Ce que Lewis oppose à ces féminismes ennemis, ce n’est pas un féminisme plus pur, mais un féminisme qui arrête d’être amnésique de son propre passé problématique : un féminisme matérialiste, qui s’efforce, contre ses propres pires tendances, de revenir sans cesse au genre comme un rapport social produit sous condition capitaliste. Là où les féminismes ennemis cherchent des cibles à abattre (les travailleuses du sexes, les personnes trans, les « violeurs » non-blancs, « le » pénis), le féminisme prolétaire et communiste vise le mode de production lui-même qui rend les vies féminisées impossibles. C’est un féminisme qui refuse d’être ’du côté des femmes’ (comme s’il y avait une telle chose que ’le côté des femmes’) et préfère tracer des lignes d’affinité plutôt que d’identité.
Sophie Lewis est géographe et théoricienne féministe. On lui doit notamment Pour en finir avec la famille (Hystériques & Associées, 2025), un manifeste pour l’abolition de la famille et la communisation du soin. Enemy Feminisms, dont sont traduits les deux extraits qui suivent, prolonge l’enquête : c’est en partant du travail reproductif que l’on cesse de naturaliser le genre — et que l’on apprend à ne plus confondre nos proches avec nos camarades.
« Les femmes ne sont pas horribles », peut-on lire dans une interview de l’artiste Jenny Holzer répondant à une question sur les « futurs du mouvement féministe » en 2023. Et Holzer de préciser que si elle pouvait parler à la jeune femme qu’elle a été, elle dirait à la petite Jenny de ne pas « culpabiliser » d’avoir fait du féminisme un centre « constant et visible » de son travail. Ce que sous-entend Holzer, c’est l’idée que si les femmes étaient horribles, il faudrait en effet s’excuser d’être féministe. En un sens, dit-elle, nous avons de la chance que les femmes ne soient pas horribles, parce que notre non-atrocité nous légitime à être aussi intensément féministe. « En général, ce n’est pas nous le problème », répète Holzer.
Je sais bien pourquoi les féministes aimons à dire, et à croire, à de pareilles choses. Je le sais bien notamment parce que j’ai passé une vingtaine d’années à le faire. Mais « les femmes sont horribles » et « les femmes ne sont pas horribles » sont en réalité les deux faces d’une même médaille, et ce sont deux très mauvaises raisons pour s’engager en féminisme. La première affirmation se contente de renverser la seconde, laissant intacte la prémisse, fausse, selon laquelle les oppressions liées au genre sont une affaire de « relations publiques » – comme si le problème était qu’on se trompait sur la valeur inhérente du groupe identifié comme « les femmes ». Les piédestaux et les piloris, les gestes qui nous incriminent et les gestes qui nous absolvent, font partie d’un même mouvement de construction de la féminité, et vanter les mérites de l’innocence ou de la bonté des femmes comparées aux hommes ne nous permet guère de sortir de ce circuit. Dire que « les femmes ne sont pas horribles » n’est pas libératoire – c’est tout aussi déshumanisant que de dire que « les femmes sont des moins que rien ». Pourquoi les femmes ne seraient-elles pas horribles ; ne font-elles pas partie de l’histoire ?
Plus encore, je m’interroge sur l’habitude de pensée qui veut que nous cherchions la rédemption de celles qui ont été présentées comme mauvaises : à quoi cette rédemption nous sert-elle vraiment ? Pensez aux volumes de journaux intimes, de posts de blogs et de dissertations écrites par des lycéennes et des étudiantes de licence (peut-être êtes-vous l’une d’elles ?) qui ont été dédiés à sauver les réputations des filles faciles, des folles, des belles-mères acariâtres, des infirmières maléfiques, des meurtrières et des vieilles sadiques – des figures comme Pandore, Méduse, Médée, Baba Yaga, Lilith, Lady Macbeth, Bertha Mason, Miss Havisha, Annie Wilkes, Cruella d’Enfer, ou encore Eve. Choisissez votre préféré : j’ai testé tous les arguments, à l’écrit ou en conversation, de « Mais enfin, Ursula, la méchante sorcière de la mer [dans La Petite sirène], n’a rien fait de mal » à « Je veux Aileen Wuornos [célèbre tueuse en série] pour présidente ! ». Et si le piège était la logique même de la rédemption ? Jusqu’où nous mène-t-elle et où finit-elle ? On ne manque pas d’articles qui affirment que Condoleezza Rice, Kamala Harris ou Priti Patel sont des figures inspirantes du dépassement de la misogynoire, alors même qu’elles sont toutes, à des échelles massives, des championnes de la violence raciste d’État.
Cela m’a pris du temps, mais j’ai lentement fini par comprendre les limites du féminisme de la « rédemption des méchantes ». C’est en 2016, au moment de l’élection présidentielle états-unienne, que j’ai commencé à me demander pourquoi tout le monde avait apparemment décidé que le féminisme, c’était « aimer les femmes ». Il était pourtant évident que ces sentiments « pro-femmes » n’avaient pas grand-chose à voir avec des résultats « pro-toutes-les-femmes », puisqu’on les retrouvait dans les hymnes guerriers comme dans les arguments pour le profilage racial et dans les plaidoyers pour la naissance forcée (cette année là, les tradwives avaient déjà le vent en poupe). Vous vous souvenez du moment où Ivana Trump a déclaré que son ex-mari « aimait les femmes », et où Ivanka, leur fille, a déclaré que son père était un « féministe » ? Ces éléments de langage médiatiques me sont restés à l’esprit parce que mon propre père, plutôt de gauche [et parfaitement méprisant avec ma mère], avait tendance à dire quelque chose du même genre quand on l’accusait d’antiféminisme. « Antiféministe, moi ?, s’exclamait-il. Mais j’adore les femmes. Les femmes sont tellement mieux que les hommes. » Certes, mais je n’avais jamais pensé à lui demander, en ce cas, quel était le sexe ou l’espèce de la personne résolument pas « adorable » qu’il avait épousée.
