Free party vs data centers : pour une politique du bug

Récit d’un week-end partisan et caniculaire contre le technofascisme

paru dans lundimatin#526, le 2 juillet 2026

Le week-end dernier en Belgique, s’est tenue la première action festive du mouvement Code Rouge contre l’installation de data centers. Entre une vague de perquisitions quelques jours plus tôt, la canicule et les orages, les évènements ont bifurqué de façon inattendue. Petit retour dispersé et photographique sur les enseignements du week-end.

Ces cata centers qui poussent comme des fleurs

En Belgique, le coup d’envoi de la lutte contre les data centers a eu lieu ce week-end, à Aiseau, près de Charleroi. Les géants de la tech ont élu la Belgique comme une de leurs terres privilégiées pour implanter des centres de données. Google, par exemple, a investi pour ses data centers des milliards aux alentours de Charleroi lors des 20 dernières années, 5 milliards rien que pour les deux prochaines années (2026-2027). Dans un rayon de 40km en Wallonie, l’entreprise en compte huit, cinq actifs aujourd’hui, deux en construction, et un dont le terrain vient d’être acheté. Si la gent wallonne est réputée chaleureuse et accueillante envers n’importe qui, le gouvernement de cette région réserve quant à lui son sens de l’accueil à des grandes entreprises qui viennent ravager ses territoires, s’accaparer ses ressources, le tout évidemment en recherchant la moindre possibilité d’évasion fiscale. Ce week-end une action Code Rouge, en lien avec des locaux en lutte, avait donc décidé d’occuper un site en construction pour un data center Google. Ce n’est toutefois pas vraiment le récit de cette action qui sera proposé ici, juste quelques notes sensibles sur les reconfigurations des conditions de lutte, sur les conditions changeantes de la guerre en cours pour celleux qui entendent encore, malgré tout, porter le fer contre l’Empire.

Peut-être quelques mots avant ces notes, sur les data centers. Nous pourrions compiler les chiffres (« les data centers c’est déjà 4% de la consommation énergétique belge, il est prévu que ce soit 10% au moins en 2035 », etc.) qui nous donnent raison, empiler les raisons suffisantes pour invoquer l’urgence de détruire ces infrastructures. Aussi fastidieux puisse être ce travail de base consistant à partager ce qui pour beaucoup relève de l’évidence, il est important et nécessaire (surtout quand la construction des data centers s’opère dans une opacité organisée) : moins pour s’attirer du soutien médiatique (même si nous ne pouvons nous permettre de nous excepter du puant jeu médiatique) que pour nouer des alliances précieuses qui fondent une communauté de lutte. Ici nous nous épargnerons ce travail en partageant simplement le discours de la Fronde Liégeoise Anti-Militariste (la FLAM), un des trois discours prononcés au début de l’action sur un campement militant établi en bord de cascade :

Qu’est-ce qu’un data center sinon l’infrastructure du désastre par excellence ?
Qu’est-ce qu’un data center sinon la dernière infrastructure stratégique du capitalisme pour assurer son renouvellement au prix de sacrifier plus que jamais le vivant ?

Comme beaucoup le savent déjà, l’implantation des data centers, ces gros entrepôts qui stockent les data numériques, repose sur une logique prédative à au moins quatre niveaux : 

  • prédation de la terre, et notamment des terres arables dont on pourrait faire usage pour nous nourrir.
  • prédation des terres rares, de minérais pour les serveurs de data centers et plus généralement pour toutes les technologies du numérique – des terres rares dont l’Europe ne dispose que très peu et dont elle doit se fournir ailleurs, dans les pays du Sud surtout . La numérisation du monde, la construction des data centers, tout cela repose sur une logique néo-coloniale et des procédés impérialistes d’une violence inouïe. Pour comprendre le génocide au Congo en ce moment, il n’y a peut-être pas à aller chercher beaucoup plus loin que ça. Les poches où nous glissons nos smartphone sont tâchées notamment du sang des congolais.es, tout autant que nos doigts et nos voix imbécilisés quand elles posent leurs questions à une intelligence artificielle.
  • prédation de l’eau pour le refroidissement des serveurs, à l’heure où l’eau est en passe de devenir une denrée rare.
  • prédation colossale de l’énergie... une demande à une intelligence artificielle c’est 10 fois plus de consommation énergétique qu’une simple requête sur un moteur de recherche.

Cette logique prédative est d’autant plus vive et mortifère que les militants de l’Économie construisent de plus en plus de data centers et des data centers de plus en plus gros.

Rien que la dimension manifestement écocidaire et néo-coloniale de ces infrastructures suffit à justifier l’urgence qu’il y a pour nous à empêcher par tous les moyens possibles et inimaginables toute construction de data centers.

