Pouvoir et puissance

Refuser de parvenir : une joie pure
Sébastien Charbonnier

paru dans lundimatin#487, le 9 septembre 2025

Le philosophe Sébastien Charbonnier vient de publier cet épatant Pouvoir et puissance (Vrin), il y ouvre et déplie une question absolument cruciale et décisive : comment réfuter le pouvoir et les dominations tout en déployant notre puissance d’agir ? Nous en discuterons avec lui dans le prochain lundisoir, en attendant et comme avant-goût, quelques bonnes feuilles.

Hypothèse : cesser de se rapporterà des ordres

34. « Agis sans faire ; travaille sans effort » [1].

Lao Tseu a condensé, dans cette devise diamantine, la perspective de puissance. Cet ouvrage peut être vu comme une tentative de déployer les conséquences pratiques qui y sont impliquées.

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35. Même s’il n’y a de puissance d’agir que se déployant dans l’apprendre, à l’épreuve des problèmes, je concède l’énoncé d’une solution pratique : refuser les pouvoirs – parce qu’ils rapportent.

L’objection suivante viendra probablement : « refuser les pouvoirs, c’est se condamner à l’impuissance ! » Ce serait se méprendre terriblement, car le refus des pouvoirs est une condition de l’exercice de la puissance, et, réciproquement, l’exercice de la puissance est une condition du refus des pouvoirs.

Ces deux propositions s’infèrent donc l’une l’autre : elles sont équivalentes.

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36. Refuser de parvenir aux pouvoirs : refuser de les exercer, refuser de les subir. Selon les situations l’un des refus conditionne l’autre, pas toujours dans le sens que l’on croit.

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37. La puissance est le fondement objectif, parce que relationnel, du mieux ; les rapports de pouvoirs ne peuvent produire que du pire, parce qu’ils amoindrissent en empêchant les relations.

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38. Sartre décrit ainsi son oncle : « toutes les maximes de droite qu’un vieil homme de gauche m’enseignait par ses conduites. » [2] Comprendre ce qu’est la puissance a ceci de vertueux que cela rend impossible de croire dans ce qualificatif « de gauche » concernant des existences, des décisions, des gestes évidemment de droite.

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39. Oublions un peu les « mentalités » : il ne s’agit plus de changer les joueurs, ou les joueuses, mais de changer les règles du jeu.

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40. « La tradition révolutionnaire est frappée de volontarisme comme d’une tare congénitale. […] Une force révolutionnaire de ce temps veillera plutôt à l’accroissement patient de sa puissance. Cette question ayant été longtemps refoulée derrière le thème désuet de la prise du pouvoir, nous nous trouvons relativement dépourvus dès qu’il s’agit de l’aborder. Il ne manque jamais de bureaucrates pour savoir exactement ce qu’ils comptent bien faire de la puissance de nos mouvements, c’est-à-dire comment ils comptent en faire un moyen, un moyen de leur fin. Mais de la puissance en tant que telle, nous n’avons pas coutume de nous soucier. » [3]

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41. On pourrait écrire « empouvoirement » pour désigner ce que font les rapports de pouvoirs qui produisent symétriquement des empotentées et des empotentantes. Mais c’est aller un peu rudement avec le concept anglophone d’empowerment, dont les usages peuvent être proches de la perspective de puissance – mais pas toujours. D’où ce néologisme : empotentement – en rappel du latin potestas.

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42. Le concept d’empowerment risque de produire des subjectivités-modèles édifiantes, formes facilement assimilables par le discours de l’autonomie virile, individualiste et libérale : devenir une entreprise de soi-même, se développer personnellement, etc. On peut penser aussi à l’imaginaire capitaliste et ethnocentriste du « micro-crédit », vanté par les ONG occidentales comme une possibilité d’empowerment pour les femmes des pays du Sud. [4]

De fait, le préfixe internalisant « em- », dans le concept d’empowerment, risque fort de reconduire l’imaginaire substantialiste d’une possession de puissance. Or, cela n’a aucun sens : la puissance ne pas peut être un attribut de la personne – ou d’un groupe.

Toute idée de développement reconduit la perspective capitaliste de l’accumulation. Ainsi, l’improvement du self vante l’idée d’une ressource comme attribut du soi, une sorte de capital humain qu’il faudrait chercher à augmenter – par acquisition de compétences.

