« Par tout le respect que je vous dois :
tous les racistes, niquez vos mères. »
Hamza la Douane
En France, aujourd’hui, un Arabe perpétue quasi quotidiennement, en toute impunité, des attaques à l’arme chimique. Mais que fait la police ?! Les gardes à vue et les amendes à répétition (tantôt 11 euros, tantôt 66 euros : va savoir pourquoi ça varie) paraissent ridicules au regard de l’extrême gravité des faits. De quoi parlons-nous exactement ? Il s’agit rien moins que de projections sauvages [1] d’un liquide qui, sous forme gazeuse, peut provoquer de graves blessures, un liquide qu’on trouve dans les centrales nucléaires, un liquide qui corrode les métaux, qui érode les sols, et dont l’inhalation provoque la mort par asphyxie. En France aujourd’hui, d’innocentes passantes risquent, en plein Paris, des attaques au monoxyde de dihydrogène ! [2]
Les ineptes médias aux mains du capital, toujours prêts à racler les insondables bas-fonds du non-événement, pour ne jamais cesser d’occuper du temps d’antenne, ont donc atteint un niveau de bouffonnerie inédit en « documentant » un fait social crucial et décisif pour le débat public : des arrosages humains en pleine canicule.
Mais pas n’importe quels arrosages : pas des canons à eau des forces du désordre (comme dans les États policiers et répressifs), pas des actes de contestation de l’ordre touristique (comme à Barcelone [3]), non rien de tout cela. Le coupable : Hamza la Douane (on dirait du Michel Audiard), 13 ans, habitant du 20e arrondissement de Paris. Les lieux du crime : les abords du canal Saint-Martin. Le sens de ce rituel diabolique : sans doute un obscur lien avec le Dieu africain Râ, dont il faudrait calmer la colère pour qu’il cesse de nous inonder de ces rayons au point de rendre l’atmosphère caniculaire. (De toute façon, le prétendu réchauffement climatique est une mystification islamo-gauchiste.)
On connaissait Robin des bois, il y a désormais Hamza des canaux : taxer deux euros de droits de douane à des personnes qui circulent en plein Paris, n’est-ce pas une forme de redistribution des richesses ? J’arrête mes délires : il ne s’agit évidemment pas de plaquer des intentions contestataires là où elles ne sont pas revendiquées, ce qui serait encore de la ventriloquie adultiste (« tu ne le sais pas, mais quand tu fais cela, ça veut dire que... » : le fameux effet Jourdain en pédagogie). Je souhaite en revanche prendre au sérieux les commentaires adultes à propos d’un geste mineur, et voir ce que ce cas d’hystérisation médiatique d’un non-événement dit des peurs de l’Adulte™. [4]
De fait, la farce oscille entre le burlesque incompréhensible et les signaux alarmants d’un fascisme décomplexé qui cherche à rendre tout acte (aussi « innocent » soit-il) imputable d’une réponse morale, policière et judiciaire. Or, ce que je voudrais souligner dans ce texte, c’est la minorité du coupable et ce que cela dit du système de la domination par l’ancienneté.
Le « droit à l’enfance » : le spectre du misérabilisme
J’ai mis « innocent » entre guillemets, car un tel jugement est déjà le symptôme de l’adultisme, cette manière de mystifier l’enfance pour se rassurer – et assurer l’ordre. Car « faire chanter » des inconnues (version soft de « la bourse ou la vie » : deux euros ou la mouille) n’a rien d’« innocent » ; pasticher les rituels idiots de la taxe douanière n’est pas un acte a-politique ; apporter de l’eau en pleine canicule est un geste de soin et pas un simple « jeu » [5] ; envoyer chier les racistes est un geste de lutte conscient qui traduit une politisation réelle. Hamza n’est pas « un enfant qui s’amuse » (c’est l’Adulte™ qui voit ainsi la scène, et qui réclame qu’on « responsabilise les parents » qui n’ont pas assez bien dressé leur enfant aux « amusements » tolérables), il est un humain qui agit librement dans l’espace public, dans un espace justement pensé contre les enfants et pour les en exclure. [6]
D’emblée, reconnaissons que l’ordre raciste s’exprime à plein dans cette « fait-diversion » : nul doute qu’une jeune adolescente blanche et bourgeoise, habitant le 11e arrondissement, ne serait jamais devenue un tel phénomène médiatique, sinon comme simple illustration indolore d’un énième reportage sur la canicule – détournant nos regards pour ne pas poser les vraies questions d’écologie politique.
