Gratte-ciel et guerre civile — Deuxième partie [Quand j’entends le mot culture]

« Sans le savoir, il avait construit un gigantesque zoo vertical, ses centaines de cages empilées les unes sur les autres. Tout les évènements des derniers mois s’éclairaient si l’on comprenait que ces créatures brillantes et exotiques avaient appris à ouvrir les portes ».

Vulture - paru dans lundimatin#100, le 17 avril 2017

Nous évoquions la semaine dernière les théories de Rem Koolhaas à propos du gratte-ciel, en les confrontant à l’étrange roman de JG Ballard, High-Rise. Koolhaas voyait dans le gratte-ciel une immense machine capable de faire passer l’humanité dans un nouvel âge. Il rappelait à charge de preuve la promesse du constructeurs d’un des premiers gratte-ciel de New York, le Wooolworth. Cet édifice sera doublement peuplé : concrètement, par « 14000 personnes, la population d’une ville », et spirituellement, « par cet esprit de l’homme qui, à travers l’échange et le négoce, lie des étrangers dans l’unité et dans l’espace, et réduit les risques de guerre et de bain de sang ».

Promesse déçue dans High-Rise, comme nous allons le voir. Ballard donne à la Tour un singulier destin : celui d’être le théâtre d’une guerre invisible, mais bien réelle. Par pudeur, nous essaierons de ne pas trop en dire sur les évènements qui tissent le récit, sur la texture des affrontements, sur la violence inouïe qui se déploie entres les quatre façades. Toujours est-il que la tour de High-Rise se retrouve rapidement en proie à la guerre civile et au bain de sang. C’est l’occasion de s’interroger sur la nature profonde de ce qu’on appelle « guerre civile », en se posant trois questions. Comment commence-t-elle ? Comment se déroule-t-elle ? Comment se finit-elle ?

Fête de guerre

La guerre classique, qui met aux prises des États et leurs armées, commence par une déclaration. Une déclaration de guerre suppose quatre choses : qu’il y ait quelqu’un pour la recevoir, en être le destinataire ; que la guerre ait une date de commencement clairement établie (avant il y avait la paix, maintenant nous déclarons la guerre) ; que la guerre se décide par un acte de volonté ; qu’il y ait une raison précise de faire la guerre, un casus belli. Ces quatre éléments ne caractérisent que très imparfaitement la guerre civile qui se déroule dans la tour.

En effet, une déclaration de guerre est rendue possible par la nature légale et juridique des belligérants. Pour formuler une telle déclaration, ou en être le destinataire, il est nécessaire de posséder un statut légal d’État souverain. Les belligérants, en entrant en guerre, reconnaissant avant tout leur commune nature étatique. La guerre civile, par définition, ne met pas aux prises deux belligérants symétriques et souverains, mais des partis parfois flous, parfois clandestins, parfois dénués de toute structure juridique. Elle ne peut donc se déclarer, car elle se déroule en deçà des formes institutionnelles qui garantissent l’effectivité légale d’une telle déclaration.

Mais si la guerre civile échappe à la logique de la déclaration, c’est surtout parce qu’il n’est pas si facile d’en dater clairement le point de départ ; elle a, en un sens, toujours eu lieu. Les habitants de la tour se livrent depuis toujours une forme hypocrite, déguisée, de guerre civile ; par les commérages, par les embrouilles de voisinage, par le jeu de la popularité et de la reconnaissance, etc. Les affrontements qui éclatent dans la tour ne sortent pas de nulle part ; ils ne constituent pas une rupture par rapport à une paix préexistante, mais le changement de forme d’un conflit permanent.

« Les six derniers mois n’avaient été qu’une période de querelles incessantes entre ses voisins. »
(457)

La recherche d’un point de basculement irréversible qui marquerait le commencement net sera, pour le lecteur de High-Rise, toujours déçue ; mais elle n’est pas vaine pour autant, car elle permet de cerner toute une série de seuils par lesquels passent les habitants, par lesquels la guerre froide se mue lentement et imperceptiblement en guerre ouverte. Bref, la question est moins celle d’identifier un commencement que de suivre une métamorphose.

