État d’urgence sanitaire : contre les étrangers, carte blanche ordinaire

Entretien avec Karine Parrot

paru dans lundimatin#241, le 4 mai 2020

Lundimatin est sensible à tout ce qui dans le confinement d’aujourd’hui préfigure le désormais fameux « jour d’après ». Et ne compte pas l’imaginer à partir des seules déclarations d’intentions - dont la courbe est exponentielle. Ces dernières semaines, nous avons mené une série d’entretiens avec quelques personnes dont nous pensons qu’elles ont, depuis leur point de vue, une bonne appréciation des dynamiques qui étaient déjà en cours en terme de mutation du travail, de l’économie, de l’informatique, du droit, de l’environnement, etc. Il s’agira à chaque de fois de partir de la situation de l’épidémie et du confinement, et de dérouler le fil.

Les mesures gouvernementales adoptées en rafales au nom de la lutte contre le virus pèsent bien sûr d’un poids beaucoup plus lourd sur les plus pauvres et les plus précaires. Obligé·es d’aller travailler sans protection efficace ou viré·es sans ménagement, confiné·es dans des petits espaces ou contraints de vivre à la rue, harcelés ou violentées par la police, les doubles peines s’accumulent contre les pauvres. Dans le lot, les personnes étrangères sont invariablement la cible d’une violence particulière. Des centres de rétention qui continuent à enfermer tandis que les guichets de l’asile sont fermés pour cause sanitaire : comment mieux résumer le cynisme d’une politique gouvernementale menée sur fond de bureaucratisation mortifère ? Entretien avec Karine Parrot, professeure de droit à l’Université de Cergy-Pontoise et membre du Groupe d’information et de soutien des immigré·es.

A priori, il n’y a rien dans les ordonnances de mars 2020 qui vise en particulier les personnes étrangères mais n’est-ce pas, pour une fois, l’absence de mesures spécifiques qui pose problème ? Je pense en particulier aux personnes enfermées dans les centres de rétention (centres qui, pour rappel, sont censés servir à garder les personnes sous la main le temps de préparer leur expulsion).
Vous avez raison, rien quasiment n’a été décidé en faveur des étrangers directement affectés par l’épidémie et sa gestion gouvernementale calamiteuse. La seule décision prise parmi celles qui s’imposaient a été de prolonger de 3 mois (puis de 6 mois) la durée de validité des titres de séjour qui expiraient à partir de la mi-mars puisque les préfectures fonctionnant a minima auraient été incapables de traiter les demandes. (Notez qu’en temps « normal », les délais de traitement des demandes de renouvellement des cartes ne manquent pas de produire leur lot de « sans papier »). Mais au-delà de cette mesurette, le gouvernement reste sourd aux différents appels à la régularisation des étrangers. Au Portugal, le gouvernement a annoncé que les étrangers dont les demandes de régularisation étaient en cours seraient considérés comme des résidents réguliers, au moins jusqu’au 1er juillet, de manière à ce qu’ils et elles puissent accéder aux services de santé, aux prestations sociales et à la protection offerte par le droit du travail. Certes, la régularisation provisoire et présentée comme une mesure de santé publique, intervient dans un des rares pays d’Europe en manque de main d’œuvre. Mais, si pragmatique soit-elle, la décision révèle bien en creux la brutalité de ces réglementations sur le séjour qui obligent les « irréguliers » à vivre comme des ombres. On verra bien si, en juillet, le gouvernement portugais sera en mesure de faire brusquement et totalement machine arrière. A suivre...

Toujours est-il qu’en France, non seulement aucune régularisation n’est à l’horizon, mais encore le gouvernement refuse de fermer les centres de rétention, décision qui en dit long sur la technocratie au pouvoir. Je raisonne ici sur la situation des personnes enfermées dans les centres de rétention mais beaucoup d’arguments sont transposables à la situation dans les prisons. Si nous étions gouverné·es par des personnes un tant soit peu honnêtes intellectuellement et respectueuses des règles de droit – j’ai dit un tant soit peu –, l’entrée dans le confinement aurait dû immédiatement entraîner la fermeture des centres de rétention administrative et cela pour plusieurs raisons qui s’articulent de manière imparables.