On dit que « comprendre, c’est pardonner ». Mais si c’est vrai, alors un engagement envers l’impureté en politique (un engagement qui me semble clef dans toute entreprise antifasciste) doit aller main dans la main avec le courage de tracer des lignes dans le sable et de combattre certaines personnes quand c’est nécessaire. Y compris, et surtout, celleux que nous considérons comme des proches. En d’autres termes, les féministes qui, comme moi, s’engagent sur des voies antifascistes – ou les antifascistes qui sont aussi des féministes, comme il se doit – doivent apprendre à faire la différence entre pardonner à nos ennemies et abandonner le combat. Nous avons besoin de clarté. Nous avons besoin d’apprendre à nous opposer avec davantage de confiance aux personnes que nous comprenons le mieux : une femme flic est toujours mon ennemie, même si c’est aussi ma voisine. Nous pouvons ressentir de la compassion pour les mamans complotistes et chercher à liquider leur arsenal de guerre. Nous pouvons pardonner à une féministe anti-avortement et chercher à détruire l’appareil judiciaire qui veut forcer les grossesses.
Le féminisme des imbéciles
Il y a un siècle et demi de cela, au sein de certains cercles gauchistes germanophones, circulait une maxime populaire (faussement) attribuée à August Bebel, l’auteur du célèbre La femme et le socialisme. La devise était la suivante : Der Antisemitismus ist der Sozialismus der dummen Kerle – en d’autres termes, « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». L’expression est rapidement devenue virale, parce qu’elle permettait efficacement de nommer une forme de populisme xénophobe où la critique des banquiers d’affaires fonctionnait en créant une association phobique entre « le Juif » et la finance, et en réduisant cette association au communisme. Dans ce socialisme des imbéciles, le capitalisme = la finance = les Juifs, à quoi s’ajoute le fait que, sans qu’on comprenne trop pourquoi, les Juifs s’efforcent également de détruire la nation, d’en finir avec la société de classe et de faire advenir un nouvel ordre du monde marxiste. Les soi-disant « socialistes » en question disaient aimer les prolétaires, mais ce que ces socialistes aimaient en réalité, c’était une certaine idée de la pureté artisanale vivant dans des appartements proprets, bien différente de la réalité du prolétariat qui, pour une bonne part, parlait d’ailleurs yiddish, et vivait dans les quartiers les plus pauvres et travaillait dans des conditions impossibles pour l’industrie textile.
Reste que, comme Naomi Klein le dit dans son étude du conspirationnisme (Double. Mon voyage dans le monde miroir), il est aisé de se laisser prendre au piège de ces histoires auto-contradictoires, y compris avec les meilleures intentions du monde, en particulier sous les conditions actuelles de dépossession et d’aliénation croissantes. Ce qui ne veut pas dire que ces conspirations ne seraient que légèrement éloignées de la vérité. Non, ne nous y trompons pas : le socialisme des imbéciles constitue en réalité la route royale vers le National Socialisme – en d’autres termes, vers le fascisme. Ce qui distingue toutefois l’expression « socialisme des imbéciles », c’est qu’elle permet de mettre en lumière une tragédie : la trajectoire de personnes qui se retrouvent dans ce camp-là tout en ayant été, à un certain moment, anti-capitalistes.
Imaginons une personne qui considère le monde autour d’elle et décide qu’il y a quelque de chose de fondamentalement mauvais dans la société de marché, quelque chose que la démocratie libérale ne peut pas résoudre. Évidemment, cette personne aurait raison. Mais au lieu de persévérer dans une tentative de comprendre le capital comme un système impersonnel de relations sociales (ce qui a de quoi donner le vertige, on peut en convenir), elle étouffe. Avec la forme-valeur en inflation et les petits entrepreneurs et les propriétaires fonciers trop petits, elle n’a rien sous la main qui soit à la bonne taille pour adresser sa rage. Le sentiment d’ambiguïté devient intolérable. Elle tombe alors dans le sentiment (qui lui confère une certaine dose de subversion, suffisamment pour la consoler) que c’est seulement certaines manifestations modernes du capitalisme qui fonctionnent de travers : la spéculation, la dette, l’usure, la traite des êtres humains, « l’avarice ».
Peut-être en vient-elle à penser que ces maux ont une source commune, un parasite social qui prend pour proie une société qui, sans cela, serait en bonne santé grâce au travail honnête et au libre-échange. Peut-être, se dit-elle, qu’au lieu de la violence planétaire ordinaire que sont les relations de classe, le cœur du problème est plus spectaculaire, et plus facile à visualiser : une race d’aliens super puissants mais qu’on ne peut discerner qu’indirectement ; une cinquième colonne qui vit à nos crochets, vole nos ressources… On oublie parfois que les fascismes se comprennent eux-mêmes comme une révolte anti-élite censée nous émanciper de la politique. Mais ne croyez pas que j’essaye de dire ici que le socialisme serait en quelque sorte plus proche du fascisme que le libéralisme ; ce que je veux dire plutôt, c’est qu’un instinct radical fugace, une forme de penchant (souvent judicieux) pour l’analyse systémique, peut dans certains cas déraper et plonger dans une forme de politique ennemie.
L’argument de ce livre est qu’il est possible de lire certains moments de la philosophie politique féministe des deux derniers siècles en des termes similaires. Comme le socialisme des imbéciles, les féminismes auxquels je pense ont typiquement pris racine dans des élans radicaux. Dans chaque cas, des femmes se sont dit à elles-mêmes : quelque chose ne va pas dans le système de genre qui est imposé à ma vie, quelque chose que l’humanisme n’est pas capable de résoudre. (Et elles avaient raison.) Mais au lieu de persister jusqu’au bout dans la compréhension du genre lui-même comme non-naturel (ce qui a assurément de quoi donner le vertige), elles ont fini par se défiler. D’un côté, les divisions comme « producteur-reproducteur » ou « privé-public » peuvent paraître trop abstraites, tandis que de l’autre, des lieux de travail précis (que ce soit le foyer, où le soin de la famille et de la maison reste impayé, ou la sphère domestique salariée, ou le centre d’appel, ou le restaurant où l’on travaille comme commise ou comme serveuse) peuvent sembler trop spécifiques. Ce serait tellement plus simple si nous pouvions peindre le portrait de ce qui nous tourmente ! Donc peut-être pouvons-nous nous mettre d’accord pour désigner certaines manifestations du genre comme les coupables : la prostitution, l’hyperféminité, la transféminité, les grossesses sous contrat, le patriarcat oriental, la violence intime entre partenaires, les limitations d’accès à l’éducation pour les filles, l’écart des salaires, la stigmatisation de l’avortement ou au contraire l’absence (imaginée) de stigmatisation de l’avortement. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous attaquer à l’un ou l’autre de ces phénomènes pour nous mettre en chemin vers un monde où l’égalité de sexe serait réalisée ? Ce serait en tous cas plus simple que d’essayer de défaire le mode de production sous-jacent à la logique du genre. Et en effet, c’est bien plus simple de visualiser le problème comme un plafond de verre, ou un écart de salaire, ou un harceleur au travail, ou un proxénète, ou un violeur venu de l’étranger, ou un médecin, ou un mari ivre, ou « le » pénis, ou l’« idéologie du genre ». Ces choses-là, on peut les détruire, non ? En légiférant contre les outrages faits aux mères ou aux jeunes filles, contre le porno, le voile, le travail du sexe, les inconduites sexuelles, l’intempérance, la discrimination au travail ou l’autodétermination trans.