Et cette métamorphose est subtile, souterraine, presque insidieuse. Elle ne se décide pas, ne procède pas d’une volonté précise et clairement énoncée. Les habitants ne choisissent pas la guerre civile ; ils s’y abandonnent. Ils s’y laissent aller. La guerre civile exige une déprise plus qu’une décision ; elle se passe donc de déclaration formelle. Les habitants de la tour « n’entrent » pas en guerre ; ils assument progressivement l’hostilité et la violence qui ont toujours été présentes dans la tour, incorporées à son architecture, prescrites et formalisées par ses codes sociaux.

Si la guerre civile est quelque chose à quoi on s’abandonne, c’est qu’il n’y a pas de casus belli. Il n’y a pas de raison de faire la guerre civile ; seulement des raisons de ne pas la faire. Sécurité, travail, inertie, etc. La guerre civile est un bouillonnement de formes. Et la tour, à son inauguration, est à la fois un ensemble de verrous destinés à le garder sous contrôle, et une manière de faire monter la pression, jusqu’à ce que ces verrous sautent les uns après les autres quand elle atteint sa masse critique. Il y a beaucoup de petit motifs d’embrouilles, mais aucun ne constitue à lui seul un casus belli clair et distinct. Ce ne sont que des prétextes à l’affrontement, qui servent surtout à rendre au néant les raisons de ne pas s’abandonner à la guerre civile. Autrement dit, l’explosion du tissu social de la tour ne procède pas d’une raison, mais d’un désir, d’une inclination : celui de donner à l’existence (et donc à la guerre civile) des formes plus joyeuses, plus désirables.

La guerre civile n’est donc pas un drame : c’est une libération. Comme dans Fight Club, les gens ne se battent que parce qu’ils en ont une troublante envie. Les affrontements commencent quand les habitants assument de s’abandonner à cette envie. Et cela se matérialise, dans le cours du récit, par le passage d’une série de seuils. D’abord, la tour atteint la masse critique. La congestion est à son comble. Puis, des habitants éméchés commencent à larguer du lest, en lançant des bouteilles de champagne depuis les balcons. S’ensuivent des blocages dans l’infrastructure du bâtiment (coupure d’électricité, ascenseurs en panne, vide ordures bouchés), qui créent des situations qui radicalisent l’expérience du gratte-ciel (l’isolement et la désarticulation), laquelle, n’oublions pas, est comme une éprouvette destinée à recueillir les changements de forme du tissu social lorsqu’il est soumis à des pressions inouïes.

 L’assomption est plutôt un abandon, c’est-à-dire à la fois une chute et une élévation, un mouvement et un reposer-en-soi. 
Tiqqun, Introduction à la guerre civile

Fragmentation

La force de Ballard est donc de ne jamais expliquer de façon extérieure aux personnages les « raisons » qui les poussent à la guerre civile. Parce qu’il n’y a rien à expliquer. Tant que l’on voit la guerre civile comme un moyen en vue d’une fin, on est bien en peine de la comprendre. Car la guerre civile n’est pas asservie à une fin prévisible : elle est une matrice, un laboratoire où s’élaborent de nouvelles manières de vivre. Une fois que l’on reconnaît la dimension expérimentale de la guerre civile, il n’y a qu’à décrire les inclinations des habitants, et à rester au plus près de leurs questionnements singuliers, de leurs tentatives de donner forme à leur existence collective. Parce qu’elle est une expérimentation éthique, la guerre civile crée la disposition nécessaire pour la comprendre. De l’extérieur (de la tour) elle reste absolument incompréhensible, et imperceptible.

