Le pacte germano-soviétique d’août 1939 l’avait laissé apathique et découragé. Après que la guerre avait éclaté le 1er septembre, il avait été interné, et il était presque sans forces quand il put retourner à Paris en novembre. En janvier 1940, il avait à peine la force de marcher. Au cours du printemps 1940, il évoqua sans cesse, dans ses lettres, la détérioration de son état de santé. Walter Benjamin dut ressentir comme un triomphe de pouvoir franchir les Pyrénées à pied. Mais il dut se sentir d’autant plus abattu quand lui et ses compagnons de route apprirent, en arrivant à Portbou, qu’ils seraient renvoyés en France, aux agents allemands qui les attendaient à la frontière. « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir, » écrit-il dans son dernier message à Theodor W. Adorno. [2] Il avait assez de morphine pour tuer un cheval. [3]
En franchissant la montagne, il aurait porté sur lui un manuscrit qu’on n’a pas retrouvé. Il aurait écrit à une femme à Genève une carte postale qui n’a pas été retrouvée non plus. [4] On s’est demandé s’il s’est vraiment suicidé. Personne ne sait où se trouve son cadavre. Il règne aussi une certaine incertitude quant à la date de sa mort. Trois notices biographiques indiquent le 27 septembre, [5] une quatrième le 26. [6]] Les biographies écrites par Bernd Witte et Momme Brodersen disent qu’il est mort dans la nuit du 26 au 27, [7] alors que Werner Fuld écrit qu’il est mort le matin du 27. [8] Jean-Michel Palmier ne précise pas quel jour il est mort, seulement qu’il prit ses capsules de morphine le 26 pour ensuite agoniser. [9] Howard Eiland et Michael W. Jennings pensent, en s’appuyant sur les récits de Henny Gurland et de Carina Birman, qu’il est mort le 27 sans qu’elles aient précisé cette date. Et comme le rappellent Eiland et Jennings, les registres municipaux de Portbou indiquent que « le docteur Benjamin Walter » est mort le 26. [10] Les registres paroissiaux donnent aussi le 26. [11] Le Benjamin-Handbuch reste très prudent et précise qu’il n’est peut-être pas possible de reconstituer les circonstances de sa mort. [12] Lisa Fittko assure qu’elle et Benjamin quittèrent Port-Vendres le 25 et n’atteignirent le sommet des Pyrénées que le lendemain. Ce qui fait que Benjamin ne peut avoir avalé ses capsules qu’au soir du 26. [13] Erdmut Wizisla pense que Benjamin arriva à Portbou le 25, et qu’il y mourut le lendemain à 22 heures. [14] Lorenz Jäger dit la même chose dans sa biographie, la dernière en date. [15]
On peut également citer deux contributions norvégiennes. Torodd Karlsten indique la nuit du 27, [16] Henning Hagerup et Bjørn Aagenæs le 26. [17] Arild Linneberg et Janne Sund écrivent : « Dans la nuit du 26 au 27 il se suicida. » [18] Cette phrase laisse entendre qu’ils considèrent le suicide comme un acte dont l’effet fut momentané. Gisle Selnes part du fait que « Benjamin [fut] logé [à l’Hotel de Francia] dans la soirée du 26 septembre 1940 ». [19]
Or ce qui est incontestable, c’est qu’il y eut de fortes pluies le jour de sa mort, et grâce aux météorologues, il fut facile de dater ces pluies au 26. On peut donc en conclure, avec plus de certitude qu’avant, qu’il est mort ce jour-là et non pas le lendemain.
L’état de santé de Benjamin
À ma connaissance, personne ne s’est systématiquement penché sur l’état de santé de Benjamin tel que l’a fait Stephen Parker au sujet de Bertolt Brecht. [20] Dans ce qui suit je n’ai pas d’autre ambition que d’esquisser les circonstances qui expliquent l’état de faiblesse de Benjamin au moment de son suicide.
