À la base, il y a simplement ça : une forêt. Quelques hectares de terres humides arrachés à l’État par une lutte acharnée contre la construction d’un aéroport. Il y a une expérience fondatrice, être dans cette forêt, de nuit, sans lumière, se mouvoir dans un territoire habité.
Le film retrace d’abord cette découverte : une forêt, des habitant.e.s, des gestes. Des fils rouges sont tendus entre les arbres et invitent le spectateur à entrer dans cette forêt, habitée de façon inconnue, inconcevable.
Un lieu redevenu magique car libéré des médiations technologiques, capitalistes, étatiques. Un lieu réel où l’on pratique le débardage animal et un lieu fantasmé, celui des cabanes de l’enfance. Le film sublime la réalité – un travelling fait des chevaux laborieux vus à travers les feuilles un poème – et le documentaire donne de la profondeur au fantasme.
Soudain dans la nuit une chouette s’envole. L’acuité des yeux habituées à l’obscurité permet de la voir. Le film passe l’action au ralenti pour nous en faire profiter. Habiter un territoire, faire un film, c’est être fidèle à l’évènement. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes c’est d’abord ça : redécouvrir la densité du monde. Être attentif à ce qui nous entoure, à ce qu’on regarde. Le cinéma aussi.
Forêt rouge est une invitation à vivre, dans la temporalité concentrée d’un film, l’expérience d’être « sur zone », en immersion dans un territoire libéré de l’État et du Capital pendant 10 précieuses années. De cette première expérience fondatrice et de la volonté de la partager vient la grande douceur du film.
La forêt que l’on découvre est est un écosystème. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes c’est aussi ça : La nature qui se défend. Les humains vivent avec les animaux, les arbres et les autres humains. Le film souligne le geste de se lier et de relier. On voit les mains, les charpentes, les ficelles et les rituels. La cohabitation n’est rendue possible que grâce au communisme, c’est une forêt rouge.
A la ZAD, le communisme existe grâce à la composition, un concept clef qui lui donne sa puissance politique. Au cinéma on appelle ça le montage. Forêt rouge est une composition de paroles, de chants, de jets, d’idées, de joies, de pleurs, de visions.
La forêt est un lieu autonome, les zadistes prennent soin des arbres, les abattent à la tronçonneuse et s’en servent pour faire des cabanes. Le film est aussi autonome, il se nourrit de ce qu’il y a sur le territoire. Mais l’autonomie de la ZAD n’est pas une autarcie. Il y a des négociations avec l’ONF, il y a des gens de partout qui viennent construire, penser, défendre et transformer le lieu par leur présence.
Le film est lui-même une présence qui transforme son objet et est transformé en retour par lui. Le cinéma est souvent une création collective, la charpente de forêt rouge est le travail de nombreux camérades, comme ils sont nommés au générique. Le film comme la ZAD est une autonomie tissée de relations avec le dehors.
Le communisme de la forêt n’est pas bavard, il n’est pas un discours. Il est sensations, actes, regards. C’est une zone de désirs à défendre, les corps se mêlent dans la danse ou la bataille. Les corps se dépensent et agissent. La caméra capte les moments de vie et témoigne de relations entre les le film et son sujet, entre les humains et entre les choses. Le communisme de la forêt n’est pas n’importe quel communisme, non pas le scientiste ou le productiviste. Un communisme paysan, mystique, autogestionnaire.
Forêt rouge convoque pour son récit des puissances archaïques, sorcières, occultes. Un monde fait d’obscurité, de fulgurances et d’effervescences. Il convoque des puissances guerrières, artisanales, tribales. La ZAD est une ethnogenèse permanente et le film crée un monde à partir d’elle. Mais la grâce - d’une bâche illuminée soulevée par le vent - est indissociable, comme chez Simone Weil, du feu de la révolte qui crépite.
Le film est un peu en boucle peut-être. Il enchaîne les chutes, ne veut pas se finir. C’est qu’il emprunte le rythme de la reconstruction et de la métamorphose. Une temporalité narrative en forme de cycles de vie et de lutte qui redémarrent sans cesse.
Car la forêt est rouge de menaces. Le calme des bois est troublé par le vrombissement d’un hélicoptère de la gendarmerie. Il rappelle la présence continue du conflit. Malgré l’abandon du projet d’aéroport, l’État déclare la guerre à la forêt rouge, au territoire sauvage qui échappe. La forêt est rouge du sang qui a coulé et des feux de barricades. La forêt est le refuge et le champ de bataille. Le film ne serait pas réussit sans la place accordée aux expulsions militarisées de 2018. La ZAD des des paysan.ne.s et des enfants n’est rien sans la ZAD des guerrières.
Les cabanes sont détruites au tractopelle et il faut se battre pour les défendre. Comme les zadistes, les spectateurs sont entraînés dans une guerre qu’ils n’ont pas voulu. La caméra est du côté des défenseurs, elle filme en zadiste, cachée derrière des souches, alerte à ce qui survole, attentif aux autres, à ne pas filmer les visages de ceux qui agissent. Casques de moto et accolades de branches. Cinéma barricade et cinéma guérilla.
