La machine de guerre Gilets Jaunes - Jacques Fradin

« Les Gilets Jaunes sont-ils deleuziens ? »

Jacques Fradin - paru dans lundimatin#175, le 22 janvier 2019

En 1990, la regrettée revue Futur Antérieur publiait un entretien de Gilles Deleuze avec Toni Negri, entretien intitulé : Contrôle et Devenir [1].
La relecture de cet article, 30 années plus tard, nous amène à poser la question : les Gilets Jaunes sont-ils deleuziens ? Même sans jamais avoir entendu parler de Deleuze !

Nous » slalomerons autour de deux pics :

1- L’universalité de l’intempestif, thème largement hégélien (la singularité universelle), mais remodelé par Nietzsche et repris par ce grand nietzschéen que fut Deleuze ;

2- La machine de guerre Gilets Jaunes, ou les formes de vie immanentes, la puissance du devenir minoritaire lorsque la résistance, trop souvent passive, patiente ou pathologique, devient insurrection, surgissement, surjection qui brise la subjection.

Dans l’article que nous relisons, Deleuze se réfère à Primo Levi, La honte d’être un homme.
Partons de cette honte, la face individualisée de l’horreur (économique) érigée en système.
La honte d’avoir été obligé d’accepter la compromission, d’avoir accepté de survivre (et de survivre simplement – la vie dénudée) « dans ces conditions ».
La honte de devoir vivre dans un monde immonde, ravagé, dévasté, corrompu, le monde immonde de l’économie flambante, l’économie détachée de tout, « hors sol », et sans rapport à une quelconque dignité humaine (malgré les promesses mensongères du « mieux vivre » – combien de nouveaux mensonges ?).
Être obligé d’entrer en concurrence ; comme on entrait dans les ordres ; pour échapper à la pure misère.
La honte d’accepter, de supporter, « la représentation » – représentation trahison – et les apparatchiks de l’économie destructrice, les CASSEURS de la vie, les élus godillots mécaniques s’évanouissant, de 49.3 en ordonnances, devant la voix de son maître, devant la voie des agents comptables de la technocratie zombie. LES CASSEURS. Ils sont du Haut Château.
La honte d’être contraint à vivre cette horreur permanente, mensonge, corruption, extorsion, menace peur, les gangsters politiques, les politocards, et leurs banksters.
Et cette essence qui brûle les migrants pakistanais au milieu du désert d’Arabie.
Et ce téléphone, smartphone pardon, qui, brusquement, me troue la main pour laisser apparaître des enfants loqueteux au milieu des boues congolaises.
Et ces fripes en solde qui appellent les taudis usines des bagnards de la misère du Bengladesh.
Et la honte et la rage impuissante qui se combinent.
Et exigent LAPONSE.
Maintenant, il faut que les Casseurs (ceux du Haut Château) se cassent !
Avoir du répondant.
Cette responsabilité que les technocrates de gouvernement, les apparatchiks de l’économie, ne connaissent même pas.
Irresponsables. Sans responsabilité : SASR.
Sans vergogne.
Eux, du Haut Château, ils sont sans honte ; ce qui nous remplit de honte, car nous obéissons à des cadavres, à des fanatiques cyniques ; et la rage qui provoque des bouffées de haine.
Honte de leur absence de honte, de leur horreur, rage montant en haine.
Qui exigent LAPLIQUE.
Légitime défense de la vie digne face à la violence exacerbée de la CASSE économique.
La rage ; et la haine de ces nouveaux Seigneurs Sanglants du Haut Château de mépris.
Enfin une loi contre les Casseurs ! Ceux du Haut Château.
Pour casser les Casseurs.
Qu’ils s’en aillent tous dans les paradis (fiscaux) tropicaux : profiteurs du despotisme, petites mains de l’autoritarisme.
Nous avons été souillés par tous ces macrons. [2]
Honte qu’il y ait des agents (comptables) qui ne pensent que par abstractions (comptables) : la mesure de la grandeur de la France en ruines qui se détermine à Berlin, chez les zélotes réactionnaires de « l’équilibre budgétaire ».
Honte qu’il existe de tels macrons ; qui sont la honte de l’humanité – et nous avons été compromis par eux – rage.
Honte de n’avoir pas pu ni su empêcher cette corruption maladive, l’intégrisme économique fanatique, le service exclusif des grands actionnaires – voyez le regard allumé des agents comptables.
Honte d’avoir survécu si longtemps sans se redresser.
Honneur aux Gilets Jaunes qui nous lavent de cette honte gluante.
Honte d’avoir passé des compromis minables ; pour arriver, pour arriver par l’écrasement (du concurrent) et par la CASSE.