D’abord, les conditions de vie dans les centres en faisaient, et en font toujours, l’archétype du « cluster » : des personnes y vivent dans une grande promiscuité avec des conditions d’hygiène déplorables, autrement dit, le mélange idéal pour une contagion rapide du groupe. Ensuite, face à la pandémie, l’enjeu attaché à cet enfermement administratif apparaît plus que jamais dérisoire : les personnes sont enfermées car, trop pauvres, elles n’ont pas le droit de séjourner en France et il s’agit officiellement pour l’administration, vous l’avez rappelé, de réussir à les expulser du territoire. A minima, il faut donc comprendre qu’en décidant de maintenir les CRA en fonction, les gouvernants sont prêts à causer la mort de certaines personnes dans l’unique objectif d’en expulser d’autres…

Il est vrai que cette équation macabre n’est pas nouvelle puisque voilà 20 ans que les dirigeants européens, pour sauvegarder l’ordre établi des privilèges, érigent des barrières redoutables aux frontières étatiques, lesquelles ont déjà causé la mort de milliers de personnes sur les routes de l’exil..Pour en revenir au CRA, la décision de ne pas les fermer alors que l’épidémie se propage est encore plus intenable que précisément les Etats vers lesquels il s’agit d’expulser les indésirables ont quasiment tous fermé leurs frontières et que la quasi-totalité des avions sont cloués au sol, circonstances qui, de fait, rendent les expulsions impossibles. Le calcul de la haute administration est donc encore plus ouvertement cynique et froid qu’à l’accoutumé : confortablement installés dans leur fauteuil, ils ont choisi de risquer l’apparition de foyers de contamination et la mise en danger de vies humaines pour RIEN. Ou disons plutôt pour un nombre totalement dérisoire d’expulsions.