Contre les cris d’orfraie émanant de certains de nos rangs qui voudraient que seul le patriarcat puisse bénéficier des critiques que nous nous adressons entre féministes, j’affirme avec Gloria Anzaldúa que des lignes affinitaires, et non identitaires, doivent être tracées. Certains féminismes font obstacle à la libération de genre, et demander « et toi, t’es de quel côté de la ligne » devrait pouvoir être un niveau élémentaire de notre physique politique. Être « du côté des femmes », ça n’existe pas. Et ça n’a jamais existé.
Au mieux, le féminisme est une prison en flammes : une manière de persister à dire que la vie peut valoir la peine d’être vécue et que nous pouvons nous orienter vers le plaisir de toustes. C’est aussi un ensemble de pratiques qui rendent la vie vivable, qui arrachent le soin aux griffes du marché [1], qui distribuent gratuitement du pain, des roses et des hormones [2], qui désagrègent les générations [3], qui sortent les mères de prison [4], qui rendent les violeurs impuissants en organisant des réseaux de solidarité, des églises et des centres d’aide sociale [5], qui exproprient les terrains de golf pour en faire des espaces de rencontres érotiques (pas nécessairement sexuelles, mais aussi sexuelles [6]) !
Le féminisme fait parfois apparaître momentanément les voies d’un monde sans la blanchité ou sans les colons [7]. Dans ces brefs instants, c’est une insurrection qui met un terme aux flicages de la famille, aux gestations forcées et autres injustices reproductives [8]. Pour nombre d’entre nous, le féminisme dénote la tâche d’abolir toutes les pénuries forcées, de la famille nucléaire à la nation [9]. Le féminisme, c’est la déprivatisation de l’amour par l’insurrection des mères, quels que soient leurs genres, contre l’institution patriarcale de la maternité, c’est le découplage de la survie et du salaire, c’est la destruction des marchés, l’insistance écologique pour une responsabilité interespèce, la décarbonisation de toutes les mégapoles et la communisation des architectures à l’échelle des continents : voies navigables, banques de semences et bibliothèques [10]. Le féminisme, c’est une grève locale des prolétaires contre cette substance toujours déjà genrée et volée qu’on appelle le travail aliéné. C’est une révolution à l’échelle planétaire qui touche toutes les valeurs et qui donne sa priorité au soin plutôt à qu’à l’accumulation. C’est un très bon nom, aussi, pour un horizon où les myriades de victimes du travail — précaires, impayées, abjectes, folles, emprisonnées et généralement oubliées – obtiennent leur revanche. En tant que mouvement révolutionnaire, le féminisme abolit le genre en tant que différentiel, tout en refabriquant les genres comme différences luxuriantes, fascinantes et délicieuses [11].
Le féminisme, en d’autres termes, façonne un espace pour des formulations autonomes du genre en attendant la révolution. Également connu sous le nom de révolte des fèms contre la cissité [12], ou des travailleureuses du sexe contre le travail [13], le féminisme est un womanisme quantique noir [14], un communisme junkie [15], des réparations multiespèces [16], un glitch queer [17] dans la matrice du donné. Le féminisme est nécessairement central dans toute entreprise antifasciste. Mais cela ne veut pas dire qu’il est toujours antifasciste, voire qu’il soit par nature non-fasciste. On ne peut pas se contenter de miser là-dessus. Bien plutôt, notre tâche est de conspirer à un monde où les femmes, si ce mot existe encore, seront toujours horribles et non-horribles, mais où le féminisme contre-révolutionnaire aura été dépouillé de sa capacité pour la violence, et où notre féminisme sera, joyeusement, devenu obsolète.
NdT : Le livre de Sophie Lewis est constitué de douze chapitres au total, où l’on trouve pêle-mêle les portraits de « la civilisatrice », « la prohibitionniste », « la femme flic », « la girlboss », « la féministe anti-avortement » et « la fémelliste ». En attendant que le livre soit traduit dans son entier, les deux extraits traduits ci-dessous s’intéressent à deux figures parfois oubliées de l’histoire féministe, qui sont activement en train de resurgir : la féministe suprémaciste blanche et la féministe pornophobe.
Exemple (1) : Le féminisme du Klan
« Dieu a fait les hommes et les femmes égaux. Smith & Wesson s’assurent qu’ils le restent. »
– Autocollant pour voiture popularisé par un fabricant d’armes au Texas.