*


* *

La seule chance des hommes se tient dans le devenir révolutionnaire, devenir de redressement (d’insurrection) qui peut seul conjurer la honte et RÉPONDRE à l’intolérable horreur économique.
Seul le Gilet Jaune, qui répond, montre qui est responsable, comptable de l’humain.
Si une société se définit par ses clivages, ses différends heurtés, ses lignes de fuite, ses minorités, alors le mouvement des Gilets Jaunes est de loin plus responsable que ceux qui s’octroient mensongèrement le titre usurpé de « responsable » : responsable politique, responsable économique, technocrate, l’horreur macron.
Et les plus belles rencontres se font au plus loin du monde paralysé (brejnévien) de l’économie monstrueuse.
Hors de tout compte et de tout calcul.
Quand il faut surmonter sa honte ; pour ne périr étouffé ; pour ne pas crever, séché sur pied dans un mouroir rentable.
Quand la rage et la haine exigent le passage à l’acte ; pas seulement le défoulement, mais la reprise de soi par soi dans l’avec du commun.
Et, surtout, si les plus beaux chants sont des chants de désespoir, alors il ne faut pas craindre de crier ce désespoir, la désespérance, pour convertir la haine en agir.
Au plus loin de l’optimisme quiétiste, le pessimisme inquiet (in-quiet, toujours en mouvement) est ce qui transforme la puissance bloquée en force du désastre.
Casser les (Hauts) Casseurs. Désastrer le désastre.
Dialectique négative de la politique négative, la seule politique démocratique.
Sentir la charge de l’oppression, honte, rage, haine, qui s’évapore. Enfin ressentir, s’échapper du cocon cellulaire, du cocooning cotonneux et asilaire.
Le papillon s’envole.
Et son froissement d’aile tout juste dépliée provoque la tempête, nous entraîne dans la tempête de la vie retrouvée.
Il faut un souffle de tempête, de tornade même, pour dégeler le monde brejnévien de l’économie des macrons.
Le Haut Château s’évapore dans le souffle.
Les maîtres du Haut Château s’évanouissent.
Et la vie dominée, incarcérée, refleurit ; même pour un instant rare.
Un instant indestructible, immortel.
Poussé par la puissance du refus qui, sans cesse, se reconstitue.
Et constitue une forme de vie fragile et magnifique, la forme de vie Gilets Jaunes, rencontre sur un rond-point, et plus, pour faire se lever un devenir digne.