Comment expliquer cela ? Encore un « pognon de dingue » dépensé pour rien ?
Depuis qu’ils fonctionnent à l’échelle industrielle – et non plus de manière clandestine à petite échelle – les centres où sont enfermés les étrangers en situation irrégulière restent très peu efficaces au regard de leur objectif officiel. Pour tout un tas de raisons juridico-pratiques, il est assez difficile de se débarrasser d’un étranger indésirable : il faut réussir à établir son identité, sa nationalité, surtout trouver un Etat qui accepte de le récupérer, trouver un vol correspondant, organiser l’escorte, et j’en passe. Alors que l’État français enferme, soit disant pour préparer leur expulsion, près de 50 000 personnes par an (!), il ne parvient à en expulser réellement depuis les CRA métropolitains « que » 5 000 (pour Mayotte, la Guyane et la Guadeloupe les données statistiques sont incertaines….) [1]. Autrement dit, cette énorme machine à gaz que constituent les centres de rétention, ce temps, ce fric, cette violence inouïe ne servent qu’accessoirement à expulser les indésirables. En réalité, le dispositif est un rouage indispensable d’une artillerie plus largement destinée à traquer, humilier, isoler, clochardiser les personnes, leur signifier qu’elles n’ont pas leur place ici. Vu sous cet angle, rien d’étonnant à ce que le gouvernement n’ait pas fermé les CRA : ces prisons spéciales sont un des symboles les plus clairs de l’hostilité aux étrangers-pauvres, laquelle n’a pas disparu avec le Covid.
Mais si le gouvernement a refusé de fermer les centres de rétention, certains prisonniers ont été libérés, comment cela s’est-il passé ? Où en est-on ?
Face à l’obstination calamiteuse du gouvernement, il est revenu aux juges de prendre leur responsabilité et de libérer les étrangers un à un (il faut savoir que l’étranger, une fois enfermé sur ordre du préfet, doit être présenté à intervalles réguliers devant un·e juge censé·e vérifier que ses droits sont vaguement respectés et que son expulsion demeure une « perspective raisonnable »). Notamment grâce aux combats des avocat·es militantes, de nombreux juges ont ainsi, avec plus ou moins de bonne volonté, mis fin aux mesures de rétention en relevant soit les conditions de sécurité sanitaire dans les centres, soit les expulsions devenues « plus qu’hypothétiques » ou encore le « risque sanitaire disproportionné au regard de l’objet de la rétention qui est de permettre l’éloignement de l’étranger ». Certaines décisions invoquent aussi les recommandations de l’OMS pour affirmer que renvoyer une personne à l’étranger depuis la France, et a fortiori depuis un centre de rétention, pourrait conduire à exporter la maladie. C’est ainsi que, pendant la semaine du 16 mars, certains centres de rétention se sont largement, voire totalement vidés, à plusieurs exceptions notables près (le très gros du Mesnil Amelot, ceux de Vincennes, de Coquelles (dans le Nord) ou encore celui de Oissel (près de Rouen) [2]. Au centre de Lesquin près de Lille, les étrangers se sont mis en grève de la faim car l’un d’eux présentait des symptômes, que le centre était plein et qu’aucune mesure « barrière » n’était prise contre le virus ! Au Mesnil-Amelot et à Vincennes également, les personnes enfermées se sont révoltées et dénoncent : « ils jouent avec nous, on vamourir ici »... [3] Depuis le début, tous leurs témoignages – relayés par les camarades d’« A bas lesCRA  » – concordent : depuis le CRA de Oissel : « Ici tout est fermé, tout. Y’a rien qui est aéré y a pas de vent qui sort dehors pour pouvoir aérer la cellule. Ça veut dire on est tous comme si on était dans un sac-poubelle fermé quoi ! »  [4]. Depuis celui du Mesnil : « Y a des gros problèmes sanitaires : c’est sale. Y a des gens qui toussent donc c’est bizarre comme ambiance ici. On vit tous dans le même pays mais pas dans la même situation. On confine les gens dehors. Ici, le coronavirus, le virus n’existe pas : vous mangez dans la salle à manger où vous êtes plus de 25. Les policiers sont en face de vous et ne sont pas masqués. Ils viennent de l’extérieur eux. Tous les jours il y a des gens qui arrivent » [5].

Depuis le début, dans les centres, personne n’a de masque, ni de gel et comme d’habitude les conditions d’hygiènes sont déplorables. Si le gouvernement et certains préfets martèlent que, dès le 17 mars, des instructions sanitaires ont été diffusées dans les centres ; de toute évidence, celles-ci restent encore, un mois plus tard, lettre morte, comme a pu le constater la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté qui s’est rendue à Vincennes et au Mesnil les 15 et 17 avril [6]. Cela étant, même si par un coup de baguette magique, les centres étaient nettoyés, leur architecture et la manière dont ils fonctionnent rendent absolument impossible le respect de la fameuse « distanciation sociale ». Les CRA, comme les prisons, ne peuvent être que des foyers d’épidémie en puissance.

Malgré cela, certaines personnes restent donc enfermées alors que leur expulsion est impossible ?
Absolument. D’abord, il s’est trouvé des préfets et des procureurs de la République pour oser faire appel de certaines des décisions de libération prononcées par les juges. Mais pourquoi diable s’acharner ainsi à vouloir que ces personnes restent enfermées ? Il y a là une forme de zèle malfaisant qui ne devrait pas manquer de nous alarmer sur le fonctionnement de l’administration « républicaine »….

