Fort McMurray parti en fumée

« De toutes choses il y a échange contre le feu, et du feu contre toutes choses, commes des marchandises contre de l’or, et de l’or contre des marchandises. » Héraclite

paru dans lundimatin#60, le 9 mai 2016

Alors que toutes les télévisions diffusent les images de milliers d’habitants fuyant l’incendie qui ravage Fort McMurray, les envoyés spéciaux de lundimatin au Québec relisent Héraclite.

« La nature aime à se cacher. »

Depuis que pèse sur le Kanada la chape de bitume, une épineuse hypothèse ne cessait de tracasser les éco-friendly de tout acabit. Plutôt que d’attendre à pied d’oeuvre le serpent transkanadien au détour, ne vaudrait-il pas mieux s’en prendre directement à la source ? On se surprenait à espérer qu’un obscur sapeur déné ou quaker réussisse à débusquer la valve principale et, prenant les sables tarés au goulot, coupe les vannes de sa râpeuse vomissure une bonne fois pour toutes. Fort McMurray, projet pharaonique des apocalypticiens conservateurs, a beau avoir perdu de sa splendeur avec la chute des cours du Western Texas Intermediate par deux tiers en 18 mois, conséquence de l’afflux de brut fracké sous la croûte américaine, ce n’était que partie remise à des jours plus secs. D’ici là, les infrastructures sommairement érigées pour sarcler le bitume du bassin-versant de la Mackenzie se mettraient lentement à leurs aises, jusqu’à ce que frappe derechef l’irrémédiable pénurie, et sonne le coup d’envoi de la périlleuse vipère par monts et vaux et rivières.

« Sans le Soleil, on aurait la nuit. »

Or comment faire alors pour nous qui vaquons à des milliers de milles de la Bête ? Mettre la table et guetter son heure, pour se contenter dans l’attente des tuyaux moindres à proximité ? Pour sûr la construction d’un pipeline marque en soi la réussite d’une opération de contre-insurrection. Lorsqu’ils ont fait percer le leur au travers du col de Suram pour que la mer noire puisse tanker le brut éternel de Bakou, l’antique cité zoroastrienne où siège l’ateshgah – le temple du feu censé brûler depuis le Déluge – , les frères Nobel ne visaient rien de moins qu’à soustraire l’or noir de l’emprise gréviste des 10 000 hommes qui le transportaient jusqu’alors en charrette. Une fois mis en terre, il n’y a plus rien à faire, sinon le percer sous couvert de la nuit. Quitte à soi-même dévaster ce qu’il s’agissait d’abord de sauver. C’est ce qui advenu de Bakou, alors le plus grand site d’extraction au monde, lorsque la grève inaugurale du 1905 russe – où s’est illustré le novice Staline alors Koba – a pris fin dans un irrémiscible brasier, dont les infrastructures de la région ne se sont jamais relevées. Aussi le désespoir ne manque pas de guetter les révolutionnaires maintenus à distance de l’ennemi principal. Avec l’eau-de-roche coule l’eau-de-vie au goulot des complices. Cependant que les seuls gens qui semblent vraiment se préoccuper du continent – les autochtones qui en ont la garde spirituelle et affective –, retournent la violence contre eux-mêmes, comme en témoigne l’actuelle vague de suicides à Attawapiskat et ailleurs.

« Le naturel humain n’a pas de raison, le divin en a. »

C’était sans compter sur l’arrivée d’une camarade inestimable : dame Nature en personne. Sous les auspices du saint-patron de tous les autres éléments. D’entre tous le plus pur : Pyro. Source de toute lumière, sans toutefois lui-même se donner à voir – on n’y voit jamais que du feu. Il y a de la terre et de l’air humide comme il y a de l’eau aérée, mais le feu trône seul, irascible, unilatéralement souverain. Rejeton d’un coup de foudre fatal entre le ciel et la terre, il est le signe de la réunion magnétique des contraires, l’emballement fiévreux de la physis aux fulgurants dépens de toute forme-de-vie individuée… Héphaïstos peut bien s’efforcer de le tenir en bride, comme ne cesse de le faire notre pauvre espèce et sa vaine ingénierie. Mais Pyro n’a jamais pardonné son rapt à Prométhée, ce Titan laquais de la créature. Aujourd’hui encore son foie sans cesse regénéré ne cesse d’être dévoré par un aigle, sur un rocher du Caucase auquel Zeus même l’a attaché. Bakou, encore ? On peut s’en douter…

Et c’est un sort similaire qui fut réservé pour feu Fort Mcmurray, dont l’hybris n’a pas manqué de courroucer le souverain élément.