Mais en tant que collectif anti-militariste, nous la FLAM (Fronde Liégeoise Anti-Militariste), on aimerait insister aussi sur une autre dimension des data centers. Nous aimerions les réinscrire comme des infrastructures clés non seulement de la vision de la société portée par ce qu’on appelle aujourd’hui le technofascisme mais aussi comme infrastructure clé des guerres impérialistes en cours et à venir.

Pour saisir d’abord l’ampleur de l’horreur technofasciste, il faut plonger dans le manifeste publié le 18 avril dernier par Palantir : un texte où l’entreprise présente clairement ses positions suprémacistes en proclamant par exemple que « certaines cultures ont permis des avancées essentielles ; d’autres demeurent dysfonctionnelles (...) se sont révélées médiocres, voire régressives et néfastes. ».

Cette entreprise vient d’ouvrir un bureau à Bruxelles pour signer des contrats avec la Belgique. Palantir fournit des logiciels pour aider au maintien de l’ordre autoritaire ; Palantir a collaboré au génocide à Gaza ; Palantir a également été utilisée comme support pour les rafles des milices fascistes de Trump ; Palantir a un président ouvertement masculiniste, pro-sioniste et néofasciste. Mais la puissance funeste de Palantir est strictement dépendante des data centers. 

Le manifeste de Palantir constitue en fait « un changement majeur de régime dans lequel l’État doit être mis à la disposition d’un groupe capitaliste (...) ». Nos soi-disant « représentant.e.s », nos soi-disant élu.e.s de la démocratie ont l’intention de se/nous vendre à des acteurs qui affichent clairement leurs ambitions autoritaires et génocidaires !

Le projet technofasciste veut ainsi assurer le contrôle autoritaire des populations non seulement en faisant pulluler des technologies de surveillances artificiellement intelligentes à peu près partout dans l’espace public ; mais aussi en infiltrant le numérique et l’intelligence artificielle dans les moindres recoins de notre quotidien pour mieux connaître et donc mieux contrôler les sujets du pouvoir. Sans parler de l’impact délétère de ces technologies sur notre santé mentale, il faut insister sur le dynamique totalitaire du projet technofasciste.

En ce qui concerne les guerres impérialistes, nous voyons s’expérimenter aujourd’hui de nouvelles formes de guerres, où les robots parcourent les champs de batailles, où les drones menacent depuis les cieux, et où nombre d’armes sont rendues artificiellement intelligentes, c’est-à-dire sont dotées d’une intelligence qui se mesure à sa capacité létale. Ainsi le gouvernement belge voudrait investir un milliard d’euros jusqu’en 2030 pour construire des data centers réservés uniquement à l’armée. Il va sans dire que les investissements de plus en plus massifs vers le complexe militaro-industrielles se fait au détriment d’autres secteurs : notre anti-militarisme se doit d’être rattaché à la grève de l’enseignement actuelle, et à toute autre grève sauvage qui veut s’attaquer au néolibéralisme autoritaire.

Pour terminer, nous aimerions rajouter un point. L’horizon qui se dessine devant nous, avec les guerres, le technofascisme, le ravage des conditions de vie sur terre, cet horizon peut sembler pesant et inéluctable. Mais il faut rappeler que cette horizon nous pouvons le saboter, en changer les contours. Car les guerres, le technofascisme, l’écocide, tout ça ça se fabrique chez nous, comme ici avec le data center d’Aiseau. Il est important donc d’ancrer la lutte, de créer des collectifs qui veulent se réapproprier leur territoire. Nous ne pouvons pas appeler à la libération de la Palestine ou du Congo sans libérer nos propres territoires de la machine de guerre impérialiste.

Avec la FLAM, nous avons donc décidé de mener une guerre à la guerre qui se fabrique à Liège, de lancer une campagne nommée ’Désarmons Liège’. Car à Liège il y a un nombre impressionnant d’entreprises de l’armement. Nous débutons cette campagne maintenant en ciblant Thalès, une des pires entreprises du complexe militaro-industriel. Thalès a des sites de productions et beaucoup de collaborateurs divers sur Liège, Thalès a aussi un partenariat avec l’Université de Liège pour rendre artificiellement intelligente des roquettes. Il y a 2 semaines, par un blocage déterminé, nous avons empêché la commissaire de la défense européenne, Andrus Kubilius, de se rendre sur le site de Thalès et de la FN Herstal pour signer des contrats ! 

 Où que nous soyons, il nous faut donc enquêter autour de chez nous pour mettre en lumière toutes les maillons de ce complexe militaro-industriel et du technofascisme, constituer des collectifs de luttes et trouver comment attaquer ensemble de la manière la plus efficace pour désarmer nos territoires et nous les réapproprier. 

