Gleichschaltung : La normalisation contemporaine de l’autoritarisme

Michalis Lianos

paru dans lundimatin#511, le 11 mars 2026

Dans ce brillant article, le sociologue Michalis Lianos propose d’analyser les conditions autant que le déploiement de cette nouvelle forme de l’autoritarisme qui se propage à travers le monde. D’un côté, la démocratie représentative dans sa forme agonisante, de l’autre l’individualisation extrême qui autorise à chacun une marge de liberté à la condition que son cadre ne soit jamais contesté. Et c’est tout le paradoxe de notre époque, que la fascisation s’accompagne du plus haut niveau de normalisation des existences.

L’autoritarisme génère des régimes de nature expansive. Aussi bien dans le sens social que dans le sens géopolitique.

Cela n’est pas la conséquence directe d’une ambition de dominer, mais d’un cadre des valeurs qui considère la mise en ordre du monde comme la prémisse indispensable d’une société saine. La condition tragique dans laquelle nous sommes entrainés, avec les trois grandes puissances mondiales sous un régime autoritaire, et la tentation de plusieurs sociétés européennes pour la culture autoritaire aussi, est la preuve d’un isomorphisme sociopolitique causé initialement par la perte de la maîtrise des classes inférieures sur l’espace social. Entre ceux qui arrivent à asseoir leur influence discursive dans le domaine public et ceux qui se sentent marginalisés en tant qu’arrière garde conservatrice, la rivalité se transforme en dichotomie des perspectives. Parvenir à faire taire, voire humilier, votre adversaire avec votre éloquence, le conduit à penser à d’autres moyens que la parole.

Ainsi, les paradoxes abondent : le Rassemblent National et autres mouvements semblables dans plusieurs pays européens, construisent leur discours sur la liberté de s’exprimer. Le régime étatsunien cherche à mettre de l’ordre par les armes auprès de son peuple en prétendant en même temps à la libération des Vénézuéliens, des Iraniens et peut-être d’autres peuples qui suivront. Le régime russe combat le fascisme ukrainien. Le régime chinois défend le libre-échange entre peuples…

Derrière tout cela se profile la version contemporaine de l’autoritarisme.

Communauté et individu

Il y a un demi-siècle, personne n’imaginait que le capitalisme innovant de pointe serait porté par une société dirigée d’une main de fer par un parti communiste. Car, personne ne pensait que l’on parviendrait à la situation où chaque humain se penserait comme une unité mesurant sa liberté à l’aune de sa propre expérience, et non pas de celle des autres. Ainsi, peut-on se concentrer aujourd’hui sur la sphère proche de sa propre expansion, sans avoir l’envie et le temps de s’intéresser à celle des autres. Cela convient aux gagnants de la concurrence sociale, les strates prospères et dirigeantes ; aussi, à ceux qui se pensent gagnants, par exemple les « progressistes » qui se satisfont de l’occupation intellectuelle de la sphère médiatique et numérique.

Mais les gagnants et les perdants partagent le trait commun, fourni par l’apport historique du capitalisme démocratique : l’individualité. En clair, l’individu a atteint l’étape où il ou elle prétend naturellement à une société qui lui convient sur tous les plans : idéologique, identitaire, organisationnel et symbolique. Ce qui est important alors n’est pas de coexister dans la molle tolérance social-démocratique, mais de parvenir à imposer à tou.te.s un monde qui nous ressemble. La polarisation donc augmente, car les arbitrages demeurent confiés à un pouvoir central de gouvernance. Du moment où une démocratie directe est toujours inaccessible, les issues de cette conjoncture sont limitées, comme nous l’avons déjà expliqué.

Un nouveau contrat autoritaire émerge : chacun est libre de tout poursuivre sur le plan individuel, à condition de ne pas contester les prémisses de la gouvernance systémique de sa société. Les piliers moraux du totalitarisme du XXe siècle ne sont plus nécessaires : la croyance en dieu, l’abstinence sexuelle, la politesse conventionnelle, le code vestimentaire, les normes familiales, la déférence en matière de statut, de classe, d’âge… appartiennent à un mode de contrôle social désuet. La liberté individuelle n’est plus de nature civique et réciproque, mais de nature expérientielle et personnelle. Elle est éprouvée en soi et pour soi, pas en société et pour la société. Alors, ce qui reste à l’individu est la délégation à une force qu’il ou elle imagine capable de ‘corriger’ le monde, c’est-à-dire le formuler à son image.