De leur côté, tous les magistrat·es ne se sont pas non plus rendu à l’évidence et certain·es inconditionnelles de la « gestion des flux migratoires » ont prolongé l’enfermement des personnes étrangères en soutenant que leur expulsion n’était pas totalement exclue pour les trois mois à venir (puisque c’est désormais la durée maximale de la rétention) ou encore que le nombre exceptionnellement réduit de prisonniers rendait possible le respect des gestes barrières... Pas mal de juges parisiens se sont illustrés à cette rubrique mais à la Cour d’appel de Douai, le juge Douez fait particulièrement fort : le 20 mars, il prolonge l’enfermement d’un ressortissant Roumain au centre de Lille afin de protéger l’intéressé : dépourvu de domicile, l’étranger libéré serait « susceptible de mettre en danger sa propre santé et celle de ses proches en dehors de l’espace de confinement que constitue le Centre de Rétention Administrative ». Même solution rendue le même jour contre un Algérien qui risquerait lui aussi, en sortant du confinement carcéral, de « mettre en danger sa propre santé et celle de ses proches », alors même que celui-ci dispose d’un domicile à Paris…. Grâce à des fonctionnaires de cet acabit, une dizaine de centres continuent de fonctionner « à faible intensité », pour utiliser leur registre de langage : de nouvelles personnes arrivent, essentiellement (mais pas que) des étrangers qui sortent de prison, lesquels, après avoir purgé leur peine, sont donc « confinés » en centre de rétention administrative….Ça n’est plus la double peine (prison/rétention) mais la triple peine : prison/rétention/contamination.

D’ailleurs, il y a eu plusieurs cas avérés de contamination dans le CRA de Vincennes, des actions ont été intentées, où en sont-elles ?
Effectivement, plusieurs personnes ont été contaminées après leur arrivée au CRA de Vincennes qui enfermait encore plus de 50 personnes début avril (!) et le tribunal administratif a été saisi par des associations d’une demande de fermeture du centre. Pour une fois, dans sa décision du 15 avril 2020, le juge administratif s’est incliné devant les faits et, pour éviter la contamination générale, a interdit toute nouvelle admission à Vincennes pour 14 jours, ordonné l’isolement des personnes symptomatiques et la libération de celles qui seraient testées positives [7]. Même si le centre n’était pas immédiatement fermé, c’était une petite victoire pour les étrangers.

Mais figurez vous que la décision n’a tout simplement pas été respectée par le Préfet de police de Paris à qui elle s’adressait. En fait, à l’heure actuelle, à Vincennes comme dans les autres centres encore en fonction, la majorité des personnes enfermées sont des sortants de prison – qui pour la plupart vivent en France depuis des années – mais que le ministère de l’intérieur n’a pas du tout envie de lâcher dans la nature. Du coup, dans cette affaire du CRA de Vincennes, le Préfet de Paris s’est empressé d’alerter l’Agence régionale de santé qui gère les centres de confinement pour les personnes sans domicile en lui expliquant que les personnes à extraire de Vincennes présentaient un risque pour l’ordre public et, naturellement, l’Agence s’est empressée de refuser « d’accueillir » les étrangers contaminés, lesquels sont donc restés enfermés au CRA. La rétention est donc une nouvelle fois détournée de sa finalité officielle mais d’une autre manière qu’à l’accoutumée : les CRA servent effectivement d’appendice aux prisons.

Un nouveau recours est en cours contre le refus du Préfet d’exécuter la décision du tribunal administratif de Paris….C’est ubuesque. Que faire lorsque les agents de l’administration ne se considèrent liés ni par la loi, ni par les décisions qui leur ordonnent de respecter la loi ? On est ici très très loin des grands principes de l’« état de droit » régulièrement utilisé dans les discours officiels pour nous rassurer. Mais contre les étrangers pauvres, l’impunité de l’administration (police comprise) est pour ainsi dire la routine ou devrais-je dire la coutume.