*


* *

Maintenant la destruction de l’Europe.
Et si la tâche de l’Europe était l’évidement, faire le vide ?
Faire le vide dépressif ou austéritaire, constituer une zone de basses pressions sociales, salariales, psychologiques, pour attirer les vents capitalistes, les typhons financiers.
L’objectif grandiose de faire de l’Europe une vaste Roumanie, ou une petite Chine.
Faire payer cash, dépressions, divorces, suicides, anéantissement culturel ou civilisationnel, faire payer ceux « qui n’ont pas le sens de l’effort » (ou du sacrifice pétainiste), leur faire payer, payer l’arasement pour libérer la course au patrimoine, aux investissements spéculatifs, aux jeux boursiers, à l’actionnariat concentré.
Détruire toute vie digne pour que tous deviennent des spéculateurs concurrents.
Obliger à la vie du spéculateur – qui est un comptable de l’incertain calculable.
D’abord l’effroi : le management le plus brutal, dont la figure allégorique est un Pépy, de la caste des nobles d’État tueurs, des spadassins corrompus par leur mission d’anéantissement ; ouvrir le ventre des maisons, ouvrir au capital, proposer des serviteurs rentables, des opérateurs jetables, des intérimaires déplaçables, générer l’Uber-man.
Puis la résignation à la servitude ; ou peut-être à la prison ; au mieux à la rue.
Déflation salariale, désinflation compétitive, restreindre la demande interne (appauvrir systématiquement) pour mieux exporter ; le modèle allemand comme mirage, ni libéral, ni néolibéral, mercantiliste de l’oppression salariale.
Rendre toute vie digne impossible, pour les classes d’exécutants ; transformer ces classes en nouvelles classes misérables (pour redonner le goût de l’effort et le sens du travail – le macron sarkozy pétainiste de la valeur du travail).
Les fameux opérateurs, les exécutants à exécuter.
Et le mépris de classe.
La morgue des nouveaux nobliaux, les macrons au service de « l’idée du capitalisme universel », celui d’avant la guerre de 14, le capitalisme des cavaliers de l’industrie ou des loups de la finance.
Frapper, cogner ; cogner, frapper.
Avec la plus grande violence et la plus hautaine indifférence.
« Ces gens-là ne sont pas du monde ».
Reprendre à son compte la gigantesque réussite britannique : une seule City, et HSBC, et un archipel de villes ruinées ; une oligarchie nouvelle en SUV Bentley et les nouveaux misérables, incarcérés dans le système Wal-Mart, subprimes pour les Uber-men.
Plutôt le soulèvement que l’alcoolisme.
Plutôt l’action solidaire bénévole que l’aigreur des disputes sur l’héritage de la tante.
Régions désertées ou désertifiées.
Collectivités mal gérées, élus irresponsables – jusqu’aux plus hauts sommets de l’indifférence méprisante des fanatiques du Haut Château.
Dissolution de l’État social présentée comme avancée sociale.
Le grand cauchemar européen, celui des inégalités vertigineuses, sans plus aucune stabilisation, sans aucun transfert de correction (Allemagne oblige).
Contrat social faussé.
Mensonges permanents (du gouverne-ment).
Pauvreté radicalisée et visée comme objectif politique (du redressement au travail).
Durcissement et violence des relations de travail et de toutes les relations humaines : effet de l’Europe allemande ou du conservatisme européen entraîné par l’Allemagne.
Pauvreté racialisée, ouvrant au bonheur des divisions fracassantes (la question identitaire).

*


* *

Tous les fruits de la croissance (si faible) sont happés par les plus hauts salaires et par ceux qui sont assez riches pour se constituer d’importants portefeuilles financiers. L’essentiel de la croissance globale est accaparé par les plus riches qui voient leurs revenus croître à un taux plus de 10 fois supérieur au taux de croissance globale ; accentuant sans cesse l’inégalité. Inversement, les augmentations des revenus des ménages les moins riches (salaires, retraites et Gilets Jaunes) sont bloquées au niveau du taux de croissance (moins de 2% l’an) ; ce qui entraîne une diminution permanente de la prise de ces catégories les plus pauvres sur le produit.
Toute la politique économique est subordonnée aux besoins d’une oligarchie à la cupidité sans limite.
L’économie n’est plus un projet commun (à supposer qu’elle l’ait été quelque jour), n’est plus ce projet de l’enrichissement commun, si vanté pendant les trente glorieuses développementistes, mais redevient le plus ancien projet du vol collectif, des barons voleurs aux banques de haut vol, le plus ancien système d’extorsion, d’exploitation (numérisée).
Destruction du système éducatif : haine de la pensée, mépris du projet des Lumières.
Formation professionnelle encadrée et précoce ; retour au 19e siècle (enfin !).
Impossibilité résultante de la fameuse mobilité sociale : retour aux corporations de métiers !
Destruction du système de santé ; abandon des vieux à la charité publique ou familiale (les raffarinades).
Ah ! La charité publique !
Le grand retour des bourgeoises en visite ! Style, maintenant, Restos du Cœur (comme l’hosto était un asile d’indigents).
Le repli sur l’entraide familiale ; avec ses conflits inoxydables.
Le cocktail explosif (cocktail macron à l’essence de Troïka) de l’économie du ravage, voilà la grande violence, la plus grande violence.
À laquelle il n’est possible de répondre que par une si faible violence, si locale, si partielle, face à la globalisation des dégâts, face à l’universalisation de la grande délinquance économique (celle des macrons de tous les pays).
Délinquance économique des irresponsables politiques : les macrons comptables.
Toute la vie est désormais menacée par l’économie ; par l’agression managériale, par l’action autoritaire (par ordonnances) du gouvernement des macrons, par l’inhumanité calculatrice des agents comptables fanatisés.
Les morts du désespoir économique ne se trouvent pas qu’en Grèce.
VIVE LA GRÈCE
Nous sommes tous des Grecs plumés ; par les Troïkas des macrons ou des messagères angéliques de la dette salvatrice.
VIVENT LES GILETS JAUNES.
Le grand chambardement de l’extorsion : le partage de plus en plus inégal du produit et la captation de son augmentation par une clique (les fameux 1%) d’affairistes ou de hauts fonctionnaires reconvertis dans la Casse aux salariés (toujours Pépy et ses frères).
L’indécence sans vergogne des voleurs.