Edouard Roditi, écrivain et traducteur américain, rencontra Benjamin à Paris en 1931 et dit que déjà à l’époque il ressemblait « à un homme qui passe sa journée dans des bibliothèques à l’air poussérieux et pollué et s’expose trop rarement au soleil et à l’air pur ». [21] Werner Kraft, écrivain et bibliothécaire, rencontra Benjamin dans un café à Paris en décembre 1933, et dans son journal il observe que son ami avait l’air prématurément vieilli et « paraissait être en mauvaise santé et plein de soucis ». [22] D’après Lorenz Jäger la production de Benjamin, c’est-à-dire ses critiques et comptes rendus quotidiens [23] et plusieurs autres projets, représentait « un travail prodigieux quand on pense aux circonstances difficiles dans lesquelles il travaillait : une vie au seuil de la misère avec une santé affaiblie ». [24] Jäger ne précise pas ce qui est affaibli, mais on a l’impression que ses misérables conditions de vie, en plus de sa résignation qui va croissant, marquent toute la façon d’être de Benjamin. À son ancienne amie Asja Lãcis il écrit en 1935 : « Dans la mauvaise passe que je traverse, ça amuse les gens d’éveiller en moi de vains espoirs. » [25] Scholem nota autour de 1938 : « Son apparition avait beaucoup changé. Il avait élargi, il s’habillait avec plus de négligence et sa moustache était devenue beaucoup plus touffue. Ses cheveux avaient pris un sérieux coup de gris. » [26] Ils ne s’étaient pas vus depuis onze ans. Jäger conclut : « C’était l’écroulement des espérances qui l’avait agressé. » [27]
Benjamin avait une attitude fondamentalement ambiguë à l’égard des procès truqués de Moscou. Alors que son entourage se divisa en deux camps dans leur analyse des épurations de Staline, Benjamin ne put prendre une position motivée. [28] Mais le pacte signé par Staline avec Hitler y mit fin. Car s’il avait pu voir dans Staline le sauveur du communisme, sinon de l’Europe, cela n’était définitivement plus qu’une illusion. Sa vie, déjà misérable aussi bien sur le plan économique que sur le plan physique et psychique, était brusquement devenue encore plus sans espoir. Soma Morgenstern écrit dans une lettre à Scholem que Benjamin était à présent « si abattu qu’il venait me voir presque tous les jours pour que je le console, ce que je ne pouvais pas, surtout du fait que ce pacte m’avait choqué autant que lui ». Et Morgenstern ajoute : « Je ne m’attendais pas à une chose pareille, non pas de Hitler bien sûr, mais de Staline. » [29]
Il y aurait pire. Dès le 3 septembre 1939, le jour même où la France déclara la guerre à l’Allemagne suite à l’attaque de celle-ci contre la Pologne, les autorités parisiennes annoncèrent que tous les Autrichiens et tous les Allemands, avec ou sans citoyenneté, [30] devaient prendre une couverture et se présenter au Stade Olympique Yves-du-Manoir à Colombes (aussi appelé le Stade de Colombes) dans la banlieue nord-ouest de Paris. Benjamin y fut interné le 9 septembre. [31] Le récit de Max Aron de ces journées de septembre est déprimant à lire. Ils durent dormir dans les gradins à même le sol de béton seulement protégés par l’auvent contre la pluie et le vent. Pour se réchauffer seulement une tasse de café le matin, et pour se nourrir un bout de pain avec du pâté de foie. L’automne étant arrivé, le temps alternait entre le soleil et la pluie. [32] Les commentaires d’Eiland et Jennings sont : « Les conditions étaient dures même pour ceux qui étaient jeunes et en bonne santé. Quant à Benjamin, qui avec ses 47 ans était parmi les internés les plus âgés, et déjà d’une santé précaire, elles mettaient sa vie en danger. » [33]
Dix jours plus tard Benjamin fut transféré à Nevers, d’où on partit à pied, à marche forcée, pour le château abandonné de Vernuche, transformé en camp officiellement appelé le Camp des travailleurs volontaires du Clos Saint-Joseph. La marche prit deux heures, [34] et elle dut être éprouvante pour Benjamin même si Max Aron lui fut d’un soutien précieux. À Adrienne Monnier il écrit qu’il s’était affaissé pendant la marche, et que « les médecins du cantonnement m’ont mis au repos », [35] sans qu’on sache exactement ce qu’il veut dire. Or les conditions de vie au château de Vernuche étaient nettement meilleures que celles au Stade Olympique. Les récits d’Aron et de Sahl laissent entendre que Benjamin était de relativement bonne humeur, qu’il faisait des cours de philosophie « pour un public averti » [36] et qu’il prenait l’initiative d’une revue « naturellement du plus haut niveau, un journal du camp pour intellectuels ». [37] Il jouait aux échecs, [38] et Max Aron s’occupait de lui de son mieux. [39]