Elle n’est pas non plus facilement compréhensible de l’intérieur. Comme il n’y a pas de casus belli, il n’y a pas non plus de camps définis au sein de la tour. La guerre civile ne se raconte donc pas comme l’histoire militaire des rapports entre des camp, mais comme une expérimentation : quelles sont les différentes lignes qui se peuvent tracer ? Quelles sont les différentes formes de polarisation qui peuvent coexister dans la tour ? La géographie des forces en présence change continûment, parce qu’on passe d’une partition de la tour à une autre, en permanence, puisque les habitants recherchent d’un même élan des manières toujours nouvelles de découper la tour en forces antagonistes. Il n’y a en réalité pas de camps fixes : fabriquer et quitter des partis, passer d’une polarisation à l’autre, voilà l’enjeu de la guerre civile. C’est un jeu, au sens le plus noble, le plus sérieux du terme. Ce jeu a pour principe la fragmentation, et comme tout jeu, il suppose un ensemble de règles partagées par tous les joueurs. S’il n’y a aucun but de guerre, il y a cependant entre les habitants une sorte d’accord consensuel pour multiplier les lignes de partage, pour redessiner la carte du corps social de mille manières imaginables. La guerre civile est un effort concerté d’élaboration conflictuelle de formes.

Le premier antagonisme divise la tour en deux, entre les habitants à chiens et les habitants à enfants, qui se disputent l’usage de la piscine du 35e étage. Il semble vaguement recouper la séparation entre les 10 étages inférieurs (où les gens ont des enfants) et les 5 étages supérieurs (où les gens ont des chiens). Progressivement, cette tension s’intensifie, jusqu’au meurtre d’un chien pendant une coupure d’électricité. Mais l’affrontement frontal entre les deux camps (les riches pauvres et les riches riches) n’arrive jamais : la division en deux n’est qu’une étape dans la désagrégation de l’unité de la tour.

Rapidement, on ne peut plus circuler librement et innocemment dans la tour. L’antagonisme entre les habitants à chiens et à enfants se stabilise : les dix étages inférieurs et les cinq étages supérieurs se détestent, mais une sorte d’État-tampon se forme entre eux. Cette tripartition va durer un temps : trois ordres, trois classes, avec chacune leur personnage central (Wilder pour les étages inférieurs, Laing pour les étages médians, Royal, l’architecte, pour les étages supérieurs). À ce moment, on pourrait vouloir lire la tour comme une allégorie marxiste, mais ce n’est pas très intéressant, et d’ailleurs les personnages s’en lassent. Puis ces classes se disloquent à leur tour.

La division en trois cède le pas à une division en 10, 20, 40, quand les habitants commencent à s’organiser en communes de trois ou quatre étages, défendant les escaliers ensemble, et luttant surtout pour le contrôle des ascenseurs. Les habitants des étages supérieurs gardent le contrôle d’un ascenseur qui leur permet de rejoindre directement le rez-de-chaussée et d’aller travailler la journée, mais ne s’aventurent plus dans le reste de la tour, sauf pour des raids et des affrontements de nuit. La fragmentation continue. Ces communes se réduisent progressivement, jusqu’à se limiter à la taille d’un étage. La tour est alors divisée en une quarantaine de communes autonomes où, « pour la première fois, les gens laissaient leurs portes entrouvertes et passaient librement d’un appartement à l’autre. Toutefois, cette intimité nouvelle s’établissait étage par étage et ne s’étendait pas au-delà ». (475). À ce stade, tous les habitants ont cessé d’aller travailler ; les ressources sont presque épuisées ; plus personne ou presque ne quitte le bâtiment pour se ravitailler. Les cadavres s’entassent en divers haut-lieux de la tour. Les affrontements deviennent plus sauvages, mais la guerre se fait plus larvée : tout le monde se barricade à nouveau, pour se protéger des rapts de femmes et des vols de ressources. Incapables de se soutenir, les communes se réduisent progressivement jusqu’à la taille d’un appartement. Finalement, la tour se divisera en autant de camps qu’il y a de survivants, dans une forme surprenante de retour à la préhistoire et au chasseur-cueilleur.

