Grève dans les raffineries - Reportage à Grandpuits

« Tout le truc sur les réserves stratégiques, c’est du pipeau. Nous, ici, on est une réserve stratégique. »

paru dans lundimatin#63, le 30 mai 2016

Depuis le début du mouvement contre la Loi Travail, on a souvent entendu ou lu des appels à « paralyser l’économie » voire à « tout bloquer » afin de faire pression sur le gouvernement. Depuis plus d’une semaine, c’est cette stratégie qui est menée dans les raffineries et les ports, à la RATP ou à la SNCF.
Une équipe de lundimatin s’est rendue sur le piquet de grève de la seule raffinerie d’Île-de-France. Grandpuits exploite un petit gisement et raffine surtout du brut qui arrive du Havre par pipeline. Depuis le 17 mai, on y discute de blocage et surtout de grève. Vendredi 20 mai, la grève et l’arrêt total de l’usine ont été votés ; décision reconduite à 162 voix contre 154 vendredi dernier, qui vaut jusqu’à la semaine suivante.

Le lieu est impressionnant : au beau milieu de la fausse campagne de Seine-et-Marne surgit une énorme usine, avec des grandes cheminées d’où ne sort presque plus de fumée. Un décor à l’ancienne, protégé comme un château fort :
l’usine est encerclée d’une enceinte elle-même couronnée d’un bon gros rouleau de barbelés. Les infrastructures du capitalisme ne choquent pas toujours par leur apparente banalité et neutralité. Devant notre regard curieux et un peu réticent, un ouvrier nous explique : « ah mais ça c’est parce que le site est classé Seveso, il y a des réserves stratégiques ici, et aussi une usine d’engrais juste à côté ; si ça pète, c’est toute la région qui part en fumée ». Bienvenue chez Total.

Il n’est évidemment pas question de laisser entrer quelqu’un d’autre qu’un ouvrier sur le site. Ça tombe bien, ce sont eux qui sortent juste après avoir voté la reconduction de la grève en assemblée générale. Tout de suite, un homme se rapproche, gilet jaune/orange de la CGT :

« ah, très bien que vous veniez voir, il faut en finir avec la désinformation, j’en peux plus des médias qui racontent n’importe quoi sur la CGT, ils font croire qu’il n’y a que la CGT qui fait grève alors qu’ici on est tous ensemble, avec la FO, les gens de SUD mais aussi des non syndiqués. Bref on est tous ensemble donc il faut arrêter de parler de la CGT ; et pourtant, je vous dis ça, mais je suis de à la CGT, termine-t-il en pointant le logo du syndicat sur son gilet. »

On l’interroge alors sur les résultats de l’AG :

« la grève est reconduite, à 51 % contre 49 %, beaucoup plus serré que la semaine d’avant (60/40), mais il faut dire que la direction est passée par là, en envoyant un mail à tous les cadres pour leur dire d’aller voter contre la grève »

Qu’importe, la grève est reconduite pour toute la semaine. Quand nous lui demandons si ce vote très serré n’annonce pas un retournement pour la semaine suivante, un membre de FO ne paraît pas inquiet et assure que quoiqu’il arrive ils disposent d’autres cartes à jouer pour que l’arrêt se prolonge. Il faut dire que ceux qui votent contre sont surtout les « administratifs », pas du tout impliqués dans le mouvement et qui travaillent dans le bâtiment d’en face : autrement dit, pas trop de raison de s’inquiéter, ce ne sont pas eux qui ont le pouvoir de tout arrêter. La hiérarchie semble renversée, pour un temps.

Quand on les interroge sur les déclarations médiatiques du gouvernement, certains s’amusent :

« Par exemple, tout le truc sur les réserves stratégiques, c’est du pipeau. Nous, ici, on est une réserve stratégique. Enfin disons qu’un pourcentage de nos stocks est classé en réserve stratégique. Et je peux vous dire que rien ne sortira d’ici tant qu’on fait grève. Donc ça compte pas. Leurs 115 jours de réserves, ça veut rien dire.
D’ailleurs, en 2010, on a bien vu que le carburant manquait, nous dit un autre, l’État, main dans la main avec Total, a fait venir des camions depuis la Belgique. Puis, quand les Belges se sont mis en grève aussi, il a fallu aller jusqu’à Rotterdam. Autant dire que ça représente des milliers d’euros pour eux ».

2010 : la lutte contre la réforme des retraites, c’est clairement ce qui trotte dans toutes les têtes et qui invite les langues à se délier. À l’époque, les raffineries étaient sous le feu des projecteurs : peu de secteurs faisaient grève mais ils ont tenu longtemps. Les ouvriers de Grandpuits étaient particulièrement impliqués :

« L’arrêt total a duré 3 semaines, là ça commence à peine. Moi, j’ai fait 18 jours de grève en tout, d’autres ont tenu un mois. Un film a été fait sur nous, Grandpuits, petite victoire, de Olivier Azam. C’était vraiment pas mal. On a tourné dans toute la France ensuite pour le montrer, et même en Belgique. Ça nous a mis en contact avec plein d’autres milieux. »

À l’époque, une caisse de grève est créée sur internet et cela semble avoir très bien fonctionné :

« On ne s’y attendait pas du tout. Il y avait la possibilité de faire des virements par paypal et le monde entier s’y est mis : on a reçu des dons du Brésil, de la Pologne, c’était fou. On s’est tous remboursé les jours de grève qu’on avait pris, on a remboursé des grévistes d’autres secteurs, et il nous restait encore du fric qu’on a filé à la Croix-Rouge et aux Restos du cœur. »

Mais alors, quelle différence avec la situation de 2010 ?