A la mi-novembre Benjamin put quitter le château de Vernuche pour être de retour à Paris le 25 au plus tard. Il écrit à Scholem qu’il avait maigri, mais qu’à part cela il allait bien. [40] Quelques jours plus tard, cependant, il écrit à Max Horkheimer : « Je suis exténué au point de devoir fréquemment m’arrêter en pleine rue, du fait de ne pouvoir pas poursuivre mon chemin. Il s’agit là, certainement, d’un épuisement nerveux qui va passer – pourvu que le temps à venir ne nous réserve rien de trop terrible. » [41]
Dans une lettre non-envoyée à Hélène Léger, il dit : « Ici, à Paris, j’ai froid aux pieds, au coeur, à vrai dire un peu partout. » [42] Nous pouvons citer plus longuement une lettre à Gretel Adorno, datée de la mi-janvier 1940 :
« Quant à ma santé à moi, j’en ai pas à dire beaucoup de bien non plus. Depuis qu’un froid intense s’est installé chez nous je ressens des difficultés extraordinaires pour la marche en plein air. Je suis obligé de m’arrêter toutes les trois ou quatre minutes, en pleine rue. Naturellement j’ai été voir le médecin qui a constaté une myocardite, qui paraît s’être beaucoup accru dans ces derniers temps. Je suis actuellement en quête d’un médecin qui m’établira un cardiogramme ; chose assez difficile puisqu’il n’y que peu de spécialistes qui disposent de l’installation nécessaire et puisqu’en même temps, il faut chercher à s’arranger à l’amiable avec l’opérateur. Le prix de ces trucs-là est, paraît-il, assez élevé.
Le temps, mon état de santé, et l’état général des choses – tout s’accorde pour m’imposer la vie la plus casanière. Mon appartement est chauffé, pas assez, pourtant, pour me permettre d’écrire s’il fait froid. Ainsi je reste couché la moitié du temps, comme en ce moment même. » [43]
La myocardite est une inflammation du muscle cardiaque, et d’après La Grande encyclopédie médicale, l’échographie cardiaque et l’électrocardiogramme (ECG) permettent d’établir un diagnostic. Si Benjamin s’était écroulé pendant la marche pour atteindre le château de Vernuche autour du 20 septembre suite à ce qui en janvier sera diagnostiqué comme une myocardite, il sera resté longtemps sans avoir reçu le moindre traitement. Cette maladie est décrite comme très grave si elle n’est pas traitée de façon appropriée, et elle peut se transformer en une cardiomyopathie, c’est-à-dire un état où les cavités cardiaques sont dilatées puisque le muscle « ne cesse de s’affaiblir, et il en résulte une insuffisance cardiaque ». [44]
Dans une lettre à Horkheimer, du début avril, il rend compte de son état de santé de façon plus détaillée :
« Je voudrais me permettre de vous parler brièvement de mon état de santé. Laissez-moi dire avant tout qu’il n’affecte pas, jusqu’à présent, ma faculté de travail. Ne seraient des maux de tête assez fréquents j’en dirais bien plutôt le contraire. Mon état, en effet, est souvent tel que je tâche souvent d’éviter toute obligation de quitter mon appartement. Je travaille donc beaucoup. Mais ma faiblesse physique a augmenté dans une proportion inquiétante. Il y a des jours où après avoir fait cent pas dans la rue je suis en nage et je n’en peux plus. Une insuffisance cardiaque, comportant une hypertension, est à la base de cette déficience. Je suis actuellement en traitement chez un spécialiste que j’ai consulté à la demande d’un ami, M. Fränkel, que vous connaissez. Ce spécialiste me soigne depuis six semaines, à peu près, par des piqûres à la base d’histamine. Cela me soulage, mais ne change pas grand chose à mon état général.
Ce médecin vient donc de me conseiller de prendre un temps de repos quelque part à la campagne. J’aimerais beaucoup pouvoir suivre cette indication. (Il est vrai que le déplacement en France est soumis, pour les étrangers, à des formalités sévères. Muni d’un certificat de mon médecin je crois quand-même pouvoir compter d’obtenir l’autorisation de me rendre dans le midi pour quelque temps.)