Les fils qui lient, qui invitaient le spectateur à suivre un chemin à travers la forêt, deviennent filets de défense tirés entre les arbres pour ralentir l’avancé des gendarmes, puis deviennent une toile qui relie à nouveau après les blessures et les destructions, les fils du soin et de la réparations.
La ZAD de Notre-Dame-des-Landes à été une insurrection mené jusqu’aux bords de la révolution, une expérience indicible. Qu’est ce que la révolution se demande-t-on ? C’est l’expérience d’une vie autre, si intense, si dense, qu’on ne veut plus revenir en arrière. Il est souvent difficile d’en témoigner. Forêt rouge, via le cinéma, fait vivre quelque chose de ce basculement. Il ne décrit pas la ZAD, ne la raconte pas et surtout ne l’explique pas. Il s’agit pour le spectateur d’habiter le film comme on habite un territoire.
Face à des années de rushs, un choix de montage centre le récit sur la forêt, qui n’est qu’une partie de la ZAD de Notre-Dames-des-Landes. En réalité, Forêt rouge n’est pas un film sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, mais sur une ZAD imaginaire. Il se construit avec des visages et des paroles d’habitant.e.s, des archives d’une vie collective et féroce mais il transcende le réel par les couleurs, le son, le montage.
Le film n’est pas exhaustif mais il n’est pas non plus parcellaire car la forêt devient un symbole. Au cinéma, le faux est un moment du vrai. La forêt rouge n’est pas la ZAD, mais elle est une expression fidèle de l’esprit et de la puissance zadiste.
Forêt rouge a été tourné au crépuscule de la ZAD imaginaire. Après la victoire de l’abandon de l’aéroport, pendant la bataille de 2018 et des conflits internes. Il va au-delà de l’histoire immédiate de Notre-Dame-des-Landes pour ancrer la ZAD dans l’Histoire. Il crée une ZAD mythique. Le mythe d’une terre qui résiste et qui arrache son autonomie par le communisme et la résistance.
Mythification qui n’est pas mystification. Si la création d’un mythe est une réponse aux mensonges des médias et des mythologies de l’ennemi (la zone de non droit) il ne répond pas aux mensonges par un autre mensonge. Forêt rouge est un mythe ouvert fait de récits multiples, troués et d’images ambivalentes. Ce n’est pas un film militant.
Par conséquent, il ne donne raison à aucun camp. Il n’est pas le récit d’une victoire sans tâches, d’une Notre-Dame-des-Landes éternelle, il n’est pas un discours servant la propagande du fond de dotation et des soulèvements de la terre. Il n’est pas non plus une complainte de puristes déçus pour qui toute composition est une compromission et la zad un support de frustrations et de ressentiments.
Le film ne cède à aucun mensonge et en cela est courageux. Il arrache la zad aux zadistes et à leurs revendications légitimes ou paranoïaques pour rendre sa beauté et sa grandeur au mouvement révolutionnaire.
Le cinéma, comme agencement d’images et de sons, de sensations, et en particulier le documentaire de création et le cinéma direct permettent cette dextérité. Ils permettent de construire le mythe d’une zad victorieuse et défaite, réelle et fantasmée, métaphysique et concrète, imaginaire.
Forêt rouge se hisse à la hauteur de l’expérience zadiste et en faisant œuvre, lui donne une forme. Un tel film est une barricade, une tour de vigie dressée dans le ciel des sombres temps. Comme le phare de la Rolandière, on peut qu’espérer qu’il reste dans le temps, illumine l’horizon de sa flamme et nous rappelle notre force.
Prochaines séances :
- 14 janvier au 3 Luxembourg avec l’équipe du film Philippe Monthaye=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] musicien & Paul Pirritano=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] co-monteur et Karine Dusfour de Nousrealdocumentaire
- 15 janvier au Méliès Montreuil avec Alessandro Pignocchi=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R]
- 17 janvier 17h au Luminor Hôtel de Ville=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] avec Collectif 50/50=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] Yasmina Jaafri=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] et Diane Lestage=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R] de Sorociné et Frenchmania
- 14 Janvier à Rennes à L’Arvor avec les Soulèvements de la Terre=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-UK-R]
- 17 Janvier à Pau au Méliès avec les Amis du Le Monde diplomatique=AZZI7qjGw1Fcc-VZJtwzpJE8w1qy9GzRYaO_5GSmvKLTvE_H3usawwOeeyu0ZrLLUCcKK7gBKUdBMEA1re1EHU-XIHMKNWi0mB26QWoJdGODHDC5I3wefg_0nAlROJvzHKEeH_NVetpkJxeH0qA5K2yv04FWAkNJhxot8PEDjyTJMQ&__tn__=-]K-R]