Mais, dans une perspective matérialiste, on ne sera pas dupe du misérabilisme (souvent autoproclamé « de gauche ») qui consiste à plaindre les petites racisées (mais surtout les hommes adolescents), parce que les méchantes droitardées les priveraient de leur « droit à l’enfance » – nommant cela « adultification ». Ce fait médiatique est ici fort précieux pour clarifier au moins deux perspectives à bien distinguer pour saisir la mécanique de la domination par l’ancienneté.
La première consiste à décrire le positionnement idéaliste et libéral de l’Adulte™, qui se complait dans l’approche formelle, donc invoque le droit et la protection. Ici, on s’indigne que les enfants racisées soient perçues comme « moins innocentes et moins vulnérables que les autres enfants » [7], comme si être assignée identitairement à tous les poncifs de l’enfance était une chance que le gentil Adulte™ devrait avoir la décence d’accorder aux jeunes humaines avant l’entrée dans « la vraie vie ». La formule « droit à la clémence » dit tout : l’Adulte™ peut gracier ou châtier, car il a les pleins pouvoirs. On est bien du côté de la philanthropie et non de l’auto-émancipation.
C’est pourquoi la clémence « au nom de l’âge » est un cache-misère qui n’affronte pas la violence des rapports sociaux de classe, de race ou de sexe. La « clémence » pour les moins de seize ans est-elle autre chose qu’une forme de mendicité politique qui sous-entend l’acceptabilité des violences sociales de toutes sortes dès lors qu’on rentrerait dans le grand bain des adultes ? « Au moins, pour les petites, épargnez-les ! » Voilà le vrai visage de l’adultisme : une procrastination imposée pour tout. « Tu verras quand tu seras grande », aime à dire l’Adulte™. Aussi bien pour les promesses que pour les menaces, il reporte les sanctions pour mieux les naturaliser. TINA est plus fort psychiquement quand on laisse croire aux dominées qu’on leur a laissé le temps de s’y adapter : c’est le principe cardinal de la méritocratie – et l’école comme la prison sont deux institutions qui ont besoin de faire croire qu’on mérite d’être là où l’on est. (La prison, nous y reviendrons.)
Bref, adultification, au sens idéaliste, est ce retournement tactique, par l’Adulte™ et pour l’Adulte™, qui consiste à nommer Adulte™ celui ou celle qu’on n’arrive plus à infantiliser : c’est le surgissement de l’imputation (croyance au libre-arbitre), la fin des circonstances atténuantes (c’est-à-dire la fin de l’apprentissage, que l’Adulte™ conçoit comme un temps incompressible d’assimilation [8]).
L’infantilisation réussie n’est donc rien d’autre qu’une adultification en douceur, d’abord patiente : le devenir-docile de l’enfant amenée à devenir Adulte™, c’est-à-dire conforme aux normes sociales dominantes. Donc, si vous êtes dominées sous d’autres rapports de pouvoir, ça devrait générer de la honte bien crasse, de la haine de soi bien dégueulasse – analysées par les travaux intersectionnels sur les enfances prolétaires, racisées, handicapées, etc. L’adultisme est un système qui infantilise aujourd’hui (moyen) les enfants pour adultifier (fin) l’Adulte™ auquel il faudra s’identifier demain – mise en place de l’autojugement par écart à la norme. Une belle inconséquence moyen/fin comme le pouvoir pédagogique sait la manier : tout ça au nom de l’« autonomie » – i.e. l’autodiscipline !
Le droit et la protection ne sont, dans ce cadre, qu’une énième rouerie de la silenciation des enfants : « je (l’Adulte™) vous protège, pour votre bien » ; « je m’en charge, faites-moi confiance ». Dit autrement, l’adultification opérée par l’Adulte™ témoigne de sa croyance idéaliste en la responsabilisation : « je décrète ton apprentissage terminé et je t’impose désormais les mêmes règles merdiques de mon monde : individualisation, culpabilisation, punition, etc. » De plus, cela traduit la croyance en la volonté libre : « je t’enjoins de réussir désormais ce que j’attends de toi, car ma patience est terminée ; et si tu ne le fais pas, j’imputerai cela à de la mauvaise volonté ». [9]
Dans une perspective matérialiste, nonobstant les intentions affichées de l’Adulte™ afin de s’intéresser aux causes réelles (perceptives, affectives et intellectives) de l’adultification, cette dernière signifie en réalité : expression de la peur de l’altérité que représentent les enfants (littéralement : pédophobie). L’Adulte™ adultifie des mineures quand l’infériorisation semble ne plus fonctionner. De fait, il est en PLS dès lors qu’il ne ressent pas cette aspiration à l’intégration, cette conformité à la figure du bon Adulte™ qu’il a tout fait pour instiller chez les mineures. Dans ce cas, la farce de la mignonnitude (attendrissement exotisant pour les dominées) cesse, et les masques tombent : c’est l’heure de jouer aux règles violentes de la société inégalitaire. Ce mécanisme est bien connu et peut prendre des formes institutionnelles, comme lorsque la prison prend le relai de l’école. En effet, le dressage bien accompli amène à la docilité au sein du marché du travail capitaliste, mais le dressage raté par l’institution scolaire donnera droit à une « prise en charge » par une autre institution, dite « de redressement » : la prison. Si l’école n’a pas fonctionné, la prison prendra le relais. [10] L’analogie institutionnelle traduit ce qu’est le « droit à la clémence » accordé aux enfants : une épée de Damoclès, une patience du dominant prêt à attendre un peu avant de sanctionner encore plus durement. École = Infantilisation / Prison = Adultification.