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43. Le concept de disempowerment, tel qu’il est utilisé dans les analyses proféministes de Francis Dupuis-Déri [5], est sans doute plus juste pour désigner l’échappée joyeuse que constitue le refus de parvenir comme construction des relations de puissance : percevoir et laisser tomber ce qui, en soi, est constitué par les rapports de pouvoirs qui nous empotentent – donc nous affaiblissent.

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44. Le concept de disempowerment dit ceci : les rapports de pouvoirs sont encombrants. Comment s’en débarrasser en laissant tomber les héritages ? Tel est le véritable enjeu du refus de parvenir, pour les empotentées que nous sommes.

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45. Clarifier le vocabulaire. Les parts d’empotentées (en chacune) occupent les places de pouvoirs et jouissent de l’asservissement des autres et de leur exploitation ; les parts d’empotentantes (en chacune) fournissent le travail cognitif, affectif, physique pour faire jouir les empotentées.

Par contraste, je trouve malheureux que le couple dominante/dominée laisse croire que l’action présente est du côté des oppresseures et la passivité du côté des travailleurs et des travailleuses. Or c’est l’inverse.

Une syntaxe politisée placerait le participe passé du côté nuisible d’un rapport de pouvoirs : cet emplacement qui permet de capitaliser sur une rente de situation passée, maintenue par les ordres de pouvoirs.

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46. J’appelle ordres les structures imaginaires qui organisent les rapports (sociaux) de pouvoirs en vue de leur conservation. Exemples : le capital, le patriarcat, la gérontocratie, la suprématie blanche, le validisme, l’hétéronormativité, etc.

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47. Les « dominées » le sont symboliquement, mais il y a aussi toute la mise en activité affective et énergétique de leur esprit et de leur corps : voilà ce que visent les rapports de pouvoirs – moins soucieux des effets symboliques des ordres que des effets pratiques qu’ils induisent. L’activité est donc du côté des empotentantes qui fournissent l’énergie pour faire jouir.

Les rapports de pouvoirs servent des fins d’exploitation  : s’il fallait en passer par des moyens moins symboliques, plus explicitement coercitifs, ce ne serait pas un problème. (Voir la question des châtiments corporels dans l’éducation, des violences conjugales, etc. : tous ces moments infrapolitiques de rappel à l’ordre.)

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48. « En tant qu’homme » est un rapport de pouvoirs. Y croire peut tuer, blesser, humilier, violer, puisque, dès lors, des animaux humains commencent à se dire « hommes », à y prétendre – ce « y » contient tous les abus de pouvoir. Bref, il est terrible que des humains croient qu’ils sont des hommes – à cause des autorisations autoritaires qui découlent d’une telle croyance en leur substance prédiquée « masculine ».

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49. L’actualisation d’un rapport de pouvoirs peut prendre des formes empiriques anormales – au sens statistique. Le concept de « mère patriarcale », chez bell hooks, permet ainsi de décrire des situations où une femme convoque un rapport de pouvoirs patriarcal. [6] Il ne s’agit certainement pas de symétriser homme et femme, mais de ne pas perdre de vue que les rapports de pouvoirs occupent imaginairement au-delà de leurs seul.es « bénéficiaires ».

C’est d’ailleurs l’un des intérêts des analyses intersectionnelles : montrer que les dominations ne se cumulent pas arithmétiquement au sein d’un individu. C’est beaucoup plus compliqué – sauf, derechef, lorsque les dominations font « somme » [7].

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50. La puissance n’est pas un « attribut de la personne » : dire cela, ce serait penser de manière émanatiste, c’est-à-dire partant d’un Moi central, hiérarchique et possédant des propriétés – entendons les métaphores économiques d’une telle métaphysique de la transcendance. C’est pourquoi il n’y a pas vraiment de sens à se dire « puissante ». C’est l’un des usages du concept d’empowerment, le plus malheureux : « acquérir la puissance », comme si celle-ci était une propriété mesurable – plus et moins – du moi. Ce contentement de soi par une terminologie positive est plutôt un stigmate du désir mimétique des empotentées.