Accéder à cette force est aujourd’hui la seule utilité de la communauté, propre aux hommes et aux femmes des classes inférieures qui ne peuvent pas se considérer adéquats par leur performance personnelle. Leur revenu est médiocre, souvent partiellement dépendant des allocations diverses. Ils et elles ne peuvent pas peindre leur autoportrait avec les couleurs vives de l’avant-garde. Ils ont besoin d’une communauté d’appartenance qui leur offrira un socle narcissique minimal, une estime de soi essentielle. Mais les moyens spontanés de construction communautaire ont disparu dans la société des individus ; ce qui conduit au besoin d’une médiation élitaire. C’est exactement cela qui explique qu’un milliardaire, héritier d’un empire immobilier et financier, peut représenter l’opposition au « système » et gagner par deux fois les élections aux Etats-Unis. Aussi, qu’un agent de l’Etat profond soviétique commande aussi bien le soutien populaire que l’obéissance des magnats de la finance et de l’industrie. Ou alors que plusieurs personnages truculents, brutaux ou, tout simplement, reconnaissables, remplissent aujourd’hui le rôle de ce que l’on évoquait antan par le terme weberien « charismatique » pour indiquer leur ascension autoritaire.

L’alliance sociale par l’ordre

L’alliage autoritaire s’oppose donc à la fois à la tolérance libérale, issue des Lumières, qu’à la radicalité avant-gardiste, prête à donner une légitimité identitaire à tous ceux qui la revendiquent en tant que libération symbolique, décoloniale ou autre. De cette façon, elle entraîne les conservateurs modérés dans son sillage, en leur prouvant qu’une posture pondérée, voire « éclairée », est inefficace dans une société où « chacun peut faire, croire ou se définir comme il veut ». Le contrôle d’un socle symbolique commun de pouvoir est perdu et personne ne peut prétendre à l’établissement des critères de vérité. Calcul mathématique et conspirationnisme en ligne se valent, tout comme action défensive légitime et bombardement indiscriminé des civils. Ce n’est pas que la lutte sociale s’est arrêtée, c’est qu’elle concerne désormais la définition libre et protéique de la nature de l’adversaire, selon les conjonctures, les personnages, les envies, et l’invention rapide des nouvelles controverses alimentant constamment l’instabilité des représentations sociopolitiques. Personne ne sait si le révolutionnaire d’hier se révèlera le complotiste d’aujourd’hui, le défenseur des droits le sexiste larvé, la passionaria féministe la ‘manageuse toxique’ de son ONG, la victime de discrimination l’alliée d’un courant violent, intégriste ou séparatiste. Cela donne un nouveau sens à la célèbre observation de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste : « Tous les rapports sociaux traditionnels et figés, avec leur cortège de croyances et d’idées admises et vénérées se dissolvent ; celles qui les remplacent deviennent surannées avant de se cristalliser. Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané ; et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés. » Car, si nos auteurs se sont clairement trompés sur le potentiel révolutionnaire égalitariste de cette incertitude et l’élasticité formidable du capitalisme, ils peuvent nous être utiles pour comprendre la réussite de ce dernier par sa capacité à enfler l’individu au point où la maîtrise de la vérité devient son terrain de jeu politique.

C’est ainsi que nous arrivons à l’ordre, aussi bien symbolique qu’opérationnel, en tant que jonction des catégories sociales qui différent sensiblement. La dynamique autoritaire exprime une combinaison des forces divergentes qui s’orientent vers la ‘réparation’ d’une société sans centre axiologique ni pratiques communes largement admises. La mise en ordre, la coordination – bien identifiée par le NSDAP comme indispensable à l’assise de son pouvoir – implique aujourd’hui non pas un effet totalitaire généralisé, mais un alignement des forces opérationnelles d’une société avec le projet autoritaire. Rapidement, grandes entreprises et institutions du marché se rapprochent de la vague autoritaire pour ne pas se trouver dans le viseur des gouvernements précisément soutenus pour imposer cette collaboration. De la disparition inexpliquée de Jack Ma à l’alignement trumpiste des colosses de la Silicon Valley et le rapprochement discret de l’entrepreneuriat français « républicain » au Rassemblement National, on constate le fonctionnement renouvelé de l’autoritarisme. La gleichschaltung contemporaine est une standardisation laissant à l’individu son espace de consommation libre et d’intimité sans contrôle, en assurant que ses liens aux autres ne puissent mettre en question des principes organisationnels collectifs qui s’opposent, parfois frontalement, aux principes des choix individuels.