C’est du Spinoza dans le texte. Le cycle espoir/crainte de l’Adulte™ dit tout de sa faiblesse : il espère façonner les enfants à devenir comme lui, en même temps qu’il craint l’infini des possibles que contient toute vie nouvelle. Plein de son assurance que les enfants vont se plier à ses volontés, l’espoir de l’Adulte™ produit l’infantilisation des jeunes humaines (phase de contrôle, soft power) ; plein de son dogmatisme à propos du Bien, sa crainte le fait les adultifier au moindre constat que la mise en conformité ne fonctionne pas (phase disciplinaire, hard power).
C’est là que la domination par l’ancienneté montre son extension, car elle opère à tout âge : même avec des parents racisées, pourtant majeures. Le premier étonnement de l’Adulte™ est toujours de se demander pourquoi les institutions captatrices des corps des enfants n’ont pas fait leur travail ? « Pourquoi cet enfant n’est pas à l’école ? » « Que font ses parents ? » Le paternalisme de l’Adulte™ oscille alors entre deux stratégies lorsqu’il stigmatise des parents, le plus souvent prolétaires et/ou issues de l’immigration : 1) appel à la complicité adultine : « faites mieux », c’est votre devoir d’Adulte™ ; 2) désolidarisation paternaliste : « je vais vous expliquer ce qu’il faut faire », c’est mon devoir de vous rééduquer en ma qualité de bon Adulte™ – la position du « formateur de formateur », comme on dit en formation d’adultes.
Le mécanisme de la domination par l’ancienneté est cohérent sur toute la ligne de devenir : infantiliser et adultifier sont des stratagèmes complémentaires d’un même rapport social d’âge. Les variations intersectionnelles dans son effectuation concrète ne font que révéler plus crûment les « deux poids, deux mesures » des autres systèmes de domination (patriarcat, colonialisme [11], etc.).
Dès lors, on reste sceptique en entendant la revendication d’un « droit à l’enfance », aussi subversif qu’un droit à la paix, mais surtout foncièrement contre-productif en termes de compréhension de la domination par l’ancienneté. Que l’Adulte™ clame un « droit à l’enfance », c’est comme si la tribune du 9 janvier 2018 sur le droit d’importuner [12] avait été signée par 100 hommes. Ou bien, plus bizarre encore : des blanches qui invoqueraient un droit à la race. Pourquoi pas des millionnaires qui militeraient pour un droit à la pauvreté…
Ce qui est fort dans ce qu’exprime le geste d’Hamza, ce n’est pas un droit à l’innocence, c’est qu’il fait un truc que l’Adulte™ (même prolo, même racisé) n’ose plus faire : contester un certain ordre établi. La scène la plus drôle est celle où un vieil homme blanc vocifère dans sa bagnole en tentant de pathétiques coups de canne depuis sa fenêtre ouverte. La scène est parfaite : l’impotence du vieil urbain blanc qui roule en bagnole, en ville, en pleine canicule, et s’insurge de gouttes d’eau contre son tas de ferraille polluant et multitonnal. Or, l’Adulte™ est typiquement une forme de vie qui n’ose plus contre-brutaliser les voitures, pourtant symbole absolu de notre auto-destruction. [13] En face, des corps juvéniles dansent, rient et évitent avec une facilité évidente les « coups » portés par le maugréant. De quel côté est la puissance ? Qui incarne la misère et devrait susciter notre pitié ? (si nous voulions jouer au jeu sordide des pitiés méritées) C’est à cela que répond le système médiatique : sortir les tanks de la scandalisation morale à grande échelle pour venir au secours de l’impuissance Adulte™, de la bêtise bagnolesque, du racisme viscéral, etc.