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51. Expliciter le vocabulaire. Si des classes dominent, c’est parce qu’elles commandent. Il y a des classes commandantes, constituées d’empotentées qui jouissent d’une rente (sociale) de situation (hiérarchique). [8]

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52. Benjamin Constant oppose, d’un côté, la liberté des Antiques, désignée comme un « exercice » pratique – renvoyant à l’idée de matérialité astreignante –, et de l’autre, la liberté des Modernes, définie comme « jouissance » donnant accès à un plaisir immédiat. [9]

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53. « Empotentantes » désigne les personnes en tant qu’elles soutiennent matériellement l’existence des rapports de pouvoirs : elles exécutent des ordres qui rendent réelle la jouissance des empotentées. Dire cela, c’est décrire les conditions matérielles du pouvoir, mais aucunement rendre responsables ou bien vouloir faire culpabiliser les empotentantes. Il serait odieux de considérer que la fille qui se tait, pour faire jouir son père du silence qu’il demande (« tu n’as pas d’humour, on ne peut plus rien dire » [10]), est coupable de la jouissance de ce dernier – même si elle la rend possible en se taisant.

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54. La logique des rapports de pouvoirs est simple : elle consiste à nous priver de la nécessité, c’est-à-dire à nous déconnecter de l’expérience – et de l’attention à ses effets. Empotenter, c’est (s’)empêcher de relationner nécessairement – même avec soi.

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55. La distinction entre puissance (potentia) et pouvoir (potestas) permet l’expression de cette hypothèse cruciale de Spinoza : nous n’avons pas besoin de la médiation de rapports de pouvoirs pour composer nos puissances. La puissance de la multitude n’est qu’un niveau d’individuation différent de la puissance individuelle, mais c’est chaque fois dans l’immanence qu’agissent les compositions. Dit autrement, nous n’avons pas besoin d’un maître qui vient nous expliquer comment faire.

Par contraste, l’anthropologie philosophique majoritaire (Hobbes, Rousseau, Hegel) conçoit les êtres humains comme incapables de composer leurs forces (potentia) sans une médiation : celle du pouvoir (potestas) précisément. Cette conception empotentée du monde voudrait faire croire : « 1) que les forces ont une origine individuelle ou privée ; 2) qu’elles doivent être socialisées pour engendrer les rapports adéquats qui leur correspondent ; 3) qu’il y a donc médiation d’un Pouvoir (“Potestas”) ; 4) que l’horizon est inséparable d’une crise, d’une guerre ou d’un antagonisme, dont le Pouvoir se présente comme la solution, mais la “solution antagoniste”. » [11]

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56. Se faire passer pour « indispensable » est typique des empotentées : « sans moi vous êtes foutues ». D’où cette intrusion permanente, insupportable, des ordres de pouvoirs dans nos vies : les rapports de pouvoirs sont des pénétrations abusives. Ils sectionnent notre relation au monde, nous privant ainsi des signes objectifs, fiables, nécessaires pour nous orienter dans l’existence. Pensons à tous les abus éducatifs.

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57. Il n’y a pas d’ordres de pouvoirs sans une croyance collective en une présence substantielle, qui serait « tout bonnement là » et aurait telles propriétés – sans que nous sachions d’où et comment elles lui viennent. A déjà été décrété « pour nous » ce qui était Objet et Sujet, nous privant ainsi de construire, par nous-mêmes, les objets et les sujets du monde. Les rapports de pouvoirs font ainsi le vide autour de nous (les Objets-à-connaître-ici m’interdisent d’explorer ailleurs) et préparent la docilité (le Sujet-que-paraît-il-je-suis-maintenant m’interdit d’essayer autre chose) : il n’y a plus que des commandements qui délégitiment a priori mon expérience. La puissance n’est alors plus opposable aux mots (d’ordres).

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58. Les ordres de pouvoirs convoquent la morale : injonction d’un contenu (ce que « il faut faire  ») comme fin à atteindre. [12] L’organisation des rapports de pouvoirs est la création permanente de la fable des « sujets », des « moi », en même temps que la gestion de leur isolement.

La puissance d’agir se déploie par l’éthique : conjonctions possibles par les moyens d’une forme (comment allons-nous agir ensemble ?) dont on ne sait pas ce qu’elle produira. Les lignes de fuite de nos puissances individuent du collectif.