« Où sont nos femmes sénatrices, s’insurgeait Alma Birdwell White en 1924 lors du lancement dans le New Jersey de son journal Woman’s Chains, où sont nos femmes juges, et nos femmes jurées [18] ? » Étrangement, cette personne figure rarement dans les listes de femmes pionnières de l’entreprenariat, et pourtant, White n’est pas seulement la première femme à avoir été ordonnée au rang d’évêque aux États-Unis : elle a aussi fondé une église, une maison d’édition et un magazine qui soutenaient le National Woman’s Party [parti national des femmes], ainsi qu’une station radio. « Ceux qui discriminent entre les sexes et volent aux femmes les droits que Dieu leur a donnés en partage, prêchait-elle, ignorent les plans de Dieu pour la rédemption du monde [19]. » Voilà une déclaration bien digne de commémoration ! Allez, on ajoute la première évêque des États-Unis aux listes féministes des femmes entrepreneuses ? Entre sa sanctification en 1893 et sa mort en 1946, White a travaillé avec un zèle évangélique à l’égalité de genre et au suffrage des femmes, surtout dans les années 1920, où elle publiait ses vues dans son magazine Woman’s Chains [20] Son magazine a même réimprimé la fameuse « Declaration of Sentiments » d’Elizabeth Cady Stanton, un discours historique du féminisme états-unien prononcé à l’occasion d’une conférence sur le suffrage des femmes en 1848 à Seneca Falls. White était bien sûr une championne de l’Equal Rights Amendement (ERA) de 1923, et il faut noter que l’association pentecôtiste à laquelle elle appartenait, le Pillar of Fire [pilier de feu], a longtemps été le seul groupe religieux états-unien à soutenir l’amendement en faveur du droit de vote des femmes.
Mais alors, pourquoi n’avez-vous jamais entendu parler d’elle ? Hé bien, comme le New York Times l’a récemment rappelé, en prenant quelques pincettes, à l’occasion d’un article de 2017 dédié à l’histoire de son Église (la Zarepath Christian Church, qui connaît un certain regain d’intérêt aujourd’hui), la congrégation a « un passé compliqué et terrible […] en raison de son adhésion passionnée au Ku Klux Klan [21]. » « Compliqué »… est-ce vraiment le mot le plus adapté ici ? Quoi qu’il en soit, le fait est que le seul groupe religieux qui ait soutenu l’amendement sur le droit de vote des femmes (ou ERA : Equal Rights Amendment) dès ses débuts était également le seul à avoir publiquement soutenu le KKK au moment de sa réactivation dans les années 1920.
De fait, on ne le sait peut-être pas suffisamment, mais de nombreux organes du KKK soutenaient « la nécessité d’un pouvoir équitable entre les hommes et les femmes au sein du mariage, et pour les femmes, la liberté de rester célibataires et le droit d’être traitées en égales dans la vie politique et économique [22] ». Bien sûr, ces suprémacistes blancs ne parlaient que des droits des femmes protestantes blanches, ce qui restreignait massivement leur engagement. Mais il serait difficile de nier qu’un désir féministe structurait leur insistance à réclamer à la fois le vote pour les femmes et les salaires égaux pour les travailleuses, du moins tant qu’on s’en tenait au contexte de l’État racial purifié que le KKK imaginait pouvoir rapidement voir advenir – une fois débarrassé des Juifves, des Catholiques, des Noires, des communistes, des anarcho-syndicalistes et autres dangereuxses agit-prop.
Les femmes du Klan n’étaient pas toutes féministes (et les hommes non plus). Toutefois, un petit tour par les archives nous confirme qu’il y avait bien, pour reprendre son expression à Linda Gordon, un « féminisme KKK ». L’historienne Kathleen Blee documente ainsi « la fusion idéologique entre les droits des femmes, le racisme et le nativisme [23] » qui s’est déployée dans le Deuxième Klan. Le « Ku Klux Katechisme » demandait ainsi aux recrues de répondre, si on les interrogeait sur l’attitude du Klan envers les femmes, que « le Klan croit en la pureté de la féminité et en la liberté la plus grande compatible avec les plus hauts degrés de féminité, y compris le suffrage [24]. » On ne peut qu’observer la tension entre la croyance en la pureté de la féminité en général et la restriction, dans la même phrase, aux « plus hauts degrés de la féminité » – sans doute à comprendre comme maternelle, protestante et blanche – qui sont les seuls à mériter la liberté. Il ne s’agit là aucunement de contradictions. Le féminisme du Klan manifeste la manière dont l’esprit revanchard blanc anglo-saxon protestant est hanté par la logique de l’évolutionnisme colonial : « nos femmes » (avancées, puissantes, mais aussi chastes et menacées) contre « leurs femmes » (passives, opprimées par leurs hommes, mais aussi – on ne sait trop comment – complices et dégénérées).
Les féministes du Klan combinaient « féminisme et racisme d’une manière qui choque peut-être les féministes d’aujourd’hui, mais c’est une partie importante de l’histoire du féminisme [25] ». De ce point de vue, il est important de souligner que certaines personnes sont devenues féministes uniquement après être entrées dans le Klan. Ainsi, certaines pouvaient considérer le travail de réforme sociale et d’activisme politique comme des responsabilités incombant aux femmes, mais, comme Linda Gordon le fait remarquer, « une fois entrées dans le Klan, elles pouvaient y trouver des ressources pour refuser les tentatives des hommes de les contrôler, voire pour remettre en cause leur pouvoir [26]. » En 1924, le gouverneur du Colorado (élu grâce à une alliance entre Républicains et Ku Klux Klan cette année-là) ordonne à tous les membres du Klan qui font partie du parlement de soutenir une loi sur le salaire minimum des femmes, sans aucun doute sous l’influence de l’évêque White. Au Colorado, les membres du Pillar of Fire se rendaient en masse aux sections locales du Ku Klux Klan et du Women’s Ku Klux Klan, si bien que les féministes du Klan de cet État étendaient considérablement les vues de l’évêque White – promouvant, de manière controversée, la dissémination d’information concernant la pilule contraceptive, et même concourant à sa fabrication et à sa vente [27]. Un pas qu’Alma White, avec son féminisme radical fondé sur « l’abstinence sexuelle », n’aurait sans doute jamais franchi.
En dépit de ces différentes orientations, les féministes du Klan restaient, comme leurs camarades masculins, attachées à la protection « chevaleresque » des femmes par les hommes. Si ce livre doit nous habituer à une idée, c’est celle-là : le féminisme peut parfaitement soutenir le patriarcat. Tenant un double discours — prônant d’une part l’armement des femmes du Sud, pistolet au poing, pour repousser l’épouvantail de l’homme noir, et soutenant d’autre part la confrérie encagoulée et drapée de blanc qui veillait sur les vierges de l’empire —, le fond de pensée des féministes du Klan tenait en une idée fondamentale : la violence blanche extrajudiciaire (le « vigilantisme » blanc), ça n’existe pas. Ou pour le dire autrement : la violence exercée par les Blanches est toujours une violence légitime, puisqu’aux États-Unis d’Amérique, c’est la violence de la police. Le lynchage, c’est le féminisme et le féminisme est le bras armé de l’État puisque, comme White le faisait observer, « les femmes ont toujours été les grandes victimes de la violation de la loi ; et les forces de l’ordre sont les véritables époux de la cause des femmes [28] ».
En réalité, malgré ce que les défenseures des lynchages finirent par soutenir après la Guerre civile concernant leurs motivations « pro-femmes », le lynchage n’avait rien à voir avec les femmes. Comme Angela Y. Davis le soutient dans Femmes, race et classe, la pratique prend racine bien avant le mouvement des femmes, dans des campagnes de terreur menées contre les personnes luttant contre l’esclavage, blanches comme Noires. Ce n’est que plus tard que « l’accusation de viol » se révélera comme « le meilleur argument qu’on ait trouvé pour justifier le lynchage [29]. » Le lynchage n’a pas amélioré la vie des femmes d’un iota, mais quand on commence à se mentir à soi-même sur sa propre vulnérabilité, il est possible d’y trouver un certain réconfort qui en a séduit plus d’une. C’est ainsi que certaines femmes ont pu en venir à assimiler leurs propres fantasmes conspirationnistes et pseudoscientifiques sur la lascivité des hommes Noirs comme des vérités, alors même que ces idées n’avaient aucune prise dans leur expérience quotidienne ou dans la réalité empirique, sans doute parce que c’était bien plus simple que d’intenter des procès à leurs maris, leurs oncles, leurs prêtres, leurs pères ou à la forme de la famille elle-même. Certaines de ces femmes en sont ainsi venues à considérer le Klan comme une force para-gouvernementale capable de discipliner les hommes violents (considérés comme des « autres » raciaux et prédéshumanisés) en incitant (ce qui n’a aucun sens) d’autres hommes violents, mais plus proches, à exercer de la violence extrajudiciaire sur la violence des premiers.
Ceci ne « fonctionne » qu’au sens où un attentat suicide fonctionne, puisque la justice expéditive qui lynche le « violeur Noir » déploie, avec l’anti-Noirceur, l’emprise que les lyncheurs exercent sur la sexualité des femmes. Voilà, en peu de mots, à quoi tient la logique du féminisme patriarcal suprémaciste blanc : l’illusion d’honneur et de protection qui lui est accordée à « elle » masque en réalité la jetabilité profonde qu’elle partage avec « lui » (le violeur non-blanc) à la minute où elle trahit sa race ou sa chasteté.
Le pacte que le féminisme des lynchages propose aux femmes blanches est un pacte avec le diable, celui de la « blanchité comme propriété » : une récompense que nous obtenons en tant que Blanches pourvu que nous acceptions de vendre nos solidarités – une compensation délétère pour l’absence d’autres formes de propriétés desquelles certaines personnes blanches sont exclues dans les sociétés capitalistes [30]. Aussi séduisante que cette propriété puisse paraître face au désespoir, à l’insécurité ou au ressentiment, il est possible, et cela a toujours été possible, de la refuser.
Exemple (2) : La pornophobe
Il était une fois une jeune féministe (moi) qui se retrouva prise en étau entre le nouveau féminisme anti-porno et la tradition bien plus ancienne du flicage féministe. Je me souviens encore de ce que je ressentais quand je me retrouvai au milieu d’une foule de « femmes fortes » glorieusement opposées au « sacrifice » des jeunes filles, à l’« esclavage des blanches » et à la « gratification sexuelle » du dieu « Mâle ». La première manifestation féministe à laquelle je me suis rendue était un piquet de grève organisé en 2007 par l’association britannique Object devant un club de strip-tease. Ça s’appelait Take Back the Night [reprenons la nuit] et je me souviens avoir été très jalouse de ma camarade de chambre à l’université qui avait fabriqué sa propre pancarte en l’arborant d’un simple et suave : « NON ». À 19 ans, soyons honnête, je n’avais pas vraiment réfléchi à ce qu’était le strip-tease, et je n’étais pas tellement plus informée sur Object (association dont je sais maintenant qu’elle avait été fondée par la présidente de Not Buying It, une autre association anti-porno). Les boîtes de strip-tease étaient probablement une mauvaise chose, non ? Des vieux bourgeois qui pelotent des jeunes filles prolétaires ? Et puis, l’expression « reprendre la nuit » sonnait familièrement à mes oreilles, chargée d’une histoire sans doute noble, légitimée par d’innombrables légions de vétéranes des marches sororales. Je voulais faire partie de ce féminisme en mouvement, un féminisme de la rue. C’était sans doute ma chance.
Mais au cours du piquet de grève, je commençai à avoir des doutes. Pourquoi aucune des strip-teaseuses n’était-elle présente dans notre manifestation ? Est-ce qu’on ne récoltait pas de l’argent pour elles, ou un truc dans le genre ? Est-ce que notre manifestation ne mettait pas à mal leurs revenus ? Je demandai à certaines des femmes présentes à la manifestation, mais personne ne semblait savoir. Et puis je me suis soudain avisée que personne n’avait mentionné les strip-teaseuses elle-mêmes dans les prises de parole au mégaphone. De fait, plus j’écoutais, plus je comprenais que ce qui était dit, c’était que celles à qui l’on faisait du mal, ce n’étaient pas les strip-teaseuses, mais toutes les autres, toutes les femmes qui ne vendaient justement pas leurs danses à des bourgeois. Je réalisai que notre message adressé à l’institution obscène revenait en fait à dire « pas chez nous » ! Si les clients s’habituaient aux strip-teases dans ce genre d’endroit, cela les encourageraient à considérer toutes les femmes comme « des traînées » (apparemment, l’idée qu’il serait possible de considérer respectueusement les travailleureuses du sexe était une contradiction dans les termes). Les strip-teaseuses elles-mêmes, c’est du moins ce qu’impliquaient nos mots d’ordre, étaient des obstacles au féminisme – de la pornographie ambulante – auxquelles nous ne voulions pas être exposées, sauf si, bien sûr, elles acceptaient de jouer les victimes meurtries en attente de sauveuses. Nos chants disaient : « Nous objectons à l’objectification pour la gratification sexuelle. » J’étais en train de comprendre que je détestais ces chants. Je commençais à suspecter que l’ « objectification », dans le sexe, n’est pas toujours ni nécessairement mauvaise, et que même quand elle l’est, elle n’est pas l’alpha et l’oméga de ce qui est terrible dans le genre sous le capitalisme.
[Bien que l’histoire du féminisme anti-porno soit longue, on peut s’appuyer sur un des moments où il a le plus frontalement divisé les rangs du féminisme : les guerres du sexe des années 1980.] En 1981, l’association féministe new-yorkaise Women Against Pornography [WAP] formulait un principe de tolérance zéro à l’égard du « sadomasochisme lesbien » en tentant de faire censurer « L’histoire d’Esther », une fiction érotique de la socialiste juive prolétaire Joan Nestle qui devait paraître dans le Big Apple Dyke News. WAP considérait cette nouvelle comme objectifiante et anti-femme. Leur problème : Nestle y décrivait une narratrice, « Joan », trouvant plaisir dans une relation butch/femme avec une chauffeure de taxi, « Esther », qui avait un passing de mec et « dont l’amante était une prostituée ». Pire, Nestle avait inclus une brève description d’un gode. Les féministes objectaient en particulier aux phrases suivantes (apparemment viles et misogynes) :
« Avec une extrême tendresse, elle me déposa sur le ventre… je faisais de mon mieux pour être à elle… je me retournai pour la toucher, mais elle retira ma main de sa poitrine. « Sois une gentille fille », dit-elle. Je savais qu’il me faudrait attendre plusieurs mois avant qu’Esther ne m’autorise à chercher sa moiteur comme elle avait trouvé la mienne. Les mots, la langue de mon peuple, flottaient dans ma tête : une stone butch, intouchable [31]. »
Comment imaginer qu’aucune forme de « sororité » puisse chercher à censurer ce texte qui décrivait une gouine transmasculine avec « des mains comme des papillons, tremblant de respect et d’envie », en raison de sa prétendue misogynie. Et pourtant, au cours de cette période, les féministes anti-porno « se battaient salement », comme le souligne le vétéran de communautés cuirs féministes Patrick Califia. « Elles s’attaquaient à toutes les personnes qui s’opposaient à elles en nous traitant de défenseures des violences faites aux femmes, de bourreaux d’enfants, ou (pire !) de sadomasochistes. Elles n’hésitaient pas à appeler vos employeurs, vos éditeurs ou vos professeurs à l’université pour les informer des « perverses » qui sévissaient en leurs ceins [32]. »
Il y avait pourtant, dans les guerres du sexe, bien plus que les deux camps – pornophobie et putophilie – auxquelles on réduit souvent ce moment de l’histoire. Au-delà du cadre féministe, un grand nombre de personnes et de groupes non-féministes dans la société (sans parler des personnes et des groupes activement antiféministes, sur le plan religieux ou commercial) ont participé aux guerres du sexe, au travers de vastes batailles, dans les cours de justice et dans les médias, qui revenaient invariablement aux mêmes thèmes : censure de l’obscénité (c’est-à-dire : protection de la famille) ou dérégulation des médias visuels (c’est-à-dire : principe libéral de la liberté d’expression). Dans le cadre des « guerres du porno » qui opposèrent les féministes entre elles, le champ était pourtant traversé par des axes multiples. Certaines des belligérantes étaient des libertariennes attachées aux droits civiques ; d’autres adressaient leurs critiques au porno au moins autant qu’au libéralisme sexuel (l’idée que tout le monde était responsable de l’actualisation de ses propres désirs érotiques), même si elles étaient généralement en désaccord ce qui constituait « la bonne » sexualité. À la gauche du féminisme, le radicalisme sexuel trouvait déjà dépassée l’idée qu’il puisse y avoir un côté « pro », plutôt qu’« anti »-pornographie. Et tandis que la post-gauche féministe pornophobe radicale se concentrait sur l’objectification dans les médias et dans la loi, et tandis que les féministes libérales étaient occupées à réinventer la sexe-positivité, une troisième voie s’ouvrait avec une radicalité sexuelle qui proposait de « rester avec le trouble » en critiquant la pornographie tout en défendant l’urgence de se saisir des moyens de production de la libido humaine.
Le contexte d’intensification de la pornophobie était celui de la conversion droitiste de nombreuxses communistes de la Nouvelle Gauche sous le reaganisme. Dans un livre paru en 1989, Daring to Be Bad : Radical Feminism in America 1967-1975, Alice Echols rend cela particulièrement palpable en montrant comment le « féminisme culturel » n’est, tout simplement, qu’une des formes de la contre-révolution du mouvement de libération des femmes. […] C’est terrible mais c’est ainsi que, face à la trahison de la gauche (et des hommes de gauche, qui se remirent à les mépriser au moment du retour de la droite au pouvoir), les féministes radicales ont séparé leur mouvement « du radicalisme social dont elles provenaient [33] ». La défaite et la dépression s’intensifièrent quand un amendement anti-avortement fût adopté en 1976. Comme le documente la mini-série Mrs. America (avec Cate Blanchett dans le rôle de la militante antiféministe Phyllis Schlafly), l’opposition à l’amendement pour le droit de vote des femmes a refait surface dans les parlements de nombreux États au cours des années 1970, y compris à gauche. Et cerise sur le gâteau, des anciens membres de la Nouvelle Gauche se reconvertissaient dans des idéologies familialistes [34]. Pas si différentes de leurs camarades masculins, une fois que les féministes avaient décidé qu’elles ne devaient plus allégeance à la gauche, leurs vues politiques devinrent particulièrement terrifiantes.
Sally Gearhart, à qui l’on doit le slogan « The Future Is Female », pensait que la « proportion des hommes doit être réduite et maintenu à approximativement 10 % de la race humaine [35] ». L’idée de protéger le troupeau en abattant les loups (en d’autres termes : en perpétrant un androcide) peut sembler une option raisonnable si, comme Susan Brownmiller, vous êtes prêtes à considérer qu’un « fiat anatomique » a fait des femelles humaines des « proies naturelles » et des mâles humains des « prédateurs » en raison de la « construction implacable » des « organes génitaux [36] ». Parmi ces féministes post-gauche, la possession du vagin devient une sorte de badge cosmique d’insécurité, requérant, peut-être, une sorte de solution sionniste (« les terres de femmes »). Des poids lourds de la pornophobie tels que Robin Morgan et Kathleen Barry se sont ainsi mises à « attaquer » les féministes qui voulaient explorer, au-delà des questions de genre, des questions de classe, de race ou de préférence sexuelle. Le gynonationalisme, comme tout nationalisme, n’a pas la place pour la différence. À l’occasion d’un colloque en études féministes en 1973, Morgan a fortement condamné les discussions concernant les différences entre les femmes, tandis que Barry « dénonçait les femmes qui soulèvent les questions de classe, de race et d’impérialisme comme des saboteuses qui doivent être considérées comme des ennemies de l’intérieur du mouvement. » Barry, à qui l’on doit d’ailleurs Female Sexual Slavery [« l’esclavage sexuel des femmes » ; une reprise d’un trope féministe suprématiste blanc qui, considérant le problème de l’esclavage « réglé », demande à « l’esclavage des femmes » qu’est la pornographie et le travail du sexe devienne l’objet du nouveau mouvement « abolitionniste »], affirme que l’opposition féministe à la pornophobie est un complot pour permettre aux « hommes de gauche de continuer ‘abuser sexuellement les femmes sans craindre la censure », et que le BDSM lesbien est une « stratégie de la gauche » pour diviser le féminisme et « essayer de l’annihiler [37] ».
Quelqu’un a-t-il gagné les guerres du sexe ? Il me semble que les radicalismes féministes, de droite comme de gauche, ont perdu, mais qu’une certaine pornophobie – accompagnée d’un certain libéralisme – a fini par l’emporter sur les classes moyennes. D’un côté, le féminisme libéral sexe-positif, qui nous a donné Sex, le livre-trophée de Madonna, le girl power, les Spice Girls, Naomi Wolf et Camille Paglia, a fini par atteindre un statut hégémonique dans les années 1990. De l’autre, la réaction sexuelle organisée par des avocates pornophobes comme Katherine MacKinnon continuent d’influencer certaines des politiques mondiales concernant la prostitution et alimentent régulièrement de nouvelles branches des « radfem »-ismes qui s’opposent à la décriminalisation du travail du sexe.
La doyenne de la lutte contre l’obscénité pique toujours des crises régulières. « Nous vivons dans le monde que la pornographie a fabriqué [38] », déclarait-elle mélodramatiquement en 2021 dans un édito du New York Times. Du haut de ses 74 ans, elle réaffirmait que c’était la pornographie – pas la télévision, ou la religion, ou la littérature – qui « désensibilise les consommateurices à la violence et répand des mythes sur le désir de viol et d’autres mensonges sur la sexualité des femmes ». La plateforme pour contenus explicites OnlyFans n’est rien de plus qu’un « proxénète », ajoute-t-elle. (OnlyFans, c’est vrai, prend 20 % à ses créateurices de contenu, soit deux fois le montant que Patreon me prend sur l’argent que payent les abonnées à mes publications. La leçon ici : nous devrions toustes nous syndiquer [39] !) La formule émotive de MacKinnon suggère que les « proxénètes » utilisent le porno pour « groomer la culture », c’est-à-dire pour nous préparer collectivement à croire que les femmes ne sont faites que pour une chose : être « dégradées ». Dans la logique de l’argument de MacKinnon qui veut que les proxénètes ne soient pas des patrons mais plutôt des propriétaires-geôliers qui louent des corps féminins inertes (non-laborieux), l’acceptation de plus en plus importante du terme « travail du sexe » devrait elle-même attirer nos foudres. « Ce qui leur est fait n’est ni du sexe, au sens d’intimité et de mutualité, écrit MacKinnon à propos des créateurices de contenus OnlyFans, ni du travail, au sens de productivité et de dignité. » Sans parler de la sentimentalité de sa définition du sexe, n’est-ce pas là une définition profondément sentimentaliste (et patronale) du travail ? D’un point de vue anticapitaliste prolétaire, la productivité n’est pas une vertu. Et la dignité n’est pas ce qu’on peut attendre du travail dans une société de classe.
Oui, en un sens, nous vivons dans le monde que Kitty MacKinnon a fabriqué. En 2018, Donald Trump faisait adopter une loi « anti traite sexuelle » (également connue sous l’acronyme SESTA-FOSTA) qui confond des parts importantes du travail du sexe avec le trafic des personnes à des fins sexuelles, en parfaite conformité avec la définition de MacKinnon qui veut que « la définition sine qua non de la traite… n’est ni la migration forcée ni la violence sévère. C’est l’implication d’un tiers [40]. » Les travailleureuses du sexe ont ainsi été forcées de quitter des sites webs comme Backpage [41]. MacKinnon veut qu’OnlyFans soit le prochain sur la liste, et elle pourrait bien l’emporter. En 2023, une enquête sur le rôle du porno dans « l’incitation à la violence sur les femmes et les jeunes filles » par un groupe transparlementaire au Royaume-Uni concluait que « toute pornographie devrait être traitée comme une exploitation sexuelle commerciale du point de vue de la loi et des politiques gouvernementales [42] ». Le rapport s’appuyait sur des figures importantes du mackinnonisme – Robert Jensen et Gail Dines – appelées à la barre des témoins [43]. Dines y célébrait le retour de l’intérêt féministe pour « l’abolition du porno » en Grande Bretagne comme « une résurgence d’un nouveau mouvement national pour libérer les femmes de la misogynie et de l’oppression [44] ». Les travailleureuses du porno et leurs alliées sont bien conscientes de ce courant « néo-abolitionniste » à l’échelle mondiale qui, sous les traits auto-proclamés du « féminisme radical », promeut l’abolition du porno à coup de conférences, de lobbyings et de publications qui s’oppose à la décriminalisation du travail du sexe, renforçant le pacte conclu dans les années 1980 par le WAP avec l’État capitaliste carcéral [45].