Vous vouliez ajouter quelque chose sur les conditions dans lesquelles se déroulent les audiences devant les juges qui décident seul·es au cas par cas de libérer ou non les personnes ?
En application de l’ordonnance du 25 mars 2020 censée adapter la procédure judiciaire aux exigences sanitaires, de très nombreuses audiences ont lieu par visio-conférence, c’est-à-dire que les étrangers sont « entendus » par le juge depuis une pièce du CRA, voire ne sont pas entendus du tout si la visio est techniquement impossible ou indisponible ! Dans le genre « comédie judiciaire », on atteint des sommets.

D’autant que, depuis la mi-mars, les associations mandatées par l’État, qui d’ordinaire sont présentes la semaine dans les centres pour aider les étrangers à rédiger les recours et qui constituent malgré tout un rempart contre la toute-puissance policière, se sont retirées. Les associations ne sont plus là, les visites aux parloirs sont interdites, les juges apparaissent sur des écrans et les avocats sont au téléphone….Les étrangers sont encore plus que d’habitude entre les mains des forces de l’ordre. A lire les témoignagesdes prisonniers du CRA de Oisselqui racontent qu’en janvier, pour tarir les protestations contre le placement à l’isolement de deux d’entre eux, certains policiers ont débarqués le soir dans le centre, encagoulés, avec des chiens, difficile d’avoir l’esprit tranquille….Dans l’ensemble, depuis un ou deux ans, les mouvements de révoltes et les grèves de la faim se multiplient dans les centres de rétention et les témoignages de violences policières aussi.

La visio-conférence, cela existait déjà contre les étrangers enfermés en centre de rétention ?
Oui, mais jusqu’à présent, il fallait encore construire un petit tribunal en préfabriqué qui jouxte le centre pour que chacun des participants à la visio (le juge mais aussi l’étranger) soit censé être dans un « tribunal », c’est-à-dire un lieu ouvert au public, l’idée étant de sauver les apparence d’une justice rendue au vu et au su de tous. Bien-sûr, en pratique les audiences « délocalisées » dans les tribunaux spéciaux collés aux centres de rétention se tenaient très largement à huis-clos (les centres étant souvent plantés au milieu de no man’s land inaccessibles) mais désormais, plus besoin même de faire semblant : les prisonniers restent enfermés et qu’ils s’estiment heureux s’ils voient un·e juge sur un écran...Voilà typiquement le genre de mesure qui pourrait perdurer après la levée de l’état d’urgence sanitaire.

Au fil des réformes incessantes, les conditions d’exercice des droits se dégradent par paliers, le contentieux des étrangers constituant depuis 20 ans un formidable laboratoire pour une justice désincarnée, débarrassée des humains et des considérations humaines. Grâce aux ordonnances de mars 2020 adoptées au nom de l’urgence sanitaire, la visio sans consentement fait son entrée dans le procès pénal, alors qu’elle était déjà la règle contre les étrangers. Grâce aux ordonnances de mars, la visio et même l’audience deviennent facultatives…

A côté de cette volonté de maintenir à tout prix les CRA en fonction, les guichets qui enregistrent les demandes d’asile en Ile de France, eux, sont fermés pour cause sanitaire, c’est pour le moins étrange, non ?
Prétextant l’épidémie du Covid-19, les services de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (tout un programme !) qui sont censés permettre à l’étranger d’obtenir un rendez-vous en préfecture ont cessé de fonctionner et, parallèlement, les services préfectoraux d’île de France qui enregistrent les demandes d’asile ont progressivement fermés. Or, pour une personne étrangère dépourvue de droit au séjour, déposer une demande d’asile est un acte tout à fait décisif : lorsqu’elle enregistre sa demande en préfecture, la personne passe du statut de « sans papier » (que le préfet peut placer en CRA à tout moment) à celui de « demandeuse d’asile » qui a le droit de séjourner en France pendant que l’administration examine son dossier (avec même en théorie un droit à l’hébergement et à quelques euros journaliers pour survivre).

