Foutre la paix à l’œuvre

Parham Shahrjerdi

paru dans lundimatin#526, le 2 juillet 2026

J’ai été invité par la Galerie Oraxe à écrire le texte de l’exposition Les Réso_nances. Voici ce que j’ai essayé de dire.
Quand la galerie m’a demandé d’écrire pour Les Réso_nances, j’ai voulu éviter le piège : faire parler les artistes iraniens à la place de leurs œuvres, les transformer en témoins.

Car il y a une attente, devant l’art iranien. Bienveillante, peut-être. Mais une attente reste une demande — et l’on ne quitte pas une censure pour une autre, plus douce, qui réclame qu’on témoigne, qu’on rassure.
Témoigner, oui — mais encore faut-il savoir si c’est mon désir de dire, ou le désir de l’autre que je dise. L’injonction ne supprime pas le témoignage. Elle le confisque.
Ce que j’essaie de dire : l’œuvre n’est pas faite pour combler, ni pour clore. Elle n’a pas de mission. Vingt-cinq artistes, ce sont vingt-cinq mondes qui n’ont pas à s’accorder — et « iranien » ne dit presque rien de ce que chacun invente, seul.
Se débarrasser du signifiant-maître, c’est ça le geste : non pour le remplacer par un autre maître, mais pour une liberté à venir.
Foutre la paix à l’œuvre, c’est la laisser exister avant de lui demander de parler pour nous.

Foutre la paix à l’œuvre

Il y a une attente, devant l’œuvre d’un artiste iranien. Elle précède la rencontre ; elle attend déjà sur le seuil — avant l’entrée, avant le premier regard. Discrète parfois, parfois souriante ; mais là, toujours, avant nous. Elle murmure : raconte, explique, dis-nous comment c’est, là-bas. Elle naît de la curiosité, de l’empathie, du désir sincère de comprendre. Elle n’est pas malveillante — et c’est peut-être ce qui la rend si difficile à déposer.

Mais une injonction qui sourit demeure une injonction. Et l’on ne sort pas d’une prison pour entrer dans une autre. L’artiste qui a connu le poids des interdits — ceux d’un système qui décide de ce qui peut être montré, peint, photographié, sculpté, ou tu — n’est pas venu jusqu’ici pour troquer une contrainte contre une autre, plus douce, plus aimable, mais contrainte encore : témoigne, représente, sauve-nous de notre ignorance.

Alors la résonance ne serait plus que l’écho de ce qu’on espérait entendre. Et l’on n’aurait rien entendu.

Car la résonance véritable — celle qui dérange, qui surprend, qui survient là où nul ne l’attendait — réclame un espace dégagé, vacant de toute attente. La caisse n’impose pas sa fréquence : elle recueille ce qui vient et le laisse vibrer sans le déformer, sans le redresser vers ce qu’il aurait dû être. Il faut savoir se taire pour entendre. Tendre une oreille qui ne sache pas, d’avance, ce qu’elle cherche.

Les Réso_nances réunit vingt-cinq artistes iraniens. Vingt-cinq singularités — vingt-cinq possibilités d’être au monde, mises côte à côte. Ici un nu frontal et charnel, là une brume sans visage, ailleurs une tache rouge qui déborde. Rien n’oblige tout cela à s’accorder. Rien ne dit que les Iraniens auraient la même bouche, le même imaginaire, le même rapport au monde — et c’est tant mieux. « Iraniens » : peut-être ce signifiant ne dit-il pas grand-chose, sinon qu’on a réuni des êtres qui construisent et déconstruisent, chacun à sa guise, chacun — espérons-le — libre du signifiant-maître.

Chacun est un peuple à lui seul. Chacun porte ce qui lui permet de tenir dans un monde qui vacille. Et aucun « je » ne se laisse rabattre sur un pays : ce serait trop faux.

L’œuvre n’est pas faite pour sauver quiconque. Ni le regardeur de son ignorance, ni l’artiste de son exil, ni la galerie de sa bonne conscience.

À qui lui demande — dessine-moi un mouton —, l’œuvre garde le droit de répondre : je ne dessine point. Ce refus n’est pas une fermeture : c’est sa liberté même — décliner la commande, fût-elle tendre, pour demeurer fidèle à ce qu’elle ne sait pas encore tout à fait être.

Ce que cette exposition propose, si on lui en laisse la chance, c’est une rencontre sans mandat. Venir voir sans savoir. C’est peut-être cela, foutre la paix en œuvre.

Et consentir à ceci : il n’est pas nécessaire que tout résonne pour tout le monde.

Parham Shahrjerdi


Les Réso_nances — Fragments d’Iran, voix d’aujourd’hui
25 artistes iraniens commissaire Mahdi Fatehi
25 juin – 13 juillet 2026 Galerie Oraxe
20 rue Saint-Roch, 75001 Paris

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