On le voit, les lignes qui clivent la tour sont labiles et mouvantes. La désagrégation entraîne chaque division dans une division nouvelle. Mais toutes les partitions, toutes les lignes possibles supposent donc une autre ligne, fondamentale, qui sépare la tour du reste du monde. La tour devient la réalité. Elle n’a plus de comptes à rendre à ce qui l’entoure. Malgré toute la violence et tous les antagonismes qui les traversent, les habitants mettent au point un ensemble de normes immanentes à la tour qui permettent à la guerre civile de suivre son cours sans être interrompue par une pacification extérieure. Personne n’utilise d’armes à feu. Personne n’appelle la police. Personne ne viole le code des ascenseurs, qui fonctionnent librement pendant une courte tranche horaire la journée (qui a cependant tendance à se réduire à mesure que les ascenseurs tombent en panne). Personne n’enraye le délabrement des infrastructures de la tour. Tout le monde accepte le démembrement du corps social. C’est seulement au prix de cet accord que la tour peut accomplir son plein potentiel et devenir une immense machine à produire et à différencier les formes de vie. Les habitants ne cessent jamais d’aimer la tour, de travailler à accroître sa puissance ; tout le monde, y compris l’architecte, est satisfait du tour imprévisible que prend cette petite expérience architecturale. Et ce, à l’abri de tous les regards. La guerre civile qui embrase la tour reste invisible et insoupçonnée. Comme le dit Koolhaas :

[L’architecture du gratte-ciel] sépare l’architecture d’intérieur et l’architecture d’extérieur. De cette manière, le Monolithe épargne au monde extérieur les agonies du changement continuel qui fait rage à l’intérieur de lui. Il cache la vie quotidienne.
Rem Koolhaas, Delirious New York

La tour est un gratte-ciel. Elle repose sur l’isolement et la désarticulation ; et finalement, au terme des affrontements, elle produit à nouveau de l’isolement et de la désarticulation. Quand le processus de fragmentation commence, il fait naître des gangs, des communes, des partis, des clans à la place d’une classe sociale aisée et homogène. Mais il se poursuit jusqu’à ce que chaque appartement se barricade à nouveau, jusqu’à ce que chacun soit à nouveau absolument seul. Au bout d’un moment, la vie dans la tour finit par ressembler à nouveau, étrangement, à la vie normale. La fragmentation s’est épuisée. La tour semble revenir à l’équilibre. La guerre civile serait-elle arrivée à son terme ?

Conclusion à la guerre civile

Si la guerre civile n’a pas de commencement précis, il va de soi qu’elle n’a pas de fin non plus. Mais, au sein de la tour, selon la raison de son architecture, le processus de différenciation et d’expérimentation finit par s’épuiser. Ballard suit ici une hypothèse singulière : si l’histoire de l’humanité est l’histoire de son unification, de sa standardisation, alors l’histoire de la guerre civile, qui repose sur la fragmentation, s’apparente à une remontée dans le temps. Et à l’autre bout de l’histoire, et bien il y a la préhistoire, une préhistoire fantasmée, faite de chasses, rapts, borborygmes, peintures rupestres. Solitude, isolement, silence. Certains habitants perdent l’usage du langage articulé. Il y a dans la guerre civile une volonté d’échapper à la fin de l’histoire ; mais les habitants de la tour finissent paradoxalement par être piégés au tout début. Bref, la guerre civile a bien été une révolution au sens astronomique du terme, une boucle : de l’isolement contemporain à celui du chasseur solitaire.

Ce n’est sans doute pas l’hypothèse la plus subtile que l’on puisse faire, mais elle pose de vraies questions : le processus de fragmentation qui est l’enjeu de la guerre civile est-il voué à l’épuisement ? Y a-t-il un retour inévitable à la normale, c’est-à-dire un retour à des formes plus policées de conflit ? Et si c’est le cas, si la guerre civile finit par retrouver un point d’équilibre, ce point est-il un point de mort, d’inertie, un arrêt déplorable, ou au contraire un stade supérieur d’existence conquis contre la marche normale du monde ?