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59. Faire, c’est s’exécuter en vue d’autres choses – que les effets objectifs de mon action. Pour cela, il faut avoir les moyens de.

Réclamer d’« avoir plus de moyens » est un mot d’ordres d’empotentées.

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60. Un rapport de pouvoirs consiste à faire faire en vue d’atteindre des fins – et exiger pour cela que les individus soient déjà compétents pour réussir. D’où l’apologie du savoir, contre l’apprendre, afin de pouvoir exploiter des (con)formées.

En effet, les empotentées catégorisent à tout va : il faut pouvoir re-connaître facilement de qui on a besoin dans telle ou telle situation. « Donnez-moi une enfant à éduquer » ; « Donnez-moi une femme à séduire » ; « Donnez-moi une handicapée à insérer » ; « Donnez-moi une pauvre pour lui offrir un emploi » ; « Donnez-moi une barbare à civiliser ».

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61. On peut introjecter la logique des rapports de pouvoirs et se donner des ordres à soi-même. Une tradition philosophique a loué cela en le nommant : gouvernement de soi, maîtrise, autonomie, etc. Or, peu importe qui tient la cravache si l’on conserve ce qui fait l’essence de ces rapports.

La définition du fragment précédent peut donc s’entendre ainsi : je me rapporte (à) moi-même – ayant perdu les relations de nécessité – chaque fois que je me fais faire, en vue d’atteindre des fins, et que je m’efforce d’être compétentes pour réussir.

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62. Prendre la question des rapports de pouvoirs à la racine de l’éducation, c’est asseoir une solidité conceptuelle qui ne s’en laisse pas conter par la mauvaise foi qui gagne tout individu coopté au sein d’une classe commandante. Or, faute de revenir à cette radicalité, on sous-estime largement la dose massive des mystifications et des concessions qui saturent nos pratiques ordinaires – en tant qu’adultes, d’abord.

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63. « Tu ne veux pas le faire, mais on va le faire quand même » : structure cristalline de l’oubli du consentement, qui dépasse largement la question du rapport sexuel – ou alors il faudrait étendre le concept de viol à bien des pratiques de « violences ordinaires ».

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64. On n’est pas toujours très lucide sur les fins que l’on se donne. Il arrive souvent qu’une fin perçue ne soit, en réalité, qu’un moyen en vue d’une autre fin qu’on n’interroge pas vraiment.

Ainsi, l’appétit pour « plus de pouvoirs », cette adoration des fins, peut commencer dès l’enfance : je veux des bonnes notes en vue de passer dans la classe supérieure, passage espéré en vue d’aller jusqu’à l’obtention de mon diplôme, diplôme obtenu en vue de faire un bon métier, métier accompli en vue d’avoir un salaire confortable, salaire accumulé en vue d’avoir du pouvoir d’achat. Toute la durée de l’existence est ratatinée au statut de moyens abstraits et non désirés pour eux-mêmes. Ne reste que le fantasme d’un accès direct aux fins. (Gagner au Loto.)

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65. S’habituer à la logique des rapports de pouvoirs, c’est commencer par les subir en tant qu’empotentantes : voir sa puissance d’agir fixée – puissances perceptives empêchées – et captée – puissances cognitives dirigées.

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66. Les rapports de pouvoirs donnent un rôle et font croire que, sans ce rôle, la vie n’aura pas de sens. Ils écrivent le texte de la pratique : « tais-toi ! » et « récite ! » sont les deux faces d’un même commandement. Silenciation et ventriloquie se soutiennent mutuellement. Exemple : « sois belle et tais-toi ! », « dis merci et tais-toi ! », « va travailler et tais-toi ! », etc.

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67. « En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce “au-dessus” prenne des allures “d’avant-gardisme” ou “d’éducationnisme” ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. » [13]

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68. Une amie me racontait l’horreur du souvenir de sa mère lui essuyant le visage avec son doigt mouillé de salive.

L’insouciance des gestes intrusifs des empotentées est la première sidération qu’il nous faut dépasser pour commencer à agir. Ça peut faire bizarre les premières fois : cette propension des adultes à tripoter le corps des enfants, à remettre en place leurs vêtements, etc.

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69. Empotentée : occupant une place qui autorise à « faire faire » aussi bien qu’à « faire à la place de ». « Je vais te faire jouir » et « laisse-moi t’apporter la jouissance » sont les deux faces d’une même violation. Il faut aller bien au-delà du sens sexuel de la jouissance pour saisir l’étendue du spectre des intrusions.