« Déjà, à l’époque, on était beaucoup moins suivis que maintenant, on avait vraiment l’impression d’être les seuls à bouger, heureusement que beaucoup sont venus nous voir et nous ont soutenus. Aujourd’hui, ce qui est intéressant, c’est que toute la chaîne d’acheminement et de production est bloquée : les bateaux n’arrivent plus au Havre, le pétrole ne part plus dans les pipelines et l’usine est arrêtée. Ensuite, en 2010, il y a eu aussi les réquisitions.
— Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionnent les réquisitions ?
— C’est assez simple, les préfets décident avec les directeurs d’un nombre de gens qui doivent continuer la production, ils dressent des listes de salariés au hasard et ils sont obligés d’aller travailler. Si ils n’y vont pas, c’est de la prison et des amendes énormes.
— Et il n’y a pas moyen de s’y opposer ?
— La dernière fois, on a bloqué 5 minutes l’entrée de l’usine mais ça ne servait à rien, c’était juste symbolique. Par contre, les réquisitions ont été attaquées en justice après-coup. Et la justice a cassé les décisions administratives en montrant qu’elles étaient synonymes, dans le fond, d’une interdiction du droit de grève.
— Mais alors ils ne pourront pas le refaire ?
— En théorie, non. Ou ça fera un scandale : on n’oblige pas des grévistes à travailler. Après, allez savoir. »

Ressentent-ils le besoin d’un soutien plus grand du mouvement ? Ils répondent que non : eux ne bloquent pas, ils sont juste en grève, il n’y a pas besoin de tenir des barricades. Par ailleurs, ils savent que ça bouge partout ailleurs donc ils ne s’inquiètent pas :

« On se débrouille bien ici. Même si on est plus entre nous, on se sent beaucoup moins seuls qu’en 2010. Après, ça fait toujours plaisir de voir des gens et de recevoir du soutien. »

La discussion dérive ensuite sur des questions stratégiques : pourquoi entrent-ils si tard dans le mouvement ? Un non-syndiqué explique qu’il leur est très difficile de tenir plus d’un mois de grève.

« Si on avait commencé le 9 mars, on aurait pas tenu jusqu’à maintenant. Alors que là, on relance la dynamique et on a une chance d’aller au bout. Avec l’Euro 2016 qui arrive, ça risque de peser dans le rapport de force. »

Lorsqu’ils évoquent la suite, c’est la confiance qui domine : l’échec de 2010 donne toutes les raisons de ne pas fléchir aux premiers obstacles.

« L’opinion ? Aucun problème de ce côté-là. Ça énerve un peu les gens mais c’est toujours comme ça. Et il y en a plein qui sont avec nous. Ça nous fait pas peur. »

En réalité, de leur côté, le mouvement ne fait que commencer : à l’image du char phénix qui défilait lors de la manifestation du 26 mai, ce « mouvement » semble toujours renaître au moment où l’on prédit sa fin. Confiance, donc : les machines sont à l’arrêt complet ce week-end, toute la semaine qui vient, et aucune reprise n’est en vue.

Au cours d’une discussion, une idée originale est évoquée : pourquoi ne pas remplir quelques camions-citernes et distribuer de l’essence gratuitement, pour soutenir le mouvement mais aussi pour narguer l’État (qui prend 90 % du prix au litre) et Total ?

« Bon, la, il faut être honnête. C’est du vol, dit l’un d’entre eux. On risque encore plus qu’avec les réquisitions.
— Oui, certes. Mais en même temps, si le rapport de force s’amplifie, ça pourrait s’envisager non ?
— Franchement, si ça ne tenait qu’à moi, je trouverais ça génial comme idée, dit un autre, plus jeune. Ça les mettrait vraiment dans la merde et on aurait toute l’opinion avec nous ! »

L’avenir le dira. Les prochains jours réservent peut-être quelques surprises.
Cette semaine, le piquet de grève sera tenu tous les jours mais aussi en soirée, et dans la nuit, sans limites d’horaire, en fonction de l’ambiance...

hot
Flash-ball : le lycéen nantais jugé co-responsable du tir qui l’a éborgné

L’état condamné à ne verser que la moitié des indemnités.

- 5 déc. 16 - Positions, Rencontres, Terreur - 9 min

au hasard
Tunisie : quand la police s’organise

« Ce faisant la police ne demande pas seulement d’être en mesure de maintenir l’ordre, mais exige de voir reconnue sa capacité à agir de manière souveraine, y compris face aux autres institutions de l’État, sans être gênée dans ses pratiques. »

30 oct. 16 - Terreur, International - 20 min

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :