En guerre, car vous ne savez plus rien faire d’autre, en guerre, parce que vous n’avez plus d’autre stimulant, la peur, la haine, en guerre parce que vous ne savez plus que faire. Alors vous avez décidé, eux aussi, en guerre contre eux aussi. Eux, les rats. Nous, moi et mes frères, rats, rattes et ratons. Pourtant la ratte est une pomme de terre que vous dégustez avec plaisir. En guerre contre nous, le peuple des rats. Pommes de terre comprises. En guerre, pas de détail. Rats, patates, même combat. Contre. Contre nous tous.
On vous a regardés faire, d’abord trembler, pour vous reprendre. Enfin, élaborer.
D’abord des théories : les rats sont nos ennemis. Et chercher mille causes, prendre mille avis. Les rats ceci, les rats cela. Vive les rats ! Vous avez réussi à désigner les monstres, non que nous sommes, quelques centaines de grammes, une longue queue, des centimètres de fourrure grise, deux yeux vifs et un nez pointu, petites pattes et ventre à terre, on court bien, donc monstres, non, pas vraiment, sauf dans votre esprit. Car les monstres, c’est dans votre regard qu’ils se logent. Et on n’est pas les seuls.
En guerre, en guerre, vous avez désigné le peuple des rats. Au moins, il n’a pas de blindés, de chars, de bombes, d’armes lourdes ou légères. Rien de tout cela, mais pensez, il croît. Vous avez même calculé : le peuple des rats, c’est 1,75 individu par habitant dans votre capitale, aaaahh... aahh, mais vous continuez à nous nourrir, frites par ci, frites par là. Vive les burgers que vous laissez à moitié entamés, avec les frites que vous faites tomber. Et tout ce que vous n’osez plus manger. Car vous êtes gavés de tout. Sauf de la guerre, il n’y a jamais assez.
En guerre, on vous le dit. Vous répétez. En guerre. Dénoncez, dénoncez. Vous avez l’habitude. Vous l’avez déjà fait. Avez-vous déjà oublié ? Comme vous étiez prompts à signaler l’ennemi à peine caché sous son nom dans sa cour d’immeuble que votre zèle a fait arrêter, dénoncez, signalez le peuple des rats. Appels, pancartes et numéros de téléphone dédiés. Je signale un rat dans mon quartier. Et l’entreprise spécialisée interviendra au plus vite et avec efficacité.
6000 signalements en ligne de citoyens via la plateforme ’signaler un rat’ lancée en 2018. Ça vous chatouille de désigner l’ennemi. Et quand les nôtres agonisent sur un trottoir, le sang se figeant à la bouche d’où il s’écoule, vous hâtez le pas et regardez ailleurs, au loin, en cheminant vers le local des défenseurs de la cause animale. Car qui sommes-nous, nous, animaux parmi les animaux et pourtant sans droit à une vie paisible ? Vous avancez en brandissant les chiffres, effarant. Comme votre finance mondialisée exhibe les milliards, vous c’est en millions que vous parlez de nous : 6 millions à Paris, 8 à New York. Parfois, un peu prudents, vous pondérez d’un conditionnel : il y aurait... Mais le chiffre est brandi, c’est l’outil de la terreur. Les rats, les rats, les rats. Des millions, des millions, des millions. Des millions de rats. Partout dans le sous sol, dans les égouts, on serait sales selon vous, dans vos parcs, dans vos squares, sous vos pieds, chez vous, dans les caves, dans les greniers. En guerre, en guerre. ’Rats le bol’ s’est baptisée une association qui prétend nous endormir sans douleur avec de la glace carbonique introduite dans nos terriers. A Marseille, l’extermination est confiée aux furets. Petits mammifères contre petits mammifères, vous ne savez plus que faire. En guerre. Nous, les rats, on a pourtant nos lettres de noblesse. Freud et l’homme aux rats, un cas de névrose obsessionnelle. Lacan et le dernier chapitre du livre 20 du séminaire, Encore, chapitre intitulé le rat dans le labyrinthe, un rat, ça se rature est-il écrit. Car dans le labyrinthe de l’expérience qui n’aboutit pas seulement à la nourriture, remarque Lacan : ’ La question qui n’est posée que secondairement, et qui est celle qui m’intéresse, c’est de savoir si l’unité ratière — nous — va apprendre à apprendre.’ Rat, rater, litté-rat-ure ? Ah, ah ! Et si nous les rats, on était lacanien, mine de rien ? On le dit, vous le dites, on est intelligents. Et si jolis avec notre pelage brun, nos yeux en petites billes noires et notre longue queue. Si jolis ! Ce matin -là, au beau milieu d’une allée du square, un des nôtres, immobile, terrorisé, incapable de bouger, impossible de le cacher, un des nôtres figé là exsudant son sang à travers son pelage, les yeux pleins d’effroi. Liquéfié. On ne vous pardonnera pas. Car vous avez tout utilisé, les coups de bâtons, les fourches, les pièges, les grains empoisonnés, vous avez même réussi à créer des marchés, ce que vous savez faire, c’est votre priorité, votre obsession, votre seul horizon, le marché, même des rats vous avez fait un marché. Des entreprises se sont multipliées qui proposent la dératisation, clef en mains. Signalez, demandez, on vous garantit des rats morts par milliers. Subtile, la derrière arme de la guerre que vous menez contre nous, est enclose dans des boîtes et n’attire que notre espèce dont elle fluidifie le sang. Aucun risque pour les enfants que le blé rose empoisonné attirait. Et des cadavres vidés de leur sang que vous ramassez en exultant. Rapport prix / efficacité excitant. En guerre, en guerre. Pourtant, nous les rats, on est fort civils, rats des champs et rats des villes. Votre grand écrivain du 17e siècle, La Fontaine, nous a chantés dans plusieurs de ses fables : ’ Peut-être d’autres héros m’auraient acquis moins de gloire.’ écrit-il en ouverture du livre 9 à propos des animaux. On entre en scène avec un éléphant, avec une grenouille perverse qui tente de nous noyer, avec un lion que, par nos dents, on délivre du filet qui l’emprisonne en remerciement et en signe de solidarité des espèces. Certes, les chats nous guettent, mais la guerre est loyale. Même chez La Fontaine.
Vingt centimètres à peu près, deux ans de vie, rien, que dalle, et pour le rat noir, celui qui transmet des maladies, douze mois à peine. Leptospirose ? Et la peste, donc ? La peste qui vous hante, la peste de Justinien au VI e, la grande peste noire au milieu du XIVe puis celle du XIX e, des millions de morts. Les puces du rat, pas le rat, ’Yersinia Pestis est la bactérie responsable de la peste, la puce en est l’agent de transmission et le rat, le vecteur de diffusion.’ Les puces, les puces, pas les rats, venues des bateaux en quarantaine à l’entrée du port de Marseille où se déclenche l’épidémie de 1720 ; les rats, les rats ; des pochoirs de peinture noire sur les trottoirs nous associent à la date de l’épidémie. Votre hantise, les ÉPIDÉMIES. Tout de suite les grands mots, les grandes angoisses de l’humanité, la peste, puisqu’il faut l’appeler par son nom, reste le modèle du pire dans votre esprit. Et le choléra ? Non, la peste, qui est même devenu le mot dont vous affublez tout malheur persistant ou tout être déplaisant, la peste avec le rat comme acteur. Nous qui sommes intelligents, vous nous reconnaissez cette qualité, mais encore joueurs, chatouilleux. Nos oreilles rosissent de plaisir quand vous vous occupez de nous dans vos laboratoires ou nous hébergez dans une cage en vos douces pénates. Et au cinéma, en héros d’un film à grand succès.