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70. La puissance, c’est agir avec nos moyens depuis là où nous devenons ensemble.

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71. La puissance d’agir n’est pas une « compétence ». Harmut Rosa précise ainsi : « La compétence signifie la maîtrise sûre d’une technique, l’acte de pouvoir-disposer à chaque fois de quelque chose que je me suis approprié en tant que possession. » [14]

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72. « Je déploie quelque peu, peut-être beaucoup trop, ce qui alors s’évoque d’un geste où l’agir l’emporte sur le faire où prédomine l’intention, qu’elle soit consciente, ou, comme on dit, inconsciente.

Que l’agir soit dépourvu d’intention, c’est bien ce que je veux dire.

Et pourtant, l’agir existe bel et bien, humain à n’en pas douter, et non pas résidu de quelque inaptitude » [15].

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73. « Fais ton deuil » : expression atroce, injonction en vue du contrôle des psychés, parfois assuré par le pouvoir psychologique, pour que tout se passe « comme prévu », contre tout débordement affectif, toute ré-invention singulière et imprévisible de nos relations aux morts.

Agir avec les morts outrepasse le deuil dans sa forme autoritaire. [16]

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74. « Aucun pouvoir ne va de soi, aucun pouvoir quel qu’il soit n’est évident ou inévitable, aucun pouvoir, par conséquent, ne mérite d’être accepté d’entrée de jeu. Il n’y a pas de légitimité intrinsèque du pouvoir ». [17] Michel Foucault a raison d’insister : le pouvoir n’est pas une substance agissante ; il y a pouvoir parce qu’il y a des différenciations préexistantes auxquelles nous sommes rapporté.es. Parmi les conquis conceptuels de Foucault, on peut retenir au moins ces quatre-là :

a) Le refus de substantialiser le « pouvoir » : il n’y a pas « le Pouvoir », mais des rapports de pouvoirs qui s’actualisent en situation.

b) Le refus de réduire le pouvoir à la forme négative de l’interdiction : le pouvoir n’est pas uniquement répressif (surveillant), il peut être incitatif (bienveillant). Le pouvoir a surtout besoin de se faire obéir, mais l’extraction de docilité peut être négative comme positive.

c) Le rejet de la représentation juridique du pouvoir, identifié au texte de la loi, alors que le pouvoir existe d’abord dans l’entrelacs des techniques de rapportage : dispositifs qui énoncent d’illusoires substances premières et secondes – prises pour les « piliers de la réalité ». Le vrai problème n’est pas celui de la légitimité, mais celui de l’acceptabilité de telles fictions.

d) Les rapports de pouvoirs forment un champ stratégique puisqu’ils rendent prévisibles les comportements humains – par conformation et normalisation. La question de la possible résistance tactique en constitue le talon d’Achille.

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75. Une fois qu’on a dit que le pouvoir n’était pas de nature substantielle, on n’a fait qu’amorcer la problématisation : on ne peut s’arrêter à « rapport de pouvoir » comme si l’on avait tout dit. Le singulier de « pouvoir » est encore louche : ce n’est pas en secondarisant « pouvoir » en complément du nom qu’on en a fini avec notre imaginaire-DU-pouvoir.

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76. Le pouvoir n’est pas une substance, certes : il n’y a que des rapports de pouvoirs. Mais j’insiste : le rapport n’est pas la relation, puisqu’il y a rapport lorsqu’il y a croyance en l’antériorité des substances (données) rapportées l’une à l’autre.

Ultimement, la distinction entre pouvoir et puissance tient dans l’hypothèse métaphysique de la genèse des « liens », donc dans la distinction entre rapport et relation.

Le rapport re-lie : il fait croire à des liens inter-individuels fondés par des substances (premières et secondes) qui lui seraient antérieures : c’est pourquoi il nous rapporte à celles-ci en les présupposant. Le rapport coordonne des fictions ontologiques.

La relation lie : elle est première, comme évènement ; elle forme des liens trans-individuels qui valent rencontres en nous transformant. La relation est une réalité métaphysique.