À tous ces néofascistes et autres marchands de mort qui ont décidé de répandre l’enfer sur terre, nous voulons qu’à leur tour leur vie devienne un enfer. Ce retour à l’envoyeur est nécessaire pour toucher à tous ces beaux moments collectifs de joie, de sens retrouvé, et de solidarité, comme celui que nous vivons aujourd’hui, comme chaque fois que nous nous rassemblons pour faire vivre un autre monde et s’attaquer au monde l’ennemi. Fuck l’impérialisme et ses guerres, à-bas le technofascisme, Free Palestine, Free Congo, et vive les luttes de libération !

Nous sommes de ces étoiles qui dans le chaos... 

Cette action code rouge aura vu son organisation plus que perturbée. Qu’elle ait eu lieu tient moins du miracle que d’une détermination à toute épreuve qui aura accouché de quelques moments de grâce. 
Deux semaines avant cette action qui appelait à une occupation festive contre le technofascisme, une vague de perquisitions frappe Code Rouge à travers toute la Belgique : 19 personnes perquisitionnées, 6 déférées devant le juge d’instruction, 2 placées sous surveillance électronique. Cette vague est le fruit d’une coordination entre différentes polices à l’échelle nationale, et fait suite à une action de masse qui a visé l’an dernier Cargill (plus grande firme agro-alimentaire du monde, infâme géant américain si puissant qu’il façonne les politiques agricoles), occasionnant plusieurs millions d’euros de dégâts sur le site par des actes de désarmement énergiques. À cette répression qui avait évidemment aussi pour enjeu de déstabiliser Code rouge avant sa prochaine action, s’est ajoutée la canicule. Comment assumer une action de masse, une certaine conflictualité avec le bras armé de l’État capitaliste, comment tenir une occupation festive peut-être sur plusieurs jours sous pression policière et sous des températures pouvant grimper jusqu’à 40° ou plus ? Des genx viendront-iels sous 40° pour l’action ? Que ce soit en termes de logistique, de care, de possibilités physiques de mener telle ou telle action, plein de problèmes un peu nouveaux se posent et continueront de se poser dans les années qui viennent. Il faut dès à présent réfléchir à ça, non pour alarmer sur le changement climatique, mais pour se préparer à lutter quand « au devant de nous le Déluge ! ». Un des effets concrets de l’écocide en cours, le réchauffement climatique, est donc venu perturbé ce qui cherche depuis plusieurs années par tous les moyens à mettre un frein d’urgence à cette catastrophe. Code rouge n’a jamais mieux porter son nom.

L’action se doit de prendre ce contexte en compte, et à partir de là de se doter d’objectifs politiques tout de même pertinents, quand bien même l’antagonisme ne pourra pas être aussi intense que lors des dernières éditions de code rouge : 1. rendre sensible sur le territoire la nocivité de l’infrastructure et consolider de premières alliances, 2. retourner la perturbation à notre avantage en en faisant un élan de joie.

Nous installons donc un camp militant à quelques kilomètres du site, en bord de cascade, bloquant le pont par où le police visible à quelques centaines de mètres de là pourrait tenter de faire irruption. Il fait mourant de chaud, les peaux sont moites et la sueur perle, les prises de parole raniment notre vigueur, puis nous prenons le temps de nous délasser dans la cascade. En début de soirée, nous remballons le camp et démarrons une marche bruyante et musicale en direction du site, à travers le village, la police est aux aguets. Mais nous bifurquons à l’approche du site qui est en bord de Sambre (« En-Sambre contre Google ! »), longeons le cours d’eau, traversons un pont pour nous rendre sur l’autre rive et relongeons en sens inverse l’eau à la surface de laquelle s’éteignent les derniers reflets du jour. En cours de route, une structure métallique sur roues et chargée d’un gros système son surgit d’une route perpendiculaire pour nous rejoindre. Le bolide envoie la sauce sonore et prend le lead de la manif le long du hallage, les fumis nimbent le cortège de rouge, de noir et de flammes, et ça danse. Nous déboulons sur une gigantesque dalle en béton, aussitôt repeinte, pile en face du data center, et des projections lumineuses décorent un pylône électrique, le flanc d’une colline boisée, et sur la rive du cata center sont projetées ces quelques lettres géantes : « FUCK GAFAM ». Un village festif se monte autour de du système son : platines pour accueillir nos dj-guest, stand rdr, table pour la bouffe en cours d’acheminement.