*


* *

Comment renverser le rapport des forces et ne pas se contenter de la charité, qu’elle soit machiavélique (à la Macron) ou suintante de bonté philanthrope, la bonté des milliardaires humanistes, Soros, Gates, etc. ?
Maintenant la rage est élevée en haine.
Et comme les « protestants » (pas des Rocard !) fracassèrent les saints cyniques et rigolards qui ornaient les reliefs des bâtiments carcéraux de l’église de surveillance, les « révoltés » du mensonge économique [3] vont aller fracasser les centres de la circulation économique.
Paralyser les banques en démultipliant les retraits, renverser le pouvoir despotique de l’entreprise par toutes les formes de grève à répétition, par le sabotage.
L’économie et son système politique, l’oligarchie des comptables, sont conçu, avec science, pour léser au maximum : infantiliser, soumettre, humilier, réduire (à une ligne de compte), opprimer, comprimer (les coûts), l’économie est un système colonial et les classes inférieures ou moyennes forment le ventre dur de cette catégorie des indigènes de l’économie.
VOLTE DES INDIGÈNES DE L’ÉCONOMIE.
L’inégalité est systémique, constituante, et tout le système économique est fondé sur cette inégalité propulsive – non pas sur une tendance imaginaire à l’égalisation.
Et dans un système économique constitutivement inégalitaire, donc politiquement verrouillé, bloqué, glacé, congelé, la démocratie ne peut avoir de sens (sauf comme nouveau mensonge déconcertant).
Impossible d’avoir confiance dans les institutions qui défendent cette inégalité (le Haut Château et ses chaumières misérables).
Les élections sont un piège (bien connu et bien analysé).
Les débats téléguidés sont un simple jeu gouvernemental, pour reprendre la main au poker menteur.
« Les représentants » ne représentent qu’eux-mêmes, la caste et les clans d’affairistes.
Ces représentants « novices » forment, au mieux, une clique d’énergumènes (des villani) croyant (secondaires) en l’économie ; ce sont les godillots de la caste envoyés en première ligne !
Et il faut reprendre le grand slogan : le système n’est pas détraqué, il est truqué. [4]
Retour du capitalisme monopoliste et des patrons féodaux.
Concentrations, bénéfices en hausse et colossaux, distribution de dividendes record, méga-salaires à des dirigeants incapables et corrompus (notre Carlos national).
Tout cela sur un socle immense de nouveaux misérables : travailleurs pauvres, précaires, ajustés, fluidifiés, intérimaires volatils puis liquéfiés (liquidés), uberisés – tous des Uber-men.
La concurrence exacerbée génère des légions de perdants et de régions dégradées.
Un système polarisé, biaisé, truqué : où peut se cacher la démocratie ?
Seule une démonstration de force et de légitime défense, ou de contre-violence, peut défier le pouvoir, de plus en plus autoritaire.
Et alors, quel sera le signe indubitable de la révolution à venir ? Que les poubelles publicitaires, curieusement nommées “magazines féminins”, comme ELLE, aient disparu de la surface de l’écoumène. Et peut-être seront conservées comme nourriture (« culturelle ») avariée pour les banquiers survivants.
Pour remédier à tout un système truqué, il faut une mobilisation d’ampleur.
Mais cette mobilisation de masse peut venir aussi sûrement et d’abord de la droite extrême : phénomène américain à la Trump : l’événement obscur qui trompe !
Descente aux enfers à la grecque, parade oligarchique (cette fois-ci dans la poubelle Paris Match, les chiens du président), catastrophe austéritaire pour faire payer le pégreleux en place des banques crapuleuses, corruption générée par l’inégalité et l’impunité, l’impunité de l’inégalité politiquement propagée.
Tout cela ne peut se combattre que par un soulèvement.
Mais un soulèvement que la droite extrême ou l’ultra-droite peut mobiliser (rien de nouveau).
SHUTDOWN
Toujours plus casser !
Automatismes austéritaires européens présentés comme réponse à l’inégalité !
Prétendre améliorer les institutions en les rendant toujours moins démocratiques et plus technocratiques (la tentative Monti) – toujours plus d’automatismes à l’allemande et d’agences technocratiques indépendantes.
Excédents budgétaires automatiques imposés.
Et, corrélativement, toujours plus de suppression de services sociaux, ou de santé, ou scolaires.
Un revenu universel le plus minimal possible (ou des soupes de sauterelles gratuites), qui remplacerait toute autre allocation ; permettant de presque supprimer les impôts des « libéraux », médecins ou avocats – reste la cotisation volontaire pour la police des patrimoines.
Voilà la récupération à la Trump – à la Wauquiez, le terrible républicain si peu démocrate.
Se délivrer d’un seul fardeau, le fardeau de la dette publique, et tout s’illuminera !
Les talibans conservateurs, allemands, européens, les macrons de la répression, ont gardé toute leur énergie et décuplé leur agressivité ; les déboires de la clique à Macron ne peuvent que les enthousiasmer ; en poussant toujours plus le gouvernement vers plus de droite austéritaire.
Inégalités, impôts inéquitables, salaires de misère, etc. ?
Une seule solution : la coupe budgétaire !
Prémices d’une paralysie totale : le programme Tea Party importé.
Voilà la destitution, vue de droite.