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77. Importance du nominalisme de Spinoza : la Volonté ça n’existe pas, ni même l’Entendement (pas comme des facultés qui seraient des contenants de nos velléités et de nos idées) [18], de même que le Mal ou le Bien n’existent pas. Ne pas se payer de mot, c’est ne pas être dupe du substantialisme. On pourrait même parler d’un nominalisme au carré : puisque ni les substances secondes ne sont réelles (la Femme ou la Chevaléité ne sont pas des réalités), ni même les substances premières (il n’y a pas de Moi ou de Substrat formant des arrière-mondes plus réels que le nôtre en constant devenir).

Ce nominalisme radical prive les rapports de pouvoirs de leur carburant au sein des imaginaires, qui consiste à nous abreuver d’un monde de substances – premières et secondes –, rapportées les unes aux autres.

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78. Les ordres de pouvoirs font des « concessions » : ils nous la font à l’envers – tout en se parant de magnanimité.

« J’accepte d’un-peu-moins-t’exploiter en échange du fait que je puisse quand-même-t’exploiter. »

Il s’agit de faire croire que l’exigence découle de ce qu’aurait été « donnée » quelque chose, alors que c’est l’inverse : faire des concessions, c’est la stratégie pour exiger des concessions. Belle illustration de la capacité à produire des effets d’obéissance à partir de rien.

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79. Quand on se plaint que les enfants négocient beaucoup, il faut surtout s’inquiéter du fait qu’elles et ils sont en train d’imiter des rapports de pouvoirs qui leur ont été imposés.

La négociation est le liquide amniotique des ordres de pouvoirs : rendre acceptable l’exigence en con-cédant. Apprentissage du non-consentement : l’empotentée nous fait croire qu’il ou elle cède avec nous pour mieux nous faire céder.

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80. Ne pas être dupe des faux ensembles (abusant du préfixe « cum ») qui ne sont que des soumissions d’une solitude à une autre : on te fait céder et l’on nomme cela une « concession » ; on veut te faire parler et l’on nomme cela une « convocation » ; on veut que tu sentes conformément à une envie et l’on nomme cela un « consentement » ; on veut te sélectionner et l’on nomme cela « concourir » ; on veut te faire parvenir et l’on nomme cela « convenir » ; etc.

[1Lao Tseu, Le Livre de l’immanence de la voie (Tao te king), §63.

[2J.-P. Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964.

[3Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.236-237.

[4Voir M. Mies et V. Bennholdt-Thomsen, La Subsistance, La Lenteur, 2022 (1999).

[5F. Dupuis-Déri, Les Hommes et le féminisme, Textuel, 2023.

[6bell hooks, La Volonté de changer. Les hommes, la masculinité et l’amour, Éditions Divergences, 2021 [2004].

[7Sur la figure de l’« Homme » intersectionnel, je renvoie à un travail archéologique plus théorique : Sébastien Charbonnier, « En finir avec l’Homme, recréer autrui », lundi matin #437, 16 juillet 2024.

[8En économie, ce qui explique le surprofit d’une rente de situation est notamment la position de monopole et les barrières artificielles imposées aux autres. Les ordres imaginaires ont un rôle analogue d’un point de vue social.

[9Voir la lecture magistrale de ce basculement de paradigme dans Aurélien Berlan, Terre et liberté, ch.1, La Lenteur, 2021.

[10Sur ces scènes de censure familiale, voir l’article de Sara Ahmed : « Les rabat-joie féministes », Cahiers du genre, n°53, 2012.

[11G. Deleuze, « Préface à L’Anomalie sauvage » (1982), Deux régimes de fous, Minuit, 2003, p.175.

[12La typographie utilisée ici vise à faciliter la comparaison avec les deux définitions de « rapport de pouvoirs » (§60) et de « relation de puissance » (§70).

[13Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation, éditions du Sandre, 2010.

[14H. Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La découverte, 2018.

[15F. Deligny, Les Détours de l’agir ou le moindre geste, L’échappée belle, 1979 ; dans Œuvres, L’Arachnéen, 2007, p.1250.

[16Voir V. Despret, Au bonheur des morts, La Découverte, 2015.

[17M. Foucault, « Leçon du 30 janvier 1980 », Du Gouvernement des vivants, Seuil/Gallimard, 2012, p.76.

[18Spinoza, Éthique, II, 48.

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