Il est vrai que le montant de ma bourse s’est élevé par le jeu des changes. Mais cette augmentation est sensiblement dépassé par l’évolution des prix. Ils s’ajoutent [sic] pour moi les frais du traitement médical avec les dépenses accessoires (cardiogramme, radioscopie) auxquels j’ai dû pourvoir ces derniers temps. J’ai aussi dû me décider à acheter une machine à écrire pour réduire mes obligations de me déplacer Il me serait donc difficile de me permettre une absence de Paris sans une légère aide de votre part.
Je ne sais si le fonds pour les maladies dont M. Pollock m’a parlé, il y a longtemps, existe toujours. En tout cas je vous envoie une copie de l’analyse de la radio-photo. Monsieur Wissing m’ayant demandé cette photo pour pouvoir l’examiner, je la lui enverrai aussitôt que j’en aurai obtenu une copie. » [45]
Cependant il dut attendre plusieurs semaines avant d’avoir cette photo, car fin avril – début mai il écrit à Gretel Adorno qu’il va l’envoyer au docteur Wissing dès qu’il l’aurait reçue. [46] Le 5 mai enfin il peut écrire à Horkheimer :
« Je viens de vous parler de mon état de santé. Ci-inclus vous trouvez le résumé d’un examen auquel m’a soumis le Professeur Abrami, le premier cardiologue de Paris.
Par ce même courrier une plaque de la radio de mon coeur sera expédiée à Monsieur Wissing. » [47]
L’analyse du cardiologue Abrami constate une tachycardie, une tension artérielle élevée et une hypertrophie du coeur. [48]
Dans la nuit du 10 mai, l’Allemagne attaquait le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique pour ensuite envahir la France. Paris fut occupé le 14 juin. Onze jours plus tard la France capitula. La dernière lettre envoyée par Benjamin de Paris, probablement le 6 ou le 7 juin, était adressée à Horkheimer. La lettre suivante, aussi adressée à Horkheimer, est datée du 16 juin et écrite à Lourdes, non loin de la frontière espagnole. Lourdes se trouvait dans la zone libre, c’est-à-dire dans la France non-occupée, qui était sous l’autorité du régime pronazi de Vichy dirigé par le maréchal Philippe Pétain. L’article 19 du traité d’armistice demandait que toute personne citoyenne du IIIe Reich soit extradée, que les nazis en territoire français soient rapatriés en Allemagne, alors que les ennemis de l’État – en réalité tous les apatrides allemands et autrichiens – soient livrés à la Gestapo.
La dernière lettre où Benjamin parle de sa santé, fut envoyée de Lourdes portant la date du 19 juillet. Bien que Lourdes ne se trouve qu’à une altitude de 420 mètres, il trouve cette altitude problématique. « Comme c’est la première fois depuis San Remo que je me trouve dans la montagne je ne constate que trop nettement combien l’action de mon coeur est devenue insuffisante. » [49]
Marseille
Depuis début mai tout s’était agi de pouvoir partir pour les États-Unis. Il avait même pris des cours d’anglais avec Hannah Arendt même s’il ne souhaitait pas apprendre davantage que de pouvoir dire qu’il n’aimait vraiment pas cette langue. [50] Max Horkheimer l’avait aidé à écrire une lettre expliquant que depuis 1933 il était membre de l’International Institute of Social Research, le nom que l’Institut für Sozialforschung portait depuis son exil. [51] Et muni de cette lettre il devait gagner Marseille où il y avait un consulat américain. Comme il signale dans sa dernière lettre à Gretel Adorno du 17 juillet, il lui fallait un laisser-passer pour se rendre de Lourdes à Marseille. Il dut avoir des difficultés de l’obtenir parce qu’il n’arriva à Marseille que vers la mi-août. [52]
Il ne lui fallait pas seulement un visa d’entrée aux États-Unis. Lisa Fittko, qui plus tard devait l’aider à franchir les Pyrénées, décrit les difficultés pour obtenir les papiers nécessaires :
« Pour avoir un visa de transit il fallait naturellement un visa d’entrée pour un autre pays. Pour l’avoir on devait en premier lieu avoir un passeport. De plus les Portugais exigeaient qu’on ait déjà payé la traversée de l’Atlantique pour être sûrs qu’on parte. Cette traversée devait être payée en dollars, ce qui pour la plupart des émigrants était absurde puisqu’ils n’avaient pas d’argent, et encore moins l’autorisation d’acheter des dollars.
Pour se rendre de France au Portugal il fallait un visa de transit espagnol, ce qu’on ne pouvait demander qu’après avoir eu le visa portugais […].
Je n’ai pas encore parlé du visa de sortie, dont on avait besoin pour pouvoir quitter la France, du fait qu’il ne nous était pas venu à l’idée de le demander. Il était délivré à Vichy, manifestement sous contrôle allemand. Nous devions donc franchir la frontière illégalement. De plus en plus d’émigrants prirent cette route-là, et la plupart d’entre eux réussirent à la franchir puisque les gardes-frontières espagnols ne demandaient en général pas un visa de sortie français […][Nous] avions l’impression que les autorités espagnoles ne souhaitaient être corrompus ni par les uns ni par les autres. » [53]
L’été 40 le chaos régnait à Marseille. Les réfugiés y affluaient pour obtenir un visa d’entrée auprès d’un des nombreux consulats de la ville. Beaucoup d’entre eux essayèrent d’embarquer sur un bateau battant pavillon neutre. Walter Benjamin et un de ses collègues de Berlin, le médecin Fritz Fränkel, réussirent à monter à bord d’un cargo, déguisés en matelots. Ça dut être un drôle de spectacle : deux intellectuels grisonnants d’un certain âge sans expérience de la vie pratique. Ils furent vite repérés, mais réussirent à se perdre dans la foule. [54]
« Le séjour à Marseille est une terrible épreuve de nerfs », écrit Benjamin le 17 septembre à un ami, [55] Encore une fois Fittko peut servir de témoin :
« Dans l’ambiance apocalyptique régnant à Marseille en 1940, on entendait tous les jours parler de tentatives de fuite absurdes. Il y avait des projets de partir avec des bateaux imaginaires et des capitaines de fantaisie, des visas pour des pays qu’on ne trouvait sur aucune carte et des passeports d’États qui n’existaient plus. On avait pris l’habitude d’écouter les rumeurs qui révélaient quel projet sans faille qui venait aujourd’hui même de s’effondrer comme un château de cartes. » [56]
Hannah Arendt avait été internée à Gurs avec Lisa Fittko, et à Lourdes elle passa beaucoup de temps en compagnie de Benjamin. Dans une lettre à Scholem elle dit qu’ils jouaient beaucoup aux échecs, « du matin au soir », et que Benjamin à plusieurs reprises avait souligné que le suicide était possible, « que cette issue existe en réalité toujours ». [57] L’idée du suicide était un thème sur lequel il revenait quand ils se retrouvèrent à Marseille en septembre, poursuit-elle, en prétendant d’ailleurs que le visa de transit espagnol de Benjamin ne valait que pour « huit ou dix jours ». En d’autres mots, il était urgent de partir pour l’Espagne. Ils se revirent une dernière fois le 20 septembre. [58]
Il évoqua aussi le suicide avec Soma Morgenstern, qu’il avait connu à Berlin et à Paris, mais à qui il ne s’était lié d’amitié qu’à Marseille. Il répéta ce qu’il avait dit à Morgenstern à Paris, à savoir que l’écrivain français Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1741–1794) s’était suicidé « au bon moment » se procurant ainsi « une place dans l’histoire du monde ». [59] Un autre jour il demanda à Morgenstern s’il était en possession de poison. [60]
Le suicide, et surtout sa mise en scène, avaient pris un sens dans le stoïcisme romain dont nous trouvons des traces dans différents commentaires de Benjamin. Son modèle était Socrate, et Caton le jeune devint un nouveau modèle qu’il pourrait imiter quand il se mit à lire Phaidon, le dialogue de Platon sur la mort de Socrate. Pour les stoïciens sous Néron, le suicide était un acte social qui n’avait guère de sens sans public, et puisque la pièce de la vie était déjà écrite, comme ils disaient dans leur fatalisme, il s’agissait de bien jouer son rôle. Dans la mort, on pouvait devenir celui qu’on était. Le dramaturge et philosophe Sénèque le savait, et quand l’ordre de Néron vint ce fut un suicide préparé qui eut lieu. Mais la mort de Sénèque semble surjouée, ou comme Catharine Edwards se demande : « Pouvait-il vraiment devenir Sénèque quand il jouait Socrate ou Caton ? » [61] Benjamin devait connaître cette tradition, et aussi macabre que cela puisse paraître, il y a tout lieu de se demander si son suicide fut réussi.