La protection de l’enfance : le spectre du punitivisme
La vindicte moralisatrice contre Hamza est également riche d’instructions si elle est mise en perspective avec deux autres jeunesses : Lyhanna et Daniel.
On a plus à craindre de l’adultisme bienveillant que de l’adultisme malveillant. En effet, comme on le voit avec la non-affaire Hamza, le second devient burlesque, pris à son propre piège : puisqu’il a inventé le mythe de l’« enfant-fragile », sa fragilité adulte devient encore plus criante puisqu’il s’avoue fragilisé par un être « fragile ». On peut donc se gausser : c’est un signal de faiblesse du dominant. En revanche, le premier est véritablement flippant, puisqu’il est dans la pleine possession de ses moyens répressifs et persuasifs pour faire empirer, encore, l’imaginaire punitiviste et carcéral de nos sociétés contemporaines.
La domination par l’ancienneté peut ainsi silencier les enfants en leur imposant le narratif de la victimisation, voie royale pour la répression. [14] La protection de l’enfance peut alors devenir un rouage fondamental de ce jeu de dupe, notamment en instrumentalisant la « fragilité » putative des enfants pour renforcer la violence du système punitiviste et carcéral institué et accepté par l’Adulte™. Car rien n’est plus essentiel que la croyance au mérite, à l’effort, à la maîtrise de soi pour dépolitiser les relations sociales et faire de chacune le ou la responsable de dysfonctionnements qui incombent en réalité aux milieux.
De ce point de vue, la scandalisation de l’affaire Lyhanna participe du contexte de fascisation de notre société, toujours prêt à saisir des prétextes pour renforcer l’arsenal répressif de la loi. C’est grossier, certes (« castration chimique », « peine de mort », etc.), mais il faut aller plus loin que de contester des « récupérations par la droite » : sommes-nous capables de penser la gestion collective des injustices autrement que par la punition ? [15]
Voilà encore un problème que nous impose la lutte contre la domination par l’ancienneté, parce que le punitivisme est précisément la matrice de l’adultisme : gouverner par la sanction, menacer pour rendre docile, châtier en cas de non-compréhension. Bref, faire feu de tout bois, par toutes les formes du pouvoir pédagogique – de la plus disciplinaire à la plus manipulatoire. Il faut le dire très fort : toute réponse punitiviste au nom de la protection de l’enfance est la forme chimiquement pure de l’adultisme. Il fallait oser instrumentaliser une enfance mystifiée (jugée par nature « fragile et innocente ») pour mieux silencier les enfants (en parlant à leur place, d’un problème pour lequel les enfants sont les premières concernées) afin de renforcer une institution sociale abominable créée par l’Adulte™ pour « rééduquer » de « méchantes » adultes – la prison.
La prise des corps (frappe, torture, contention, enfermement, etc.) est l’aboutissement de l’impuissance pédagogique : à force de vouloir corriger, dresser, conformer à devenir ce qu’il faut être, la domination par l’ancienneté ne trouve rien mieux à faire que de rendre la vie et les mouvements impossibles à celles et ceux qui contestent les ordres de pouvoir.
Nous devons donc être particulièrement vigilantes à toutes les formes de personnalisation, lorsque nous cherchons à comprendre un rapport social (ici celui d’âge) dont la caractéristique est nécessairement d’être structurel. Les violeurs de mineures ne sont pas des « monstres », comme y insiste Romain Lemire, auteur du magnifique roman intitulé Clément [16] ; pas plus que le patron de Daniel, qui l’a laissé travailler toute la journée du 26 mai 2026 sur un toit, en dépit des règles élémentaires de la sécurité au travail – jusqu’à la mort. [17] Cette exotisation d’adultes extra-ordinaires en figure de « monstres » est encore une manière, pour l’Adulte™, de ne pas regarder en face le système de privilèges dont il jouit.
Toute forme d’outrance morale est une clef de bras de l’adultisme : les enfants seraient « adorables » par nature, donc les adultes qui leur font du mal seraient des « monstres ». Ça nous prépare au fameux déni : « not all adults », le jour où l’Adulte™ usera de la ficelle de la susceptibilité pour continuer de refuser de comprendre que le problème est systémique.
Sébastien Charbonnier est l’auteur de La fabrique de l’enfance, anthropologie de la comédie adulte, disponible aux éditions lundimatin.