Deux niveaux politiques coexistent de cette façon, sans oppression totalitaire. D’un côté, la liberté expérientielle sur le plan personnel, et de l’autre, l’autorité de gouvernance qui peut plaire ou déplaire à certains, mais ne peut être mise en question sous peine de répression ciblée et lourde [1]. Le message est clair : vous pouvez faire tout ce que vous souhaitez à condition de ne pas obstruer la réalisation d’un ordre qui remet en place une vision forte, tutélaire et sans scrupules, du pouvoir. Le cadre se clarifie à partir de ce modèle sur tous les plans. La loi, les institutions, le secteur public et le secteur privé sont des instruments du mandat autoritaire : maintenir l’ordre dans une collectivité dont une partie conséquente craint la fragmentation. L’allégeance de tous, ou même la conformité active, ne sont pas requises. Il suffit de ne pas gêner.

Du point dans le temps où nous nous trouvons, ce compromis semble rajeunir l’autoritarisme avec grand succès. Car, du moment où les citoyen.ne.s s’expriment comme elles le souhaitent, voire critiquent ouvertement, la dynamique de rupture politique est affaiblie. Les humains réagissent sérieusement en majorité quand ils sont réprimés ou démunis ; seuls les idéologues le font par principe civique. Ainsi, avec un niveau de consommation et une marge d’action soutenables, l’autoritarisme augmente sensiblement son périmètre d’application, comme en Italie et en Hongrie, sans que les tensions provoquées ne conduisent à un conflit collectif violent, c’est-à-dire une guerre civile. Le modèle devient tolérable et s’exporte en s’ajustant au cadre socioculturel, comme en Argentine ou précédemment au Brésil.

Le domino géopolitique et la conversion à la position de l’ennemi

Il est faux de supposer que cette configuration politique est inefficace. Au contraire, elle équivaut à une exploitation du pouvoir à grande échelle, une gleichschaltung opportuniste, cherchant à transformer ses ressources en piliers de mise en ordre, au niveau géopolitique aussi. Par exemple, on constate la politique apparemment absurde par laquelle les Etats-Unis cherchent à reprendre la main sur le globe en utilisant le dernier avantage incommensurable qui leur reste, la puissance militaire. Making America Great Again est un mandat qui implique des actions impensables par un régime non autoritaire, réalisées actuellement avec la plus grande facilité à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Poursuivre brutalement les étrangers dans les rues, intervenir sans hésitation dans les programmes des universités, capter ou éliminer des chefs de gouvernements hostiles au nom de la démocratie, et même tenter l’achat forcé du Groenland, semblaient des fictions géopolitiques grotesques. Elles se réalisent aujourd’hui en abolissant d’un revers de main le cadre juridique et les conventions diplomatiques des rapports internationaux, et en affirmant ainsi que la mise en ordre du monde est légitimement la première priorité d’un mandat autoritaire.

La réussite pratique de cette légitimation est en elle-même un problème, puisqu’elle conduit inévitablement à la coalescence toujours plus étendue des forces demandeuses d’une communauté ordonnée. Mais elle est un problème encore plus grand, car elle convertit les adversaires de l’autoritarisme aux méthodes autoritaires. Peu d’attention est porté au phénomène que nos ennemis nous convertissent, surtout quand ils nous vainquent [2]. Mais il suffit de regarder brièvement les évolutions géopolitiques actuelles pour comprendre comment le couple autoritarisme-violence supplante de plus en plus le couple démocratie-paix. Loin d’une coïncidence, cette transition est due aux problèmes de la démocratie elle-même, qui dans sa forme agonisante « représentative » ne convient aucunement à la société de l’individualité triomphante. Seule une démocratie respectant l’idée que l’individu se fait de ses besoins et de ses choix dans chaque domaine peut paraître assez convaincante pour éloigner la quête de l’ordre et les conditions polarisantes qui la nourrissent. Notre retard sur ce plan, ne peut qu’alimenter la diffusion de ce nouvel autoritarisme auquel les plus puissants convertiront les plus faibles, jusqu’à ce que la quête de l’ordre conduise peut-être au désordre de la destruction massive.

Notre course politique contre la montre ne doit pas donc se concentrer sur la lutte d’un face-à-face contre l’autoritarisme, lutte qui le nourrit, mais sur l’approfondissement de la démocratie, qui le rend inutile.

Michalis Lianos

[1Un excellent exemple très récent est l’amende imposée à la section étatsunienne de Greenpeace par un tribunal de Dakota, amende qui équivaut par sa hauteur à la mise en faillite de l’Association.

[2Pour une analyse, v. Conflict and the Social Bond, p. 82sq.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :