Pendant l’ère Trump, lorsque des troupes de néonazis, de nationalistes blancs, de Proud Boys, de porteurs de casquettes MAGA, de miliciens et de militants des « droits des hommes » ont déferlé sur ma ville, il y eut peu de débat sur la manière de les nommer : « fascistes » semblait une désignation suffisamment simple, même si l’on ne savait pas toujours quelle idéologie, exactement, animait tel ou tel sinistre individu armé d’un couteau ou d’un bâton. Sur Internet, et dans les pages de la presse de gauche, toutefois, des questions se sont posées. Le trumpisme était-il réellement du fascisme, demandaient beaucoup, ou seulement une autre mauvaise chose – un « bonapartisme néo-patrimonial », peut-être, comme l’affirmait le sociologue et historien du fascisme Dylan Riley dans les pages de la New Left Review ? Qualifier Trump de fasciste, craignaient certains, relevait d’une hyperbole dangereuse : cela exagérait la menace qu’il représentait et occultait les continuités entre son administration et celle de Barack Obama sur ce qui importait réellement. En termes de bilan humain, les guerres de Bush en Afghanistan et en Irak furent bien pires que tout ce que Trump entreprit, causant la mort de centaines de milliers de personnes ; pourquoi alors parler de « fascisme » ? Malgré les décrets exécutifs [du premier] Trump, l’administration Obama a détenu et expulsé bien davantage de migrants que celle de Trump.
Dans le même temps, les fascistes étaient bel et bien là, en kilts de combat, cagoules ornées du crâne du Punisher et gilets pare-balles : des fascistes sans fascisme, mais des fascistes malgré tout. Peut-être, à l’instar des mouvements relativement marginaux de l’extrême gauche, ne représentaient-ils aucune menace réelle pour l’ordre libéral-démocratique, lequel pouvait très bien continuer à broyer, de lui-même, les corps du prolétariat américain et mondial. Après tout, qui a besoin du fascisme quand on dispose d’une démocratie d’une telle qualité ?
Il ne s’agissait pas simplement d’un débat sémantique, mais d’un débat stratégique. Un antifascisme naïf risquait de sanctifier la violence de la démocratie libérale américaine – une démocratie libérale dont les origines se trouvent dans le génocide de millions d’Autochtones et l’asservissement de millions d’Africains, et dont l’emprise sur l’ordre mondial de l’après-1945 a conduit à la mort de millions de personnes en Asie, au Moyen-Orient et ailleurs. Nombre des meilleures histoires du fascisme s’inscrivent dans le sillage de Geoff Eley, qui voyait le fascisme de l’entre-deux-guerres en Europe centrale, orientale et méridionale comme une forme de contre-révolution révolutionnaire, ayant l’anticommunisme pour centre. Ce fascisme, écrivait Eley, « prospéra dans des conditions de crise politique générale, dans des sociétés déjà dynamiquement capitalistes (ou du moins dotées d’un secteur capitaliste dynamique), mais où l’État était incapable de s’organiser pour maintenir la cohésion sociale », parce que « la gauche avait réalisé des avancées significatives dans l’administration du pouvoir d’État et dans la limitation des prérogatives du capital privé ». Les origines du fascisme, dans cette perspective, se situent dans la révolution mondiale de 1917-1923, lorsque les communistes en Allemagne et dans le nord de l’Italie affrontaient dès 1919 des Freikorps et des squadristi proto-fascistes. Les massacres de révolutionnaires à Berlin en janvier 1919 et à Munich en avril 1919 constituèrent des actes fondateurs pour les nazis et servirent de modèle au putsch de la Brasserie d’Hitler et à la marche sur Rome de Mussolini – les Freikorps et les squadristi devinrent les Chemises brunes et les Chemises noires. Partout où la révolution perça, le fascisme se forma, comme une sorte de réponse immunitaire du capitalisme, recourant à des pouvoirs d’exception. Mais si tel est le fascisme – une réponse à une menace révolutionnaire – il est difficile de voir comment ce terme pourrait s’appliquer aux prétendus fascistes que nous observons aujourd’hui, alors qu’il n’existe aucune menace, révolutionnaire ou autre, pesant sur la domination du capital. Peut-être faut-il donc recourir à un autre terme ?
Dans son livre de 2023, Fascisme tardif, issu d’une série d’essais rédigés depuis 2016, Alberto Toscano tente d’élaborer un concept révisé du fascisme suffisamment large pour englober ce que nous observons aujourd’hui à l’extrême droite, tout en prenant pleinement acte des différences fondamentales entre l’entre-deux-guerres et notre époque. Toscano propose une intervention dans ce que l’on appelle le « débat sur le fascisme », qui évite les analogies paresseuses tout en montrant pourquoi les leçons bien intentionnées de certains historiens, depuis des hauteurs morales, sur les dangers de la comparaison, ont peu de chances de « clore le débat sur le fascisme », comme le souhaite le métahistorien Daniel Steinmetz-Jenkins dans son anthologie consacrée aux débats sur le fascisme Did It Happen Here ? (2024). Une telle question – qui suppose qu’elle puisse recevoir une réponse vraie ou fausse – n’est tout simplement pas la bonne, nous dit Toscano, car le fascisme est un processus plutôt qu’un résultat : un continuum plutôt qu’une simple bifurcation.
Le titre de Toscano fait référence à Der Spätkapitalismus (Le Capitalisme tardif, 1972) d’Ernst Mandel, qui cherchait à cartographier la trajectoire du capitalisme postindustriel. Après cinquante années de stagnation économique et de désindustrialisation, « dans la mesure où l’on peut parler aujourd’hui de fascisme », écrit Toscano, « il s’agit d’un fascisme largement vidé […] de mouvement de masse et d’utopie ». Bien que ce fascisme tardif « ne réagisse pas à une menace imminente de politique révolutionnaire », il « conserve néanmoins le fantasme racial d’une renaissance collective », ou « palingenèse ». De manière frappante, ce fascisme tardif ressemble le plus étroitement à un fascisme précoce, apparu dans les colonies de peuplement et les plantations des Amériques et de l’Afrique, qui inspirèrent directement les fascistes européens de l’entre-deux-guerres. (Les lois de Nuremberg furent calquées sur les lois Jim Crow ; les méthodes nazies dérivèrent en partie de la colonisation génocidaire allemande en Afrique du Sud-Ouest, où des camps de la mort exterminèrent des dizaines de milliers de Herero et de Nama.) Pour apercevoir cet autre fascisme, toutefois, il faut s’engager dans ce que Cedric Robinson appelle la « tradition radicale noire » et sa « construction noire du fascisme », à partir de laquelle le fascisme européen de l’entre-deux-guerres apparaît sous un jour très différent. Toscano cite Langston Hughes, qui déclarait à la Conférence internationale des écrivains antifascistes de 1937 : « En Amérique, les Noirs n’ont pas besoin qu’on leur explique ce qu’est le fascisme en action. Nous le savons. Ses théories de la suprématie nordique et de la suppression économique sont depuis longtemps des réalités pour nous. » Toscano poursuit ainsi :
« Bien avant que la violence nazie ne soit conçue comme incomparable, des penseurs radicaux noirs cherchèrent à élargir l’imaginaire historique et politique d’une gauche antifasciste en montrant comment ce qui pouvait apparaître, du point de vue européen ou blanc, comme une forme radicalement nouvelle d’idéologie et de violence, était en réalité en continuité avec l’histoire de la dépossession coloniale (de peuplement) et de l’esclavage racial. »
De ce point de vue, les origines du fascisme se situent dans le Sud post-Reconstruction, dans la colonisation génocidaire du Texas et de la Californie, puis dans les colonies de peuplement plus tardive en Afrique et ailleurs, établies par les puissances européennes, en particulier la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, l’exemple le plus abouti de cette « construction noire » du fascisme est fourni par l’historien prolifique Gerald Horne, dont le livre récent The Counter-Revolution of 1836 : Texas Slavery & Jim Crow and the Roots of American Fascism (2022), qui analyse la République du Texas comme un État proto-fasciste ayant servi de fondement à la Confédération, aux lois Jim Crow et, plus tard, aux entreprises impériales en Afrique. C’est là, soutient Horne, « que furent plantées et arrosées les graines de l’épanouissement du fascisme états-unien au XXIᵉ siècle ». Autrement dit, l’avenir du fascisme aux États-Unis se trouve moins dans l’Allemagne nazie que dans le Sud ségrégationniste et l’Ouest exterminateur, qui se rejoignent d’ailleurs, aujourd’hui comme autrefois, au Texas.
Comme le décrit Fascisme tardif, dans les années 1960 et 1970, les militants radicaux liés au Black Panther Party employaient sans hésitation le terme de fascisme pour désigner les États-Unis, et en particulier leur appareil répressif, qui recourait à des mesures d’exception pour détruire les Panthers et d’autres groupes de la Nouvelle Gauche, assassinant et emprisonnant leurs membres. Depuis sa cellule, où il s’organisait avec les Panthers, George Jackson décrivait les technologies du complexe carcéro-industriel comme des « manifestations du fascisme », invisibles pour ceux qui considèrent la démocratie libérale et le fascisme comme incompatibles. Ce fascisme « dissimulé et efficace » opérait dans les marges, aux frontières, derrière les murs des prisons, et dans les zones désignées pour la terreur policière. Pour Angela Davis, correspondante de George Jackson, il s’agissait d’un fascisme « préventif », qualification qu’elle empruntait à son mentor Herbert Marcuse. Comme d’autres penseurs de l’École de Francfort, notamment Theodor Adorno, Marcuse voyait l’ordre libéral-démocratique d’après-guerre non comme la négation, mais comme l’Aufhebung (dépassement-conservation) du fascisme de l’entre-deux-guerres, de sorte que celui-ci demeurait latent en son sein. En 1976, Marcuse pouvait écrire que les « dix à vingt dernières années » ressemblaient à une « contre-révolution préventive », étouffant la Nouvelle Gauche révolutionnaire dans l’œuf. Aux États-Unis en particulier, Marcuse affirmait pouvoir déceler un fascisme « naissant », ne nécessitant plus de moyens dictatoriaux : « Le fascisme américain sera probablement le premier à accéder au pouvoir par des moyens démocratiques et avec un soutien démocratique. » L’intuition de la construction noire du fascisme est qu’il l’avait en fait déjà été.
Le danger d’un tel cadre d’analyse, toutefois, est qu’il risque de réduire presque toute société capitaliste à une forme de fascisme à un stade quelconque de son développement. Si la police est le fascisme, alors presque toute société est fasciste. Comme le note Toscano, et comme d’autres l’ont souligné, cette « construction noire du fascisme » dérive en partie de la définition du fascisme utilisée par le Parti communiste des États-Unis durant la période dite de la « Troisième Période », qui subsumait sous un même cadre le fascisme hitlérien et le « fascisme social » de Roosevelt. Dans les années 1980 et 1990, les organisateurs antiracistes confrontés à des groupes néofascistes ont trouvé cette théorie particulièrement problématique, car elle ne permettait pas de distinguer entre groupes étatiques et extra-étatiques, et minimisait le fait que le néofascisme était souvent d’orientation antiétatique, allant parfois jusqu’à imiter certains aspects de la gauche – comme ce fut le cas avec les groupes « troisième-positionnistes » ou « rouge-bruns » apparus durant cette période. Si l’État était simplement le fascisme, alors l’orientation antiétatique de ces nouveaux groupes restait inexpliquée. En conséquence, de nombreux antifascistes ont jugé important d’élaborer une perspective de « lutte sur trois fronts » (three-way fight), telle qu’articulée par la publication en ligne Three Way Fight, qui distinguait entre le fascisme autoritaire étatique et le fascisme extra-étatique afin de mieux comprendre et combattre l’un et l’autre. La théorie de Toscano évite ces écueils en traitant le fascisme comme un phénomène émergent et différentiel, désynchronisé du temps historique et organisé spatialement. Le fascisme n’est pas un interrupteur que l’on peut allumer ou éteindre, ni un prédicat qu’une entité posséderait ou non, mais une possibilité latente au sein du capitalisme.