*


* *

La mission fondamentale de l’Europe, Zone Euro, Allemagne, n’est pas de servir et protéger ses citoyens, mais de fournir au capital globalisé, américain ou chinois essentiellement, même pas européen, un terrain de sport réglementé (la règle unique de la concurrence délaissée) et dérégulé (en faisant confiance à l’autorégulation et à la concurrence), où peuvent s’extraire des richesses attirantes : exploiter, détourner, prélever, etc.
L’Europe vend son espace déprimé, ses « travailleurs » contrôlés, le dumping social assumé.
La mission fondamentale de l’Europe est d’assurer un cadre stable (ordo-économique) pour « laisser » l’exploitation à la chinoise s’effectuer.
La concurrence des systèmes et des normes, que défend suicidairement l’Europe idéologique et fanatique (du néolibéralisme), conduit inexorablement à un système dual, encore une fois, à la chinoise ou nous entraînant vers le sous-développement des États-Unis.
L’avenir de l’Europe est celui de la stratification oligarchique : les hauteurs d’un complexe financier d’entreprises de très grande taille associées à des banques ou des compagnies d’assurance, le tout protégé par un État policier, ces hauteurs écrasant des citoyens de seconde zone, de plus en plus exploités ou liquéfiés.
L’équilibre économique se réalisant par une spirale dépressive (ou récessive) vers l’inégalité maximum et la polarisation des classes.
La mission fondamentale de l’Europe n’est pas de servir et protéger ses citoyens mais de servir et protéger le complexe oligarchique du capitalisme financier des hauteurs.
La mission fondamentale de l’Europe est de destituer l’ancien ordre politique européen (celui issu de la guerre froide) pour générer une Europe transparente, « illocalisée », même plus un lieu, au mieux un nœud de circulation dans l’ordre global du capitalisme des multinationales globales.
Peut-être même l’Europe est-elle déjà hors-jeu, jetée hors du terrain de sport qu’elle a conçu comme sa réalisation la plus grandiose (le grand marché ouvert) ?
Wall Street et Shanghai (et Hong Kong ou Singapour) peuvent-elles court-circuiter le nœud européen ?