Pour terminer, il faut évoquer Arthur Koestler. Il avait été le voisin de Benjamin à Paris, et quand ils se retrouvèrent à Marseille Benjamin demanda à Koestler s’il avait quelque chose qu’il « pouvait prendre », c’est-à-dire du poison. Il avait 62 capsules de morphine qu’il s’était procurées la semaine après l’incendie du Reichstag, et il en donna la moitié à Benjamin. C’est ce qu’écrit Koestler dans la première édition de Scum of the Earth (La Lie de la terre) (1941). [62] Par conséquent il faut croire que Benjamin avait 31 capsules sur lui quand il franchit les Pyrénées. Or Koestler en réduit le nombre total à 30 (15 pour chacun) dans The Invisible Writing (Hiéroglyphes) (1954). [63] Dans l’édition de 1955 de Scum of the Earth leur nombre n’a pas changé (31 pour chacun), [64] alors que dans l’édition de 1971 leur nombre est de nouveau réduit, cette fois-ci à 50 (25 pour chacun). C’est cette édition-là qui a servi de base pour la traduction allemande. [65] C’est pourquoi les spécialistes allemands de Benjamin partent tous du fait que Benjamin prit 25 capsules à Portbou. [66] Ces imprécisions de Koestler n’irritent pas seulement le lecteur moderne, elles rendent aussi difficile toute hypothèse sur la mort de Benjamin. Prit-il 15 capsules ? 25 ? Pourquoi pas 31 ? On pourrait supposer que le chiffre donné en premier est le plus correct alors que ceux donnés par la suite ont été arrondis (30 et 50), mais il est surprenant que Koestler encore en 1971 prît soin de corriger un tel détail. Ses imprécisions ont d’ailleurs servi à lancer une théorie assez fantaisiste selon laquelle Benjamin ne se suicida pas, mais au contraire fut assassiné par la NKVD (précurseur de la KGB). [67]
Vers la frontière
Lisa Fittko fit la connaissance de Benjamin à Paris, et son mari, Hans Fittko, avait été interné avec lui à Nevers. Tous les deux travaillaient à l’Emergency Rescue Committee, récemment établi à Marseille pour essayer de faire sortir des réfugiés, surtout des artistes et des intellectuels, du territoire français. Les hommes jeunes (moins de 42 ans) devaient être transportés par bâteau à Casablanca alors que les enfants, les femmes et les hommes plus âgés devaient être évacués au Portugal par l’Espagne. [68]
Lors d’une réunion du comité, Lisa Fittko se dit prête à organiser le passage illégal des Pyrénées. Avec sa belle-soeur Eva et le bébé de celle-ci, elle prit le train pour Port-Vendres, un port situé à environ 15 km au nord de la frontière espagnole. Ils y arrivèrent le soir du 21 ou 22 septembre. Elles apprirent que le maire de Banyuls-sur-Mer, Vincent Azéma, était prêt à les aider. En tant que socialiste il avait accueilli pendant la guerre d’Espagne des républicains espagnols. Par train ou à pied ces femmes se rendirent à Banyuls-sur-Mer pour le contacter.
Le passage de la frontière le plus fréquenté, la route entre Cerbère en France et Portbou en Espagne, était étroitement surveillé, et Azéma était d’avis que Fittko devait plutôt choisir un sentier plus à l’intérieur, la route Lister, une vieille piste de contrebande portant le nom d’Enrique Líster Forján, un officier républicain espagnol. Dans l’après-midi du 22 ou 23 septembre elles retournèrent à Port-Vendres. [69]
« The F-Route »
Le récit de Lisa Fittko du passage des Pyrénées est, comme l’écrit Erdmut Wizisla, une histoire magique. [70] « Celui qui le lit ne l’oubliera jamas. » Comme tant d’autres témoignages sur la fin de Benjamin il semble dû à un hasard. [71] Nous nous contenterons de souligner deux-trois faits.
L’office de tourisme de Banyuls-sur-Mer a publié un dépliant où figurent les différents sentiers de randonnée. L’un d’entre eux porte le nom de Sentier de la liberté Walter Benjamin, un choix plutôt contestable du fait que c’est grâce à Lisa Fittko, et non pas à Walter Benjamin, qu’ils arrivèrent sains et saufs à Portbou. [72] La route Lister fut d’autre part rapidement rebaptisée en 1940 « the F-Route ». [73] C’était malgré tout Lisa Fittko qui avait trouvé ce passage sûr à travers la montagne. Dans le quartier sud de la ville on a tout de même érigé un petit monument à sa mémoire.
Le dépliant qualifie le Sentier de la liberté Walter Benjamin, appelé le Chemin Walter Benjamin, de difficile, et estime que les randonneurs mettront cinq heures et demie à partir du monument Fittko. [74] Début octobre 2016, je mis six heures et demie du centre de Banyuls jusqu’à Portbou. La montée est dure alors que la descente est une épreuve pour les genoux et les hanches même si on utilise des bâtons. Le sentier culmine à 540 m d’altitude. Souvenons-nous que Benjamin se plaignait de l’altitude de Lourdes, qui est de 420 m.
Benjamin dut apprendre le projet de Fittko alors qu’il était encore à Marseille, probablement par Hans, le mari de Lisa. Comme nous l’avons déjà dit, ils se connaissaient depuis leur séjour dans le camp d’internement de Nevers. Benjamin dut probablement prendre le train de Marseille à Port-Vendres le 23 septembre. En tout cas il frappa à la porte de Lisa le matin du 24 septembre en lui disant que « Ihr Herr Gemal » (« Monsieur votre mari ») lui avait dit qu’elle était prête à le conduire, lui, Henny Gurland et son fils Joseph de 17 ans [75] en sécurité en Espagne. (La date que donne Fittko au début de son récit comme sûre, le 25 septembre, n’est pas la bonne.) Benjamin précisa qu’il souffrait du coeur et qu’il était obligé de marcher lentement.
Ces quatre personnes se rendirent à Banyuls à pied ou par train. Henny Gurland et son fils Joseph attendirent dans une auberge alors que Fittko et Benjamin allèrent trouver le maire, Vincent Azéma. Il leur conseilla d’aller voir s’ils trouvaient le bon sentier. Sur ce Fittko et Benjamin allèrent chercher Gurland et Joseph, et ils partirent explorer le sentier dans l’après-midi du 24 septembre. Benjamin passa la nuit dans les collines alors que les trois autres redescendirent pour passer la nuit en ville.
Vers cinq heures le lendemain matin, Fittko, Gurland et Joseph partirent en même temps que les vignerons pour ne pas se faire remarquer. À sept heures ils arrivèrent là où Benjamin avait passé la nuit. Il n’avait ni mangé ni bu. Vers 14 heures ils arrivèrent au sommet, là où la France s’arrête et l’Espagne commence. Si la frontière y était marquée, je n’en sais rien, mais à juger du récit de Fittko elle ne l’était pas.
Benjamin marchait lentement et faisait régulièrement des pauses. Il portait sa lourde serviette noire en bandoulière, [76] celle qui a maintenant un statut presque mythique, car elle devait contenir son dernier manuscrit. « Il faut comprendre que ce sac à bandoulière est la chose la plus importante que je possède, » dit-il. « Je ne peux pas prendre le risque de le perdre. C’est le manuscrit qu’il faut sauver. Il est plus important que moi. » [77] En route, Fittko et Joseph l’aidèrent à le porter. Arrivés à la montée la plus raide, Benjamin n’en put plus :
« Benjamin y connut sa première et seule défaillance. Pour être plus précis, il essaya de continuer, mais sans succès et nous fit clairement comprendre que ce dernier bout était au-delà de ses forces. José [Joseph] et moi le prîmes entre nous, et avec ses bras autour de nos épaules nous le tirâmes, lui et sa sacoche, en haut de la montée. Il respirait lourdement, mais sans se plaindre. Il n’avait d’yeux que pour sa sacoche noire. » [78]
Arrivés au sommet pour prendre leurs repères, ils rencontrèrent quatre femmes ayant pris un autre chemin qui se joignirent à eux.
Je ne sais pas si la reconstitution de la F-Route est historiquement correcte, mais le balisage du Chemin Walter Benjamin compte au moins un détail essentiel qui ne colle pas avec le récit de Fittko. En effet, Benjamin se serait arrêté devant « a puddle », une flaque d’eau, et Fittko lui aurait déconseillé d’en boire, un conseil qu’il aurait choisi de ne pas suivre. Sur le bord du Chemin Walter Benjamin il y a un panneau près d’une petite source qui raconte cet épisode, mais cette source se trouve à bonne distance du sommet, le Col de Rumpissa.