L’épuisement, dans High-Rise, ne prend pas les formes habituelles. Le plus souvent, c’est la répression policière, la pression sociale, ou l’extermination pure et simple qui viennent mettre un terme à la guerre civile. Mais les habitants sont assez malins pour se prémunir de toute intervention extérieure. L’épuisement de la guerre civile est donc, d’abord, un épuisement des corps qui la font. Personne ne se soigne ; personne ne cherche à manger ; tout le monde se lance joyeusement dans le conflit sans souci du délabrement physique. Une chute des corps, donc, tarif de l’élévation spirituelle que connaissent les habitants. Le délabrement est souhaité comme une sorte de tremplin libérateur : libération de l’économie, du travail, du souci de soi. Une forme tout à fait classique de sacrifice.

Mais l’épuisement est surtout un épuisement des formes. L’inventivité des habitants s’étiole. Ils ne savent plus trop quoi faire. « Tout a été fait ». Alors on en revient au point de départ, par pure fidélité à la bonne marche du processus. Ce que constate le héros à la fin du roman :

En un sens, la vie de la tour commençait à ressembler à celle du monde extérieur – c’était la même barbarie, la même férocité sous le vernis des conventions. […] Le délabrement de la tour constituait un modèle du monde vers lequel les entraînait l’avenir : un paysage au-delà de la technologie, où chaque chose tombait en ruine ou bien, de façon plus ambiguë, participait à des combinaisons inattendues et pourtant plus riches de sens. Laing réfléchit sur ce point – parfois il lui semblait difficile de ne pas croire qu’ils vivaient dans un futur qui était déjà arrivé et avait épuisé ses possibilités.
JG Ballard, High-Rise

Autrement dit, la guerre s’épuise d’avoir été trop intense ; personne n’a jamais cherché à stabiliser la moindre forme (que ce soit l’organisation en deux groupes, trois groupes, en gangs, en communes, personne n’a cherché à s’arrêter sur une forme), personne n’a cherché à rendre consistant et durable un des stades du processus ; parce qu’il fallait expérimenter, parce qu’il fallait intensifier. Et c’est pourquoi la guerre civile finit par se stabiliser sur l’absence de forme : l’isolement de chacun dans son appartement-caverne. Seul un groupe de femmes garde une forme commune – et s’organise pour manger les hommes. L’avenir leur appartient.

Cet élément, parmi d’autres, vient souligner ce fait ambigu : s’il y a indéniablement un retour à la normale après les trois mois d’affrontements ouverts dans la tour, ce retour à la normale n’est pas un retour à la situation initiale. Il y a clairement un épuisement des processus liés à la guerre civile, mais celle-ci débouche sur un point d’équilibre différent, certes fait lui aussi d’isolement et de désarticulation. Personne ne retourne au travail. Personne ne quitte la tour. Les autres tours, peuplées après celle où se déroule le récit, plongent elles aussi dans la guerre ouverte. À la fin du récit, convaincu d’avoir épuisé les possibilités de la guerre, le héros contemple tranquillement l’avenir comme un espace de pure liberté ou déployer sans conséquences ses petites perversions … Ce qui était finalement la promesse initiale de la tour. Cela mérite évidemment un haussement d’épaules et un « tout ça pour ça », mais indéniablement, le héros, névrosé et angoissé à l’orée du récit, a gagné quelque chose qu’on ne saurait lui enlever : la sérénité.

Le principe de la plus intense sérénité est, pour chaque corps, d’aller au bout de sa forme-de-vie présente, jusqu’au point où la ligne d’accroissement de puissance s’évanouit. Chaque corps veut épuiser sa forme-de-vie, la laisser morte derrière soi. Puis il passe à une autre. Il a gagné en épaisseur : son expérience l’a nourri. Et il a gagné en souplesse : il a su se déprendre d’une figure de soi.
Tiqqun, Introduction à la guerre civile

La guerre civile n’a donc finalement pas produit un nouvel ordre social, mais une manière plus souple de s’y rapporter : quand toutes les lignes d’accroissement de puissance semblent s’être épuisées, il reste une forme de paix intérieure qu’aucune obsession sécuritaire ne parviendra jamais à produire. La seule question est de savoir pourquoi les lignes d’accroissement de puissance se sont évanouies, rendant l’individu à sa solitude et à ses petits fantasmes aussi insignifiants qu’indispensables. Et c’est en fait ici que ré-intervient la question du gratte-ciel : c’est parce que cette guerre a eu pour cadre un gratte-ciel qu’elle s’est épuisée. Car le gratte-ciel, malgré l’instabilité qu’il produit par sa propre congestion, reste une réalité malheureusement finie.