Il fait chaud, très chaud, c’est le début de la teuf et des traditionnels conciliabules nocturnes, mais à l’horizon quelques éclairs et gros nuages semblant se rapprocher à grands pas laissent deviner que nous allons être rafraîchiexs sous peu. C’est d’abord un vent violent qui se déclare, mettant en péril les tonnelles qui manquent de s’envoler et que nous devons ranger, puis une averse qui combinée au vent violent nous frappe comme des grêlons. Le système son crache vaillamment et ça danse encore, détrempé, alors que le ciel se déchire de long en large : des éclairs réguliers, d’une taille et d’une géométrie remarquable, d’une couleur parfois surprenante tirant vers l’orange, illuminent le dance floor et le data center. Arrêt sur (sublime) image : il y a là bien deux mondes ennemis qui se font face, celui des data center et celui du dance floor, et si la guerre n’a pas pu se déclarer en ce week-end, si son potentiel demeure couvert, à la renverse d’où nous sommes le ciel déchainé nous rappelle à la violence, celle dont les data centers sont les vecteurs technologiques, celle que d’une certaine manière nous ne pourrons manquer de revendiquer pour défaire ces infrastructures et tous ceux qui les défendent.

Ça danse donc, pendant un moment, par vents et averses violentes, sous éclairs époustouflants, free party. Drôlement, on entend plusieurs personnes évoquer le film Sirat comme si nous en étions une nouvelle scène. Monde étrange et souvent déprécié, ou pas apprécié à sa juste valeur, que celui de la free party. Même chez les révolutionnaires on a parfois du mal à reconnaitre la politique dont la free party est porteuse : on se dit que l’énergie de la teuf serait mieux dépensée ailleurs, on a au fond de soi un petit mépris pour tousxtes ces corpxs étranges qui se déplacent la nuit, occupent des lieux en toute illégalité, s’adonnent à d’étranges rituels. Pourtant il faut avoir vu, comme ce week-end (mais aussi lors d’autres actions politiques vénères cette année en Belgique), la débrouille collective et les actes courageux pour greffer de diverses manières la teuf à l’action politique, pour tenir la teuf par temps proto-apocalyptique, pour offrir un espace-temps de dépense si joyeuse par des temps si sombres. Il n’y a pas à se tromper quand on voit à quel point la free est une obsession des politiques réactionnaires : elle incarne une sorte de bug dans la gestion normative du temps, de l’espace, des corps. Et plus que jamais, en face d’un cata center, la présence de la free annonçait une politique à venir : celle du bug, où l’on cherche à perturber la numérisation du monde en s’attaquant à son exo-squelette, où l’on se débrouille dans les intempéries pour faire vivre momentanément une collectivité, où l’on bricole nos propres technologies qui répondent toujours à un double enjeu : embellir la fête et riposter (des faisceaux lumineux suffisamment puissants peuvent servir à décorer le site de teuf mais aussi à perturber le fonctionnement des drones !), où la festive collectivité sait que la police est une menace constante à laquelle il faut savoir faire face, où s’expérimente un trouble dans les normativités du pouvoir. Nous n’ignorons pas tous les travers de la teuf, les gouffres qu’elle peut ouvrir sous nos pieds, les cercles vicieux dans lesquelles elle peut entrainer nos psychés à distance de l’organisation politique. Mais il y a bien une organisation toute politique de la teuf, loin des tiers-lieux pour coolkid, et nous croyons dur comme fer que cette politique de la teuf est une composante essentielle d’une politique révolutionnaire.

À partir d’un moment la pluie est trop forte, les éclairs trop menaçants, il faut couper le courant, le son. Le temps se suspend, l’ambiance est lunaire, il pleut fort, on ne sait plus s’il fait chaud ou froid, si on veut partir ou rester, si l’on est sujet à la fatigue ou à l’extase. Des teuffeureuxses débarquent à ce moment là, découvrent une fête mise en pause par l’orage violent : c’est le jeu. Mais la pluie s’arrête, le son reprend, de la pyro jaillit dans le ciel, les différentes tables sont remontées, c’est reparti pour un tour, pour toute la nuit. L’extase prend le dessus sur la fatigue et se déchaîne. La police jusqu’à l’aube assurera sa fonction : tenter de ficher, faire chier, réprimer, couper les élans vitaux de rébellion, se rendre toujours plus haïssable.

En piste

La répression frappe, le temps se dérègle, nous n’abdiquons pas. Nous régulons l’offensive et la réfléchissons selon le contexte, nous nouons des alliances, nous faisons de la fête une force, nous nous donnons le temps d’une joie partagée en attendant celui où il faut frapper.Il y a à craindre ou à se réjouir, selon le côté de la ligne de front, de voir une montée en puissance de la détermination à désarmer par tous les moyens les cata centers. Ceci est une invitation à rejoindre sous peu la danse. 

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