« En s’avançant le feu jugera et condamnera toutes choses »

En matière de deus ex machina, on ne fait guère mieux. 10 000 hectares déjà en cendres. Les maisons et les commerces brûlés se comptent par milliers, les centres d’achats abjectement érigés à la va-vite s’effondrent sur eux-mêmes, l’asphalte de leurs parkings liquifiés retournant à la terre de bitume d’où elle est venue. Àprès quelques vaines tentatives de contenir la calamité, l’ordre fut finalement donné d’évacuer la ville entière. Alors que 70 000 personnes ont pu se frayer un chemin vers le sud, une dizaine de milliers d’autres sont coincés au nord, à la limite de toute civilisation, et devront être évacués par un pont aérien. La queue interminable de costauds SUVs sur l’unique autoroute menant loin de cet enfer est talonnée de près par les flammes. Et ça et là, aux abords de la chaussée saturée, les stations services explosent, libérant d’un coup sec tout le potentiel énergétique de millions de tonnes de vie primitive mûrement décantées. Rarement peut-on mieux voir qu’en ces occasions ce en quoi consiste l’essence de l’énergie…

En conséquence, après la France, l’Alberta entière a décrété l’État d’urgence. On a les djihadistes qu’on mérite.

« La foudre est au gouvernail de l’univers. »

Le feu a pris, et aux dernières nouvelles, rien ni personne ne pourra l’arrêter. La zone enflammée s’est déjà agrandi de 75 km² à 850 km² en 24 heures, avec l’affectation de la totalité des ressources pompières et militaires de la région pour le combattre. Pour une fois l’armée kanadienne rencontre un adversaire de taille. De toute façon, à partir d’une certaine envergure, il n’y a qu’un élément pour en combattre un autre. Sinon le même, en combattant le feu par le feu. À l’image du légendaire déversement du tanker Torrey Canyon au large de la Cornouaille britannique en 1967, où la Royal Air Force avait entrepris de se débarrasser du pétrole répandu en larguant dessus une pluie de bombes au napalm — dont 1/5 avait raté leur cible. En Australie, une nouvelle méthode utilise des explosifs pour éteindre les feux de brousse par la force de leur souffle, comme une bougie. Quant à Fort Mac, vu l’intensité du brasier, il est manifestement devenu inutile de tenter quoi que ce soit, sinon de creuser des tranchées pour tenter de sauver les meubles les plus précieux. Comme l’aéroport international, épargné pour l’instant par les flammes, mais dont l’Hôtel Nova à proximité aurait pris feu à son tour, forçant sa fermeture aux sinistrés en attente de déportation.

« Ce monde-ci, le même pour tous les êtres, aucun des dieux ni des hommes ne l’a fait ; mais il a toujours été, et il est, et il sera un feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure. »

Tout se passe comme si, aux dires d’un évacué, le feu se comportait « like it’s following us ». Fort MacMurray apparaît alors pour la poudrière qu’elle fut toujours, plantée comme un tapis pavillonaire au beau milieu de la forêt boréale et de ses épinettes toutes parées à prendre feu pour engraisser la terre de ses cendres et épaissir un humus primitif. Le désastre guette les pauvres mortels voulant s’installer, comme si de rien n’était, parmi ces arbres armés de cocottes gorgées de sève brûle-minute. Alors qu’une solidarité secrète les unit à l’atmosphère, dans un commun dessein, éminemment pyromane. L’intensité du feu de Fort McMurray est telle qu’il a formé un Pyrocumulonimbus sous la voûte céleste– une masse nuageuse dense et fébrile balayant le sol de rafales à 70 km/h asséchant le sol encore davantage, et de micro-tornades affairées à disséminer les tisons ardents à tout vent. Dans de telles conditions, il ne reste aux pompiers qu’à contempler le désastre. Car cette fois, les armes de la guerre ne sont décidément pas de ce monde. Il n’y a que la pluie qui soit en mesure de terrasser ces colonnes de feu, et elle tarde encore. Quant aux hommes, ils ne leur reste qu’à assumer la lourde culpabilité de ce déchaînement élémentaire. Non seulement de son déclenchement, mais de la lente mise en place de ses conditions de possibilité. Il faisait plus de 30°C lorsque le feu s’est déclenché à Fort MacMurray – une chaleur inouie pour ce territoire aux limites septentrionales de l’habitable. N’oublions pas que l’été dernier – le plus chaud de l’histoire enregistrée –, fut également le théâtre des plus grands feux de forêt à jamais. Au seul Kanada, l’autodafé forestier a atteint 45 000 km². Alors que les huit dernières années ont été les plus sèches en 102 ans, on peut se douter que si l’été à venir en venait à poursuivre sa lancée, Fort Mac ne sera pas la seule à passer au jugement dernier.