En fermant ainsi l’accès à la procédure d’asile, l’administration fabrique donc sciemment des étrangers en situation irrégulière qui n’ont droit à rien d’autre que de raser les murs. Et ici, aucune raison sanitaire ne vient justifier la paralysie totale du dispositif. Cela est d’autant plus vrai que, depuis une décennie, l’arsenal bureaucratique déployé contre les étrangers connaît une vague générale de « dématérialisation » destinée à rendre les droits encore un peu plus inaccessibles. Les longues files d’attente devant les préfectures, trop visibles, sont devenues « virtuelles » et les personnes passent désormais des journées et des mois au téléphone ou sur internet à espérer décrocher un des quelques rendez-vous délivrés chaque jour…Rien d’étonnant donc à voir l’administration pousser au paroxysme une politique de non-accueil affûtée depuis des années.

Tout l’art est de réussir à tuer le droit d’asile dans l’œuf, sans le dire. La première étape consiste à empêcher les personnes d’arriver sur le territoire ; si elles parviennent jusqu’en Europe, il faut alors les empêcher de déposer une demande d’asile mais sans que cela soit trop visible, d’où la création de ces goulots d’étranglement, sous forme de plate-formes téléphoniques saturées qui laissent les gens isolés, démunis. Le système Dublin via lequel les Etats européens sont censés se re-dispatcher par avion les demandeurs d’asile, en les faisant passer par la case rétention, relève de la même logique.

Plusieurs actions ont été intentées ces dernières années pour enjoindre aux préfectures d’île de France d’enregistrer les demandes d’asile car, si l’État peut très facilement refuser d’accorder sa protection à une personne, il est absolument obligé par le droit international et constitutionnel de faire au moins semblant d’examiner sa demande. C’est ainsi que plusieurs décisions condamnent sans appel les préfectures et les dispositifs de mise au ban des exilé·es mais, là encore, les décisions favorables ne sont pas suivies d’effets et c’est comme s’il fallait à chaque fois recommencer…

Une énième fois, donc, le 15 avril, sous état d’urgence sanitaire, une action en référé a été déposée devant le tribunal administratif de Paris, par des organisations et des demandeur·es d’asile pour contester la suspension unilatérale et totale de l’enregistrement des demandes d’asile, exiger sa reprise et la délivrance des titres de séjour provisoires. Ils et elles ont gagné, la préfecture s’est vue ordonner de remettre en route le système d’enregistrement dans les 5 jours…mais le ministre de l’intérieur a fait appel. Les services du ministère n’ont rien de mieux à faire que de saisir le Conseil d’État pour empêcher à tout prix les exilé·es de déposer une demande de protection internationale. Mais cela n’empêchera aucunement un ou une ministre d’affirmer haut et fort, la main sur le cœur, que la France est et restera une terre d’accueil, une terre d’asile.

Bref, non, il n’y a rien d’étonnant à ce que la haute administration ait abusivement fermé les guichets de l’asile alors qu’elle décide de maintenir en fonction les CRA. Tout cela se tient parfaitement.

Donc finalement, l’épisode de la « guerre au virus » agit comme un révélateur de la brutalité et de l’absurdité des politiques de « gestion des flux migratoires » ?
Nous n’avons pas eu le temps de parler des personnes qui vivent (et parfois meurent du Covid 19) dans les foyers de travailleurs migrants [8], ni des opérations policières de démantèlement des campements qui continuent d’avoir lieu, comme à Aubervilliers, le 7 avril au matin, où une centaine de personnes qui vivaient dans des tentes ont été sommées de déguerpir sans qu’aucune solution de « mise à l’abri », comprenez gymnase, ne leur soit proposée [9].

Ce qu’on peut dire à coup sûr, c’est que l’action du gouvernement s’inscrit dans la continuité et dans une continuité terrible [10]. Finalement, la condition des étrangers est sans doute moins bouleversée par l’état d’urgence sanitaire que d’autres domaines car, en la matière, cela fait un moment que le ministre, les préfets et leurs exécutants font la loi et qu’ils la changent au gré de leurs besoins.

