sur leur réseau, plus nous rentrons dans le moule et rendons stable un cyber-monde capitaliste bien réel. De différence entre « le monde réel » et « internet », il n’y a plus. Parce qu’il a imprégné nos vies, nous vivons déjà dans l’ère post-internet. Non seulement nos avatars, mais nous-même sommes aussi limités par les bornes conceptuelles de ce médium. Au prétexte de nous ramener ensemble, ils ne font que nous absenter les uns des autres. Notre addiction à ces médiums croît à mesure que grandit la distance entre nous.

Nous sommes confrontés à une offensive d’ampleur, qui s’en prend à notre vie sociale tout entière au profit d’une accumulation de pouvoir gigantesque et inédite.

Plus nous croyons pouvoir comprimer chaque jour, parce qu’on peut accomplir des besognes plus vite à l’aide d’un smartphone ou d’un ordinateur, plus notre quotidien se condense et s’accélère. Nous sommes « invités » à contribuer à la numérisation intégrale, à sans cesse nous optimiser, à travailler. Nous ne gagnons pas du temps, nous en perdons pas mal sur leur réseau. Ce que nous gagnons en fait, c’est de la dépendance.

Certes, l’Internet offre certaines possibilités de coordonner notre « travail politique » par-delà de grandes distances. Nous n’avons pas oublié non plus quelles possibilités de mobilisation et de communication rapide ont été données aux révoltes naissantes des dernières années par les réseaux sociaux. Néanmoins, après une analyse attentive, l’état des lieux est nettement négatif.

L’intrusion numérique quotidienne n’est pas le fait du « développement » technologique de la société, de même qu’il n’y a pas de processus « neutre » de gentrification des quartiers.

Le temps de la déconnexion est venu.

Nous sommes confrontés à une offensive d’ampleur, agressive et intentionnelle, basée sur la poussée technologique, et qui s’en prend à notre vie sociale tout entière au profit d’une accumulation de pouvoir gigantesque et inédite. Avec cela en tête, il n’y a pas de sens à en rester au niveau de la critique de la technologie et à commenter le soi-disant « esprit de l’époque ». Les éditorialistes de la gauche conservatrice s’en chargent, sans la moindre intention de compromettre cette progression technologique.

Nous devons d’urgence contre-attaquer les ennemis des rapports sociaux directs, qui sont d’ailleurs facilement repérables. Nous devons laisser derrière nous leur réseau et leurs règles, leur bloquer l’accès à nous. Le temps de la déconnexion est venu. Lions-nous plutôt à d’autres camarades qui résistent pour miner leurs infrastructures et leur idéologie du réseau. Attaquer leurs serveurs, trancher leurs fibres optiques, ce serait la réponse adéquate à leur emprise sur nos vies.

Mettons-les hors ligne !

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