*


* *

Il n’y a donc pas d’autre choix que de démanteler la machine trépidante et mortelle de l’économie, ainsi que son booster financier.
Démanteler la machine financière : partir à l’assaut des banques, goudronner les hauts dirigeants de cette haute fonction publique pantouflarde.
Immobiliser la machine économique et sa circulation infernale.
L’économie technocratique, libérale, néolibérale, néoclassique, ordolibérale, avec ses règles constitutionnelles, tournant autour des garanties pour une concurrence débridée, cette économie du malheur heurte de plein fouet l’économie morale de la vie, avec ses règles d’entraide, de protection donnée aux plus faibles, de solidarité et, finalement, d’égalité.
L’État social avait tenté de maintenir un certain équilibre (déjà biaisé) entre l’inégalité, au fondement de la puissance économique – l’aspect néo-féodal des choses qui se prétendent modernes – et l’égalité nécessaire à la stabilité morale de « la république sociale ».
Mais cet équilibre est désormais totalement rompu.
Et cette rupture, en forme de guerre sans déclaration, a heurté puis dressé tous ceux qui considèrent encore l’économie morale de l’entraide, de la protection et de la solidarité (« l’économie familiale ») comme une nécessité vitale ; tous ceux qui tentent de maintenir ou de sauver cette économie morale, même dans le cadre étriqué de la famille, se sont révoltés contre le cynisme et la corruption de l’économie technocratique, avec ses macrons orgueilleux.
Mais le désastre économique néolibéral a tellement ravagé toutes les formes de vie non économiques que la famille semble désormais le dernier refuge, mais refuge bien réactionnaire.
Car ce refuge est de longue date colonisé par la religion : la révolte morale contre l’économie désastreuse pouvait devenir un mouvement de la droite réactionnaire ; comme le montre avec exemplarité la trajectoire américaine de Sarah Palin à son émule Trump.
Il a toujours existé un anti-capitalisme de droite, souvent romantique et bien réactionnaire (moralement et socialement).

La machine de guerre Gilets Jaunes devra combattre sur deux fronts : destituer l’économie, reconstituer la commune, mais aussi empêcher que la destitution de l’économie ne conduise à une nouvelle forme « d’économie familiale » gérée par des sectes religieuses, spécialistes de la charité privatisée.

[1L’entretien que nous mobilisons a été republié, la même année 1990, dans un recueil de textes de Gilles Deleuze, Pourparlers.
Ce recueil contient un autre article très important, tournant autour du même thème de la rébellion dans un régime despotique : Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.
Notons immédiatement, à destination des services ou des organes, qu’une « machine de guerre » est un concept philosophique inventé par Deleuze, Mille Plateaux, concept qui désigne une certaine manière d’habiter l’espace-temps, concept que nous rendons par « commune combattante ». Dans un vocabulaire plus proche d’Agamben, il faudrait parler de « forme de vie » : la forme de vie Gilets Jaunes, rencontre sur un rond-point, et plus, pour faire se lever un devenir digne ou humain (hors de toute économie).
Le débat sur la question des formes de vie, les vies non séparées de leurs modes ou de leurs formes, les vies désaliénées aurait-on dit à la grande époque, ce débat a fait l’objet d’une intense littérature. Ne citons, un peu au hasard d’un rayon de bibliothèque : Agamben and radical politics, ed. by Daniel McLoughlin, 2016, ouvrage qui tourne autour de cette notion de forme de vie, biopolitique affirmative, pratique pauvre, inopérativité ou désœuvrement, surpasser l’incorporation, machine de guerre, etc.
Regarder, entre autres, le chapitre 10 de l’ouvrage : What is a form of life ? Giorgio Agamben and the practice of Poverty, Steven DeCaroli.

[2Nous utilisons régulièrement, et ce depuis plusieurs années, le concept de « macron », nom commun.

Un macron est un MIB, man in blue, costard bleu noir sombre, cravate bleu europe, rosette de la légion des horreurs.
Les macrons MIB sont des agents (comptables) armés de Troïkas. Des intégristes de l’économie flambante, des agents du capitalisme financier ou des régisseurs de la rente (actionnariale).
Mais ce sont surtout des fanatiques (dangereux) du néolibéralisme, des Casseurs terroristes.
Des intégristes de l’ajustement structurel ou de « la modernisation ».
Casseurs qui se pensent investis d’une mission sacrée : d’où leur aspect commun de prédicateurs évangélistes ou de témoins du capital.
Et Macron, en chair et os, n’est qu’un élément indifférent de la classe des macrons (ici, en ce cas, Macron résulte de l’accouchement difficile d’Attali fertilisé par Sarkozy, ou l’inverse, un macron est hermaphrodite, « transgenre »).
Ce qui caractérise cette classe des macrons, ou d’agents (comptables) de l’ajustement structurel destructif, à la grecque, c’est son dogmatisme idéologique ou religieux ; la classe des MIB est la classe des fanatiques intégristes de l’austérité salvatrice (néo-pétainiste), la classe des soldats missionnaires du salut de la nation (l’armée du salut).
Même la grand ’messagère Angela, tomates grecques et Ange du capital allemand, ne peut cacher son austérité toute luthérienne (ou très suédoise).
Angela est certes luthérienne, mais certainement pas protestante ! Car elle hérite du Luther arrivé, celui qui condamne la révolte de Thomas Müntzer, la guerre des paysans à l’origine d’une (véritable) protestation protestante. Et ces paysans protestants révoltés sont des ancêtres des Gilets Jaunes, les Gilets Jaunes de la Saxe Thuringe (et au 16e siècle). Au contraire Angela, le macron chef de l’Allemagne, révère le Luther des princes et des autorités, des règles, des ordonnances, le Luther calculateur politique et fondateur d’une nouvelle église d’incarcération.

[3Le mensonge économique est un thème classique de la littérature critique de l’économie.

Ne citons qu’un ouvrage récent et remarquable, Nicolas Bouleau, Le mensonge de la Finance, avec une préface de Gaël Giraud, Les Éditions de l’Atelier, 2018.

[4Renvoyons à des économistes « libéraux », au sens américain (keynésiens de l’économie généralisée et anti-néolibéraux).

Paul Krugman, chroniqueur économique au New York Times, prix Nobel d’économie 2008 :
« Quel est le point commun du consensus d’avant la crise (de 2008) et de celui d’après la crise (disons en 2015) ?
Ces deux consensus (d’abord de Washington, puis de Berlin) ont tous deux autant participé à détruire le système social : la déréglementation a ouvert la voie à la crise, et on en rajoute après la crise, le recours prématuré à l’austérité budgétaire a plus contribué que tout autre chose à entraver la reprise et à accroître les inégalités, et on rajoute une couche.
Mais l’un et l’autre consensus, de Washington d’abord, de Berlin ensuite, correspondaient aux intérêts et aux préjugés d’une caste économique dont l’influence politique s’est accrue plus que proportionnellement à son accroissement scandaleux de richesse.
Certains experts préfèrent sans doute dépolitiser le débat économique pour le rendre technocratique et supposé non partisan. Ces experts se bercent d’illusions intéressées et nous mentent systématiquement.
Même sur des dossiers qui peuvent paraître profondément techniques et purement technocratiques (comme la régulation financière ou la création de néo-marchés artificiels), ce sont toujours des questions de classe et d’inégalités qui finissent par déformer le débat. »

Robert Reich, ancien secrétaire au travail de Bill Clinton :
« Pendant vingt-cinq ans, j’ai expliqué à longueur de livres et de conférences pourquoi les classes moyennes laborieuses des pays développés comme les États-Unis n’ont pas gagné de terrain et sont soumises à de plus en plus de pressions austéritaires.
Mais mes raisonnements passaient à côté d’un phénomène d’importance capitale : la concentration croissante du pouvoir politique aux mains d’une élite financière et commerciale qui a réussi à transformer les règles politiques et celles qui régissent l’économie. Le problème tient à la question de savoir pour qui roule le gouvernement.
Qui peut encore prétendre ne pas savoir pour qui roule le gouvernement ?
Au niveau des hauts fonctionnaires, les portes tournantes (revolving doors) fonctionnent à plein régime ; les hauts fonctionnaires pantouflent en toute impunité dans les hautes sphères de la finance ; puis reviennent au gouvernement imposer l’agenda des financiers et des très hauts dirigeants d’entreprises globales. »

Bernanke et Geithner aux États-Unis, Jean-Claude Trichet et Macron en France, etc.

Jacques Fradin Économiste anti-économique, mathématicien en guerre contre l'évaluation, Jacques Fradin mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme.
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