Bien qu’une réponse féministe prolétaire reste, comme toujours, de mise ici, je m’aligne également avec la furie de Joan Nestle face au moralisme et au totalitarisme du mackinnonisme. En 1981, après deux décennies d’activisme anticapitaliste, Nestle répondit à un discours d’Andrea Dworkin dénonçant « le pénis » dans un auditorium new yorkais en écrivant un texte fameux et intemporel : une courte déclaration, souvent réimprimée par la suite, intitulée « Ma mère aimait baiser ». Le texte se conclut en imaginant Regina, la mère de Joan Nestle, clope au bec, délivrant ce discours :
« J’ai jamais permis à personne de me forcer à réprimer mes besoins sexuels. Comme toi, Joan, quand, dans les années 1950, ils te traitaient de tarée, et que tu les laissais pas t’arrêter. Ils te traitaient de tarée, et moi de salope, et peut-être que c’est ce qu’ils feront toujours, mais nous on se bat du mieux qu’on peut en continuant de faire ce qu’ils disent qu’on devrait pas même vouloir faire, ou qu’en tous cas on devrait pas y prendre la joie qu’on y prend. Je baise parce que j’aime ça, et Joan, tous les salauds, tous ceux qui m’ont frappée ou qui m’ont baisée trop fort, ils m’en ont pas dégoûtée pour autant. Et toutes ces femmes qui ne savent rien de ma vie de solitude et de désir, elles non plus ne peuvent rien y faire. Venez pas me crier le mot pénis à la figure : aidez-moi à changer le monde et à faire qu’aucune femme ait peur ou honte quand elle aime baiser [46]. »
Que faire, en attendant la révolution, sinon chercher l’extase sur le champ de bataille ? Et pourquoi, comme Sarah Fonseca le demande, « tout le monde est-il si obsédé à faire la liste des malheurs des femmes quand le plaisir est juste là, à porter de la main, prêt à ce qu’on se batte en son nom [47] ? » « Ma mère, insiste Nestle, était une femme prolétaire qui aimait baiser, qui croyait qu’elle avait le droit d’avoir un pénis en elle si c’était ce qu’elle aimait [48]. » Cette solidarité qui va de l’enfant queer à sa mère salope m’émeut aux larmes, et me remplit d’amour, et d’espoir.
Et malgré tout, le féminisme vit
Et malgré tout, le féminisme vit. Il vit parce qu’encore et encore, des féministes rabat-joies et des emmerdeuses pessimistes décoloniales sont là pour rappeler aux féminismes leurs angles morts (et nous sauver de l’ennui de la propreté littéraire). Le féminisme vit et reste jeune parce que la vision tunnel des éléments les plus réactionnaires du « Mouvement » ont été et sont encore constamment critiqués. Alors oui, il y a de bonnes raisons de dire que la pensée politique féministe est « profondément emmerdante [49] », « sans inspiration », « monotone et peu imaginative [50] ». Et sans doute « les bonnets roses sont embarrassants », comme on dit [51] — mais c’est à condition de ne regarder que les expressions bourgeoises mainstream du féminisme, et de le confondre avec elles. En faisant cette confusion, on trouve sans doute une forme de consolation dans un cynisme déçu et distancié. Mais cela laisse ouverte la question : quoi d’autre ?
Il est de bon ton, dans la gauche cultivée, de se dire « gênées » par le féminisme contemporain, réduit d’ailleurs à une version que les auteurices critiques ont souvent elles-mêmes épousée dans leur jeunesse — un féminisme dont on se souvient parfois vaguement, situé aux alentours de 2005-2015, qui avait pour caractéristique de s’être dépouillé de toute critique du capitalisme et qui, apparemment, serait devenu la seule version disponible du féminisme. Je peux comprendre l’embarras à l’égard de ce féminisme-là, mais contrairement à cette gauche bon ton, je veux me souvenir d’autres histoires. Hier comme aujourd’hui, il existait et il existe en Occident et ailleurs des féminismes centrés sur la décriminalisation du travail du sexe et de la gestation pour autrui, réclamant « du pain, des roses, et des hormones aussi », squattant des logements vacants, exigeant des soins d’affirmation de genre pour toustes, poursuivant la police en justice, et luttant contre les coupes budgétaires dans les refuges et les programmes d’aides au service des fugitifves de la famille. Je ne les écoutais peut-être pas à l’époque de mon adolescence, il faut bien l’admettre — mais ils étaient là.
De là où je suis, le féminisme auquel je tiens est dans son âge d’or : un nombre de plus en plus importants de marxistes transgenres et de théoriciennes de la valeur sont occupées à redonner vie aux débats interrompus sur le travail domestique tout en étendant et en transformant la « théorie de la reproduction sociale » popularisée, parmi d’autres, par la « première » Silvia Federici [52]. Dans le Rojava, une administration autonome au nord-est de la Syrie, une révolution, défendue par un coup d’État militaire, continue de se produire en prenant pour moteur principal le féminisme [53]. L’horizon de la libération du genre désigné sous le nom d’« abolition de la famille » est revenu sur la table, tout comme – grâce à la militante argentine Verónica Gago et à d’autres compañeras – la stratégie de la grève féministe [54]. Nous sommes les témoins d’une efflorescence de conversations intenses en vue de la création d’une « internationale féministe [55] », d’un « féminisme contre le travail [56] », d’un féminisme des « sous-communs » décoloniaux [57], de relations renouvelées entre le marxisme, la théorie intersectionnelle [58] et le féminisme de l’abolition [59].
Quand on parle féminisme, il nous reste toujours des choses avec lesquelles il est urgent d’en finir, ou qu’on a au moins besoin d’apprendre à moquer. Pour autant, dans les livres comme dans les rues, une coalition extraordinaire est en ce moment occupée à dénaturaliser le genre du capitalisme, à construire des affinités monstrueuses, et à chercher des manières de communiser le soin.
Traduit de l’anglais par Emma B.
Illustration : Des femmes du clan saluent une croix à Atlanta, Géorgie, 18 août 1937.