« De toutes choses il y a échange contre le feu, et du feu contre toutes choses, commes des marchandises contre de l’or, et de l’or contre des marchandises. »

Personne n’est mort brûlé, qu’on s’entende. Cette violence élémentaire, à l’image de la « violence divine » que Walter Benjamin tient pour destructeur du cercle éternel de refondation du pouvoir coercitif, est un « processus non-sanglant qui frappe et fait expier ». Sans doute une poignée de sinistrés méritent-ils qu’on s’appitoie sur leur sort. Assurément l’État se chargera de les aider à notre place. De même pour les pauvres animaux domestiques abandonnés au supplice, eux qui n’ont décidément rien à voir dans cette lutte entre les dieux et les hommes. Néanmoins, pour la plupart des sinistrés, attirés en Athabaska par les salaires faramineux de ce sale klondike, la catastrophe n’implique qu’un autre fly-out suivant le fly-in. Venus d’un océan à l’autre du Dominion pour s’assurer une part du goudron de Fort MacMoney, leurs semaines de 80 heures ne sont rendues supportables que par les fellations bon marché et le mauvais crack. Ce sont leurs parcs de maisons mobiles louées à 5000$ par mois qui forment le gros des dégâts du brasier actuel. Depuis la chute des cours du brut et la perte record de 7 milliards de dollars kanadiens par les pétrolières du coin, la bulle spéculative de l’immobilier était en passe d’éclater. Autant dire que nombre de propriétaires peinent à cacher leur plaisir de voir l’excédent de logements réduit en cendres. Il n’y a rien comme une bonne purge pour ramener la rareté. Tenue par la déférence à l’égard des sinistrés, la police ne semble pas avoir envisagé la thèse de l’incendie criminel, comme on en voit si souvent pour les horribles condos des mafias immobilières.

« Le conflit est communauté et la discorde est règlement. »

Et pourtant, les marchés ont tôt fait de se réjouir après la catastrophe – le 5 mai, le baril de brut a clôturé en hausse de 2,56% au New York Mercantile Exchange (Nymex). Si les installations pétrolières de Suncor et compagnie sont éloignés du brasier et difficilement brûlables en raison précisément de la piètre qualité de leur bitume sablonneux, ConocoPhillips et Shell ont dû préventivement interrompre leurs activités, tandis que Enbridge a annoncé la fermeture de tous ses pipelines dans la région. Dans leur optique éminemment capitaliste, la destruction est un partenaire d’affaire des plus salutaires, qui préside aux profits de la recontruction, en créant l’espace – toujours plus raréfié par la croissance – qu’il s’agit d’investir. À l’instar de Détroit, dont la fermeture des industries rime avec l’ouverture aux startups cybernétiques, la chute de Fort MacMurray met la table rase pour une nouvelle accumulation primitive. Jusqu’à ce que, cycle éternel, une nouvelle calamité ne vienne lui mettre à nouveau un terme. S’il faut cependant se réjouir, pensons à la calcination des maisons de force ennemies – dont celle de Brian Jean, chef du parti d’extrême-droite albertain Wildrose. On ne peut que célébrer ces aubaines où la divine assistance de l’éminente camarade Gaïa s’occupe du nécessaire révolutionnaire à notre place.

Gaïa frappe sans prévenir. Elle opère ses divins prélèvements selon un dessein qui nous restera toujours innaccessible. Une fois, elle peut mettre un voile de brouillard en chemin d’un avion plein de dirigeants du gouvernement polonais, comme c’est arrivé avec le crash du président, du chef d’état-major et ’une ribambelle de haut fonctionnaires du gouvernement polonais en 2010. Une autre fois, hélas, elle s’en prendra à de simples manants, voire des camarades. Mais qu’on s’avise de tendre l’oreille à sa complainte et de comprendre son aigreur : en l’état actuel de la guerre qui lui est menée, il n’est pas surprenant qu’elle en ait soupé. Et que, victime de son pitoyable gigantisme, elle se préprare au moment opportun à renvoyer l’Homme à sa juste place : retourné dans la poussière d’où il est venu.

Paul Petit

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