Ce qui me frappe en particulier dans cette épisode, c’est que le gouvernement, qui venait précisément de se montrer totalement incapable de gérer l’épidémie, a demandé et reçu carte blanche du Parlement pour intervenir seul par voie d’ordonnance dans des matières aussi cruciales que le droit du travail ou la procédure pénale. Il est en résulté, depuis le 23 mars, 31 ordonnances ! dont certaines sont modifiées, au fil de l’eau, au fin fond des cabinets ministériels, au bon vouloir de la haute administration. Alors bien sûr, on sait ce que vaut le débat parlementaire, on sait que la procédure accélérée est devenue la règle, que les textes débattus émanent tous de l’exécutif, mais lorsque tous les acteurs du système sont d’accord pour se dispenser carrément du Parlement, il y a tout de même un cap qui est franchi.

Karine Parrot est l’auteure de Carte Blanche, l’État contre les étrangers, La fabrique éditions, 2019

[1Il faut rajouter 2 ou 3 000 personnes expulsées depuis les CRA métropolitains vers des pays de l’Union européenne, chargés eux-même d’expulser l’étranger hors de l’espace Schengen. Mais, il s’agit en grande partie d’un leurre, ou plutôt d’un cercle vicieux, car si l’autre État européen faillit à expulser la personne, celle-ci se retrouve libre de circuler dans l’espace Schengen et de revenir en France.

[2D’après le Conseil d’État, c’est-à-dire en l’espèce d’après le ministère de l’intérieur , « Alors que les 26 centres de rétention ont une capacité d’accueil totale d’un peu plus de 1800 places, ils ne comptaient ainsi que de l’ordre de 350 personnes retenues à la fin de la semaine du 16 mars 2020 et seulement 152 personnes à la date du 26 mars 2020 », CE, 27 mars 2020, n°439720, décision dans laquelle le Conseil refuse de fermer les centres.

[3Les révoltes qui se sont produites dans le centre du Mesnil pour protester contre l’absence totale de mesures de protection contre le virus ont été réprimées notamment par le transfert de certains prisonniers vers les CRA de Lille et de Oissel. Pratique classique pour briser les grèves de la faim également.

[4Témoignages de personnes enfermées aux CRA de Oissel (29 mars) qui se poursuit de cette manière « On utilise tous le même téléphone [cabines téléphoniques du centre], ça veut dire que quand y’a un mec qui décroche, qui parle, et qu’il y a un autre mec qui prend le téléphone après, et ben y’a tous les microbes laissées par le premier mec. Et ainsi de suite, et ainsi de suite, le virus, il se propage. Même pas de désinfectant pour nettoyer les cabines ».

[5Témoignage d’une personne enfermée au CRA du Mesnil-Amelot, (6 avril). Voir également les témoignages qui suivent le communiqué de l’OEE ( observatoire de l’enfermement des étrangers) : « Fermeture des CRA : en temps de confinement, plus que jamais une exigence impérieuse ! ».

[6Lire le compte-rendu des deux visites et la saisine du Ministère de l’intérieur du 20 avril 2020.

https://www.cglpl.fr/wp-content/uploads/2020/04/Lettre-ministre-CRA-Vincennes-Mesnil-Amelot-VD-2.pdf

[7Voir le dossier contentieux( les décisions et les requêtes correspondantes) sur le site du Gisti.

[8Lire notamment « Vivre et mourir dans un foyer de travailleur migrant », le Communiqué du 23 avril 2020, du Comité des résidents du foyer Romain Rolland, Coordination des foyers de Plaine Commune, Copaf, EVTC,

https://blogs.mediapart.fr/fini-de-rire/blog/250420/vivre-et-mourir-dans-un-foyer-de-travailleurs-migrants.

[10Sur son site, le GISTI tient plusieurs fils d’actualité pendant l’état d’urgence sanitaire sur l’enfermement, la situation dans les campements et les foyers, l’asile et les mineur·es isolé·es.

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