Cela tient en partie au fait que le fascisme n’est pas seulement une forme d’organisation sociale et politique, mais aussi une idée de l’avenir – d’où la possibilité d’avoir des fascistes sans fascisme, tout comme il peut exister des communistes sans communisme. Ce point est crucial car, comme le montre Toscano, le fascisme n’est pas une soumission totale au pouvoir – une répression intégrale, comme on le croit parfois – mais est animé par la promesse de pratiques spécifiques de liberté et de transgression. Si l’on ne voit dans le fascisme qu’une logique de répression, soutient Toscano, on passe à côté de la manière dont il peut séduire, par exemple, des femmes, auxquelles il offre autre chose qu’un simple rôle de mère ou d’épouse. Le fascisme peut être provocateur, subversif, punk, étrange. Avec le fascisme tardif, cependant, souligne Toscano, ces fantasmes trouvent généralement leur point d’ancrage dans les années 1950 plutôt que dans un passé préindustriel, et impliquent une certaine idée de l’État libéral vertueux – l’État minimal – avant sa « corruption » par le Civil Rights Act ou Roe v. Wade, par la décolonisation mondiale, le féminisme, et les luttes de libération queer et trans. Par extension, aux États-Unis, l’imaginaire fasciste implique la reconquête du destin, de la grandeur, du leadership américain dans le monde et des bénéfices qui en découlaient, ceux du boom d’après-guerre nourri par les superprofits impériaux. Cela explique, me semble-t-il, pourquoi ses fantasmes de violence mythique tendent à être défensifs (ou préventifs) plutôt que contre-révolutionnaires ou réactifs – puisant dans un imaginaire patriotique ancien, remontant à la Révolution américaine, et repris dans les noms de milices contemporaines de droite : Oath Keepers, Three Percenters. Ces groupes sont très différents des milices terroristes des années 1990, en ce qu’ils se perçoivent beaucoup plus volontiers comme des auxiliaires de l’État, mais d’une manière qui les oppose à une autre fraction de l’État jugée corrompue. Dans l’esprit de leurs participants, la prise du Capitole le 6 janvier ne constituait ni un coup d’État ni une insurrection, mais la défense d’un processus démocratique corrompu par des acteurs malveillants. Les raisons en sont assez évidentes, et seulement esquissées dans le livre de Toscano : aux États-Unis, le fascisme n’a pas besoin de refonder l’État au niveau constitutionnel, contrairement à l’Allemagne et à l’Italie, dont les Républiques inachevées étaient dysfonctionnelles. En effet, qui a besoin d’un nouvel État, lorsque l’équilibre des pouvoirs aux États-Unis s’est révélé un véhicule plus que suffisant pour un fascisme de colons et de planteurs légalisé ?
Il peut être difficile, il est vrai, de distinguer le préventif du contre-révolutionnaire. Même durant l’entre-deux-guerres, ces deux dimensions tendent à se confondre, comme dans le cas du Portugal des années 1920 et 1930. Si l’on suit les indications de Black Reconstruction (1935) de W. E. B. Du Bois, le fascisme de Jim Crow doit être compris comme une réaction à la Reconstruction radicale et à la guerre civile, que Du Bois décrivait comme une « grève générale » des esclavagisés. Pour Gerald Horne, la création du Texas constitue précisément une telle contre-révolution, à la fois réactive et préventive. On pourrait en dire autant du système de plantation lui-même, devenu de plus en plus brutal et répressif en réponse aux insurrections serviles et à la menace future qu’elles faisaient peser ; la révolution haïtienne et la révolte de Nat Turner fournissant à la fois quelque chose à quoi réagir et quelque chose à prévenir. Quant à l’Ouest américain, les colons y provoquaient généralement la résistance autochtone en empiétant sur les territoires et en commettant des atrocités, jusqu’à ce que l’autodéfense indigène puisse servir de prétexte au génocide – un processus à la fois préventif et réactif. Il n’est pas davantage évident de savoir comment qualifier le néofascisme de l’ère d’après-guerre ; si la Nouvelle Gauche ne posa nulle part un défi véritablement révolutionnaire, elle n’en suscita pas moins des politiques de contre-insurrection et une répression étatique. Au Chili, le coup d’État anticommuniste de Pinochet en 1973 pourrait ainsi pouvoir être décrit de manière assez pertinente comme un fascisme contre-révolutionnaire.
L’une des implications de ces deux courants d’analyse, issus de deux chapitres distincts de l’ouvrage, est que prendre au sérieux la phénoménologie du mythe fasciste conduit à nuancer la mesure dans laquelle le fascisme requiert une menace révolutionnaire comme condition préalable. Dans la mesure où le fascisme est une idée de l’avenir fondée sur un mythe du passé, il devient difficile de distinguer la prévention de la réaction. Là où aucune menace n’existe, les fascistes peuvent aisément en fabriquer une, comme ils l’ont fait lors de l’année charnière de 2020 à l’échelle mondiale, en traitant le soulèvement anti-police consécutif au meurtre de George Floyd (et à la pandémie de COVID-19) comme la preuve d’une vaste révolution dirigée par les démocrates. Aujourd’hui, le fascisme préventif se présente comme une réponse à une menace imminente qui est toujours autant raciale ou civilisationnelle que politique, et à laquelle il donne le nom oxymorique de « génocide blanc ». Parmi les apports les plus importants du livre de Toscano figure l’identification du fascisme tardif au livre d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918). S’appuyant sur la lecture antifasciste que Furio Jesi propose de Spengler, Toscano montre que le fascisme tardif spenglérien relève moins du fantasme d’un Reich millénaire que de la défense acharnée des portes de la civilisation blanche, afin de contenir le plus longtemps possible la horde barbare racialisée. Son antiquité de référence est davantage celle de la cité-État ou de la colonie grecque que celle de l’Empire romain. Le fascisme spenglérien est une « religion de la mort » pessimiste, dont les adeptes obéissent à une logique sacrificielle de « victoire par la mort », où l’enjeu réside dans la culture de valeurs pseudo-authentiques. Cela permet de comprendre très finement la structure de formations fascistes telles que les Proud Boys, aujourd’hui largement décimés, qui se revendiquent « pro-civilisation occidentale » et s’orientent vers la reconquête de valeurs civilisationnelles vagues que Jesi décrit comme des « idées sans mots » – une structure fasciste du ressentiment qui médie ses propres contradictions internes en demeurant indicible. Il suffit ici de penser aux contorsions faciales étranges de Trump ou aux éructations spasmodiques de Hitler.
Comme le soutient Toscano, ce fascisme tardif de type spenglérien ne peut être compris sans intégrer pleinement la « construction noire » du fascisme. Au cœur du Déclin de l’Occident de Spengler, on trouve une forme inversée de l’affirmation de Du Bois selon laquelle « le problème du XXᵉ siècle est celui de la ligne de couleur ». Chez Spengler, cette ligne de couleur ascendante devient une Grande Muraille, tenue par de fiers citoyens-guerriers voués à la mort. Toscano cite un compte rendu de 1933 de l’œuvre de Spengler, rédigé par Benito Mussolini, dans lequel il interprétait Spengler en affirmant que « le monde est menacé par deux révolutions : l’une blanche et l’autre de couleur ». À la différence de la révolution démocratique « sociale », qui introduit une crise des valeurs, « l’autre révolution est celle des peuples de couleur qui, étant plus prolifiques que les peuples de la race blanche, finiront par les submerger ». Cette dernière révolution est mue par des forces démographiques auxquelles on ne peut opposer de résistance, pas plus qu’on ne peut s’opposer à l’évolution des espèces. La civilisation occidentale apparaît moins comme une belle machine que l’on pourrait réparer et améliorer que comme un animal glorieux condamné à mourir, tôt ou tard. Les fascistes tardifs luttent pour retarder autant que possible cette mort. L’objectif est de vivre longtemps et de mourir honorablement.
Les implications de ce point pour la stratégie et les tactiques antifascistes sont profondes, et Toscano ne les développe guère, lui qui fait peu de références explicites aux événements contemporains ou aux formes actuelles du fascisme. Ceux qui sont orientés vers une « victoire par la mort », une victoire dans la défaite, ne peuvent être vaincus frontalement par la confrontation directe, car ils se régénèrent – se nourrissent – de la défaite violente, pourvu qu’elle soit perçue comme noble. Au début de l’année 2017, dans les semaines qui suivirent l’investiture de Trump, alors que beaucoup redoutaient l’instauration d’un « état d’urgence » antidémocratique, la célébrité aujourd’hui oubliée de l’« alt-right », Milo Yiannopoulos, se rendit à l’université de Californie à Berkeley pour y vendre sa rhétorique anti-trans. Une fois réfugiés, lui-même et ses centaines de partisans, dans le bâtiment de l’union étudiante, une manifestation antifasciste massive déferla sur le campus, utilisant feux d’artifice, pierres et autres projectiles pour repousser la police chargée de protéger Yiannopoulos à l’intérieur du bâtiment. Après vingt minutes de tirs de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc depuis les balcons et le toit, les autorités annoncèrent l’annulation de la conférence – une petite victoire. Lorsque les participants se répandirent dans les rues, les antifascistes passèrent à tabac les Proud Boys, en infériorité numérique, qui étaient venus en ville. En conséquence, les Proud Boys développèrent une véritable obsession pour Berkeley, où ils revinrent à plusieurs reprises l’année suivante, désormais perçue comme l’épicentre des antifascistes financés par Soros et dirigés par les démocrates. Ils revinrent plus nombreux et mieux organisés, affrontant les antifascistes dans une impasse violente qui laissa les fascistes revigorés et de nombreux antifascistes blessés et traumatisés. Ce qui finit par les arrêter, ce furent les effectifs : confrontés à une foule de plusieurs milliers de personnes, trop nombreuse pour être combattue, ils ne revinrent jamais. Les Proud Boys se glorifient de la violence, mais ils détestent l’humiliation. Mais même lorsqu’on ne dispose pas d’une foule de milliers de personnes, il existe des manières d’affronter les fascistes de façon oblique plutôt que frontale, sans leur offrir des cibles sur lesquelles ils puissent s’éprouver. Il vaut la peine de se demander ce qui se serait produit si le black bloc qui avait fait annuler la conférence avait « sauté le dessert » – s’il n’était pas resté pour passer à tabac les Proud Boys – et s’était simplement fondu dans la nuit.
Il est désormais devenu banal d’affirmer que le prochain Trump sera pire [l’article est rédigé en septembre 2024]. [Le premier] Trump fut un ballon d’essai, une pantomime du fascisme, dépourvue de l’organisation nécessaire pour mener ses intentions à terme. Première fois : farce ; la suivante : tragédie. Mais si le fascisme américain est un fascisme démocratique, il est aussi provincial et, de ce fait, souvent antifédéral : il émerge par le biais des gouvernements des comtés et des États – en particulier à travers les forces de police locales – ainsi que par le système judiciaire. Au XXIᵉ siècle, il s’agit d’un phénomène largement suburbain, périurbain et rural, surgissant dans l’arrière-pays et sur les marges. Avec le recul, on pourra estimer qu’il s’est aussi bien développé depuis la présidence de Trump que pendant celle-ci. Au cœur de ce nouveau « fascisme de frontière » – pour reprendre l’expression que Toscano emprunte à Brendan O’Connor – se trouvent les forces de l’ordre et leurs représentants, qui ont considérablement accru leur pouvoir sous Biden en invoquant une vague de criminalité qu’ils ont eux-mêmes contribué à produire par la non-application tactique des lois et la manipulation des statistiques. L’exemple le plus frappant de ce déchaînement policier se trouve dans la réponse au mouvement Stop Cop City / Defend the Atlanta Forest en Géorgie, où la police a tué un militant et où les procureurs ont inculpé des dizaines de personnes sur la base de nouvelles qualifications étatiques de terrorisme domestique, ainsi que de chefs d’accusation RICO sans précédent. À la lecture de l’acte d’accusation verbeux et délirant, on voit clairement qu’une ligne directe relie ces poursuites aux mythes fascistes et aux « idées sans mots » de 2020 – des mythes dans lesquels antifa et Black Lives Matter constituaient la face visible d’une conspiration hautement organisée et profondément financée, parfois liée aux confinements pandémiques et aux campagnes de vaccination. Dans le cas du mouvement Stop Cop City, les procureurs affirment avoir découvert des preuves de l’existence d’une telle organisation, remontant au soulèvement consécutif au meurtre de George Floyd. Il s’agit toutefois d’un fascisme transpartisan : à Atlanta, des démocrates collaborent avec des républicains de Géorgie pour faire avancer le projet de centre de formation policière et écraser toute opposition. Les mythes fascistes sont désormais généralisés. Lors du soulèvement George Floyd, la paranoïa MAGA trouva son double de gauche dans les rumeurs selon lesquelles les émeutiers étaient des provocateurs policiers ou des infiltrés suprémacistes blancs, et selon lesquelles les feux d’artifice nocturnes qui envahirent les villes durant l’été de la pandémie n’étaient pas l’œuvre d’adolescents confinés et désœuvrés, mais une opération orchestrée par le FBI pour terroriser les habitants. Aujourd’hui, démocrates et républicains s’unissent pour perpétuer des mythes maccarthystes afin de réprimer les militants pro-palestiniens, blanchir le génocide israélien à Gaza et relier la gauche américaine à un vague « terrorisme » mondial.
L’une des extrapolations centrales que permet le livre de Toscano est donc que l’opposition entre un fascisme dictatorial et un antifascisme démocratique n’a plus beaucoup de sens – si tant est qu’elle en ait jamais eu. Cela tient au fait que le « fascisme de frontière » qu’il décrit, enraciné dans la colonisation des Amériques, tend à transformer la logique temporelle de l’exception fasciste en une logique spatiale. Le fascisme de frontière transforme l’« état d’urgence », d’une période de dictature, en un territoire d’urgence – une zone d’exception où la violence extraordinaire devient possible et où les normes démocratiques sont suspendues. Le fascisme de frontière prend souvent la forme de l’apartheid : il territorialise l’exception fasciste. Le meilleur exemple contemporain d’un tel régime est Israël – ou, si l’on adopte une perspective plus large, les colonies de peuplement tardives en Afrique du Sud. Il s’agit d’un fascisme particulièrement adapté aux défis auxquels le capitalisme sera confronté au cours du siècle à venir, même en l’absence de toute menace révolutionnaire, et même si l’avenir se révèle aussi sombre que dans les films. « Lorsque “les cycles du capitalisme qui produisent migrations de masse et répression convergent avec la crise climatique” », écrit Toscano en citant O’Connor, « et qu’une crise raciale-civilisationnelle se combine à des scénarios de pénurie et d’effondrement, l’extrême droite autoritaire projettera sa politique du temps – et en particulier son obsession pour la perte d’une époque de privilège et de pureté – sur l’espace du territoire. » Toscano imagine ainsi l’avenir du fascisme comme une forme d’éco-apartheid, une Israël/Palestine écologique, où les « salaires psychologiques de la blanchité » décrits par W. E. B. Du Bois sont matérialisés sous forme de dispositifs d’adoucissement écologique. Nous avons tous lu ce livre – ou vu cette série télévisée.
Si tel est l’avenir à moyen terme du fascisme, le livre de Toscano nous permet également de spéculer sur le court terme. En 2020, nombre de militants de gauche redoutaient l’émergence d’une seconde guerre civile américaine, à mesure que le conflit autour de l’élection de Trump se transformait en tentatives ouvertes d’insurrection, de sécession et d’autonomie territoriale – des scénarios explorés dans le podcast populaire de Robert Evans, It Could Happen Here. Cette hypothèse demeure possible, mais l’ouvrage de Toscano devrait nous inciter à situer l’avenir du fascisme américain autant dans la guerre de Sécession que dans la lutte contre la Reconstruction menée par le Ku Klux Klan et d’autres organisations terroristes. Rappelons que la Reconstruction prit fin en 1876 à la suite d’une élection ambiguë et de la crise constitutionnelle qui s’ensuivit. En échange de la présidence, les républicains livrèrent le Sud aux démocrates, ouvrant la voie au régime Jim Crow. Cette trajectoire semble bien plus probable pour le développement du fascisme aux États-Unis qu’une guerre civile : une crise constitutionnelle débouchant sur un compromis qui permettrait l’essor d’un fascisme états-unien du XXIᵉ siècle aux marges de la démocratie libérale. Une guerre civile pourrait certes s’ensuivre, mais l’histoire des États-Unis montre que la Constitution est un document extraordinairement flexible – en particulier lorsqu’elle s’appuie sur un appareil judiciaire malléable.
Rien de tout cela ne rend toutefois superflue la nécessité d’une analyse en termes de « lutte sur trois fronts » (three-way fight), en particulier à long terme, et l’on peut regretter que Toscano n’ait pas davantage discuté avec cette ligne critique, comme il le faisait dans un article plus long dont le livre est issu. Si la démocratie peut s’avérer adéquate au fascisme, en lui laissant un vaste espace pour l’exception autoritaire, il est bien moins certain que le capitalisme le soit – surtout à mesure que des économies stagnantes et désindustrialisées, aux populations vieillissantes, se heurtent à la crise climatique. Aux États-Unis, le fascisme anticapitaliste « rouge-brun », le national-bolchevisme et d’autres formations similaires ont jusqu’à présent rencontré peu de succès, en raison de la prégnance du libertarianisme au sein de l’extrême droite. Mais rien ne garantit que cela demeure le cas, pas plus qu’il ne faut exclure la possibilité qu’un véritable défi révolutionnaire au capitalisme émerge à mesure que les populations les plus pauvres du globe sont contraintes de supporter le poids principal du changement climatique. Si les élites en viennent à juger impossible la reproduction de leur contrôle sur la richesse sociale par des moyens capitalistes, elles chercheront d’autres voies – et pourraient trouver dans le génocide, le nettoyage ethnique, la ségrégation, le travail forcé, la violence extra-étatique et la militarisation, autant d’éléments d’une définition catégorielle du fascisme englobant l’ensemble des cas discutés ici, des instruments utiles pour opérer la transition vers une société de classes, éventuellement appuyée sur de nouvelles technologies de surveillance et de contrôle, qui ne reposerait plus sur les salaires et les profits.
Il existe un autre sens dans lequel une analyse en termes de lutte sur trois fronts peut s’avérer pertinente. Le fascisme tend à produire des ennemis agglomérés – le judéo-bolchevisme nazi, par exemple, qui liait un Autre « racial-civilisationnel » à un ennemi politique. Aux États-Unis, cet agglomérat a toujours été le « bolchevisme noir », ou l’une de ses variantes : tandis que les Freikorps assassinaient des communistes en Allemagne en 1919, les élites américaines fusionnaient la « peur rouge » mondiale avec une « peur noire » locale, comme l’a montré Charisse Burden-Stelly dans Black Scare / Red Scare (2023). On voyait là un fascisme préventif à l’œuvre aux États-Unis, répondant à une menace à moitié inventée par des émeutes anti-noirs d’une violence extrême et par les Palmer Raids du département de la Justice, au cours desquelles jusqu’à six mille anarchistes et communistes furent arrêtés, et cinq cents ressortissants étrangers expulsés. Les agglomérats fascistes contemporains mettent en avant à la fois la dimension raciale et civilisationnelle, autant que politique, comme on le constate dans les tentatives actuelles de l’extrême droite visant à relier Black Lives Matter au Hamas. Ces agglomérats sont aussi fréquemment sexués et genrés – dirigés contre un Autre non conforme, perçu comme une menace pour la famille et comme une limite à la « liberté » fasciste (« liberté » d’être raciste, sexiste ou phobique). Souvent, cependant, ces agglomérats sont contradictoires ; et si les fascistes n’ont aucun problème avec la contradiction, les antifascistes devraient s’en méfier, sous peine d’endosser les contradictions de leurs ennemis. Depuis le 7 octobre, on a vu des nationalistes blancs antisémites s’allier à des sionistes libéraux autour d’une islamophobie commune, tandis que des fascistes violemment antisémites se rendent à des manifestations pro-palestiniennes en brandissant des croix gammées. Dans la mesure où l’idéologie fasciste relève d’une logique onirique – d’une « idée sans mots » – elle ne connaît pas la contradiction. Mais il existe un risque que les antifascistes, qui valorisent la raison et la clarté, absorbent ces contradictions, soit en niant l’existence de l’antisémitisme contemporain, soit, à l’inverse, en niant l’islamophobie qui se trouve au cœur du sionisme. Si cette dernière position est rarement observée aux États-Unis, elle demeure dominante chez de nombreux antifascistes allemands qui, incapables de dépasser la théologie politique de la Shoah, continuent d’assimiler toute critique d’Israël à de l’antisémitisme.
C’est peut-être là le meilleur argument en faveur de l’adoption du cadre proposé par Toscano. Ce qui importe, ce ne sont pas tant les termes que nous employons que ce que ces termes nous permettent de voir. Si des notions comme apartheid, colonialisme de peuplement, nationalisme blanc ou d’autres encore peuvent fonctionner adéquatement dans des contextes spécifiques, l’usage du terme fascisme pour désigner l’ensemble de ces manifestations permet de saisir la continuité entre l’extrême droite contemporaine, le fascisme de l’entre-deux-guerres et le pré-fascisme du XIXᵉ siècle. Le fascisme de demain n’émergera peut-être pas en réponse à une menace révolutionnaire, mais il faudra une révolution pour l’éradiquer définitivement. Le fascisme est une sorte de mauvaise herbe qui pousse inexorablement dans le sol du capitalisme. L’antifascisme peut l’arracher, peut-être, ou l’écraser, mais il ne peut empêcher sa repousse que s’il devient révolutionnaire – que s’il retourne la terre même du capitalisme et fait advenir une société sans classes dans laquelle les graines du fascisme ne peuvent plus germer.
Jasper Bernes