High-Rise est le récit de tout ce qu’il faudrait faire pour se sentir heureux dans un gratte-ciel. Les formes de vie nouvelles, on pourrait dire survivantes, qui demeurent à la fin du récit, sont avant tout des manières de continuer à habiter la tour malgré tout, comme la ruine qu’elle est devenue. Là est l’acquis de la guerre, la nouveauté irréversible : la tour est devenue la seule réalité. Elle s’est établie, par la guerre civile, comme une enclave imprenable de ce que Koolhaas appelle « le synthétique irrésistible ». Mais selon Ballard visiblement, cela ne se traduit pas, comme le pense Koolhaas, par une infinité de possibilités offertes aux formes de vie : elles ne sont pas plus à l’abri de l’épuisement que celles qui sont demeurées à même la terre. La véritable question, dans l’interprétation de High-Rise, est donc finalement celle-ci : est-ce une critique de la guerre civile (processus voué à l’autoconsommation et à l’épuisement) ou du gratte-ciel (capable de susciter un processus qui pourrait la dépasser mais qui l’enferme finalement dans ses étroites limites) ?

D’un bout à l’autre du récit, la seule contrainte qui s’applique au processus de la guerre civile est qu’il doit se dérouler à l’intérieur de la tour. La tour, puisqu’elle échappe au regard social, devient la seule limite à la guerre civile, la seule matérialité, la seule réalité. La seule question qui ne se pose jamais aux habitants dans tout le déroulement de la guerre, est celle de quitter la tour, et de continuer la guerre à l’extérieur. La tour ne peut être peuplée que comme une enclave ; elle qui promettait l’instabilité programmatique perpétuelle, un éventail infini de possibilités, se heurte ironiquement à sa propre finitude. Au bout de trois mois, toutes les combinaisons ont été testées, la force de la guerre a traversé toutes les formes possibles, et retombe. Pourquoi ne pas continuer la guerre en dehors de la tour ? Parce que la tour est la guerre civile, le champ de bataille, le catalyseur. Sans elle les habitants ne sauraient pas prolonger l’expérience.

Chez Ballard revient alors un anticlimax bien différent de celui qu’imaginait Koolhaas. La tour impose à la guerre civile sa forme particulière, synthétique et surréelle, mais aussi fondamentalement limitée. Comme si la tour n’avait finalement fait que catalyser la vie sociale elle-même (celle d’avant la guerre civile, qui était déjà une guerre civile larvée), comme si la différence entre la fin de l’histoire et la guerre civile n’était qu’une différence de vitesse et de lenteur. Comme si le communisme n’avait été qu’une forme éphémère entre l’isolement et la solitude. Comme si la tour avait à la fois engendré la guerre et le retour à la normale. Le tort de la tour, sa limite fondamentale, est finalement d’avoir voulu se séparer du monde, de devenir une réalité à part entière, forcément limitée malgré le caractère absolu et illimité d’une telle prétention. Les éphémères formes de vie communistes qui ont pu voir le jour à l’intérieur de la tour ont finalement été écrasées par le processus même qui les a vu naître, processus commandé par la tendance irrésistible de la tour à se poser comme la seule et unique arche de la réalité.

La communauté, dès qu’elle veut s’incarner en un sujet isolable, en une réalité distincte, dès qu’elle veut matérialiser la séparation entre un dehors et son dedans, se confronte à sa propre impossibilité. Ce point d’impossibilité, c’est la communion. La totale présence à soi de la communauté, la communion, coïncide avec la dissipation de toute communauté dans les rapports singuliers, avec son absence tangible.
Tiqqun, Introduction à la guerre civile

Ne reste alors qu’une solitude, aussi nouvelle qu’immémoriale.

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