Bien sûr, nous causons quelques désagréments, rien à côté de ce que nous ferons de guerre las, rongeurs nous sommes, en rongeurs nous vivons. Nous aussi, on dégaine. Non des pistolets, on n’en a pas, mais vos conduites électriques ou les fibres de vos réseaux qui ressemblent à des racines. On ronge, on ronge, ce sont nos dents qui s’excitent. Car vous avez envahi notre territoire. Vos fils courent partout, par milliers et de toutes les couleurs. Alors on grignote, on grignote. Sans haine, par nature. Et pour jouer un peu en ces terrains sous la terre que nous occupons depuis longtemps et d’où vous nous chassez ; envahisseurs vous êtes. En guerre, toujours plus. La surface ne vous suffit pas, vous avez voulu le ciel des oiseaux, l’eau des poissons, maintenant vous occupez sans limite le sous-sol. Tout et le reste. Vous creusez encore et encore, des souterrains, des galeries pour circuler, vous farcissez le sous-sol de fils entremêlés. Et vous nous faîtes une guerre sans merci parce qu’on rejoint la surface pour retrouver un peu d’espace ? Alors vous lancez des projets d’extermination totale. C’est une manie chez vous, les humains, l’extermination totale. Il est donc temps de mettre fin à votre folie expansionniste. Creusez, creusez encore, ce sera vos propres tombes.
Nos armes ? Le nombre, ce nombre qui vous fait si peur, cette croissance, mot magique de votre organisation du monde, qui caractérise le développement de notre espèce, quatre ou cinq portées par an, huit ou dix petits par portée, quand on est bien nourri, et cela, on ne peut guère vous le reprocher, vous ne lésinez pas sur la marchandise, gavés que vous êtes, incapables de finir vos multiples repas, trois par jour sans compter les grignotages et les apéros, vos repas trop abondants, trop gras, trop sucrés, riches à écœurer. Riches.
Et puis nos dents. Nos dents qui poussent exagérément, nos dents qui rongent, nos dents qui râpent, nos dents qui mordent. Des dents, nos armes qui paralysent tout ce qui circule. Brisent les flux.
En guerre, en guerre. Nulle nécessité de placarder des ordres de mobilisation. L’appel a circulé par tous les canaux : tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais. Car on a l’expérience. Ce fut souvent malencontreux, le hasard, nos dents qui s’excitent ; on a mangé les gaines de vos réseaux informatiques, trois cents mètres de fils de votre fournisseur d’internet en pleine coupe du monde de football. Déconnection brutale. Ce n’était pas prémédité, mais on a bien ri. Il faut l’avouer, et c’est resté dans l’histoire : au 18è siècle, on a détruit les égouts de l’hôpital de Paris entraînant des risques d’effondrement du bâtiment. Dans les hôpitaux de Broca, de Beaujon et de la Pitié, on a crevé les conduites de gaz et d’eau. Concédons-le. Le hasard, la faim, l’occasion.
Eh bien, aujourd’hui, on va renouer avec notre histoire. Aux armes ! On a privé Caen de tout circuit de communication. Une journée. Juste un avertissement. Vous êtes si fragiles ! Vous avez tout concentré sur le réseau internet, tout connecté, et défait ce qui a précédé. On rigole. Vous êtes à la merci de nos dents. Cric, crac, croc. Terminé. Plus de transmission. Tout s’arrête, tout capote, toute votre société s’effondre, ici, ailleurs, partout. La mondialisation n’est plus qu’un mot qui flotte à la surface du désastre.
En premier, les flux numériques, cric crac, croc, puis l’électricité, tous les écrans s’éteignent, toutes les lumières, le silence s’installe avec le noir total. On entend la nuit qui remue, les étoiles clignent de l’œil. Nous, on regarde, on écoute. Et puis on continue. La panique s’installe. Encore ? Couic couic couic. On hésite, avouons-le. Le gaz ? Percer les conduites de gaz ? Vous, avez-vous hésité à déclarer la guerre ? La guerre à tous, la guerre aux rats, la guerre aux pauvres, la guerre aux espèces animales, aux végétaux, la guerre à la terre, à l’eau, à l’air, la guerre totale.
Prêts ? Alors c’est décidé, à 3, on y va. Boum !
Et vous n’aurez pas le temps de vous réfugier dans vos jets, vos yachts, vos fusées. Boum ! Boum ! Boum !
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Ouf, on va pouvoir respirer.
Madeleine Micheau
Paris le 27 janvier 2023