Ils se quittèrent peu après avoir atteint le sommet. Lisa Fittko retourna à Banyuls et Port-Vendres pour annoncer que ce sentier était un passage sûr en Espagne alors que Benjamin, Gurland et Joseph s’engagèrent dans la descente vers Portbou. Entretemps, note Fittko, « le soleil était monté si haut qu’il nous réchauffait ». [79]
Le temps le 25 septembre 1940
Les sources donnent différentes dates du suicide de Benjamin. Et dans l’espoir d’être moins déconcerté par les sources et les dates, j’ai relevé un détail : Le jour où Benjamin est mort, il y aurait eu une violente averse, ce qui n’est contredit par aucune autre source. Alors j’ai pensé que si je pouvais donner une date précise de cette averse, je pourrais éclaircir les autres détails par la suite. J’ai réussi à entrer en contact avec le Servei Meteorològic de Catalunya à Barcelone, qui a fixé la date de l’averse au 26 septembre, mais le météorologue et climatologue Antonio Barrera-Escoda avait également des choses intéressantes à dire sur le temps de la veille, le 25 :
« Quant aux jours précédant l’averse (23–25 septembre) les températures maximales près de la côte étaient élevées (24–28 0C) ainsi que l’humidité de l’air, ce qui est ressenti comme désagréable. Aller à pied du Roussillon à Portbou serait donc extrêmement épuisant pour les fugitifs. » [80]
Les cartes météorologiques que le Servei Meteorològic de Catalunya m’a fournies le montrent également. Au niveau de la mer il y a un vent chaud venant du sud-est qui va transporter de l’air humide vers Portbou et ensuite vers le sommet de la montagne, où la température est déjà élevée. Quand je fis cet itinéraire début octobre 2016, le ciel était couvert et l’air relativement frais, et j’avais apporté beaucoup d’eau à boire. On peut difficilement s’imaginer à quel point le passage fut éprouvant pour le groupe de 1940. Ils avaient peu d’eau, et la température et l’humidité le rendaient éprouvant de se déplacer même en terrain plat. [81]
Portbou 1940
Portbou compte aujourd’hui environ 1200 habitants. Il n’est plus le centre d’un commerce inter-frontalier légal et illégal du fait que l’Espagne et la France font désormais partie de l’Union européenne et de l’espace de Schengen. La gare, terminée pour l’exposition universelle de Barcelone en 1929, domine la ville. Une photo prise en 1939–40 montre une ville partiellement détruite suite à la guerre civile. [82] L’ambiance de Portbou aujourd’hui peut rappeler celle des petites villes de la Norvège du Sud : animée en été, sinon somnolente. Le Centre Cívic de Portbou, également connu comme la Casa Herrero, présente une exposition Benjamin permanente contenant certains documents essentiels retrouvés en 1992. La maison où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit, porte une plaque commémorative. En 2008, une ruelle près de ce bâtiment fut rebaptisée « Passatge Walter Benjamin, filòsof i pensador ». [83] En outre, la sculpture « Passatges » de Dani Karavan y est une attraction connue. [84]
En 1979 les journalistes Carles S. Costa, Joan Roig et Lluis Bosch Martí du journal catalan Punt Diari de Gérone montèrent à Portbou afin d’enquêter sur la mort de Walter Benjamin. Bosch Martí avait déjà publié un article dans Punt Diari se demandant si Benjamin aurait pu être assassiné par des agents de la Gestapo. [85] Les spéculations de Bosch Martí semblent se fonder uniquement sur des rumeurs circulant à Portbou, mais le journal a quand même jugé utile d’en savoir plus. Le nouvel article présente un certain intérêt puisqu’il fait part de ce que des Portbouiens âgés se rappelaient ou prétendaient se rappeler au sujet de ce qui s’était passé 39 ans auparavant.
Il y eut manifestement deux bureaux de la Gestapo à Portbou. L’un était situé sur l’avenue La Rambla de Catalunya, l’autre sur la place du Marché, que je n’arrive pas à situer sur le plan de ville. Le bureau de la place du Marché devait être le plus important puisqu’il se payait le luxe d’avoir un chauffeur privé. Officiellement c’était le bureau d’une société appelée Industriefinanzgesellschaft, gérée par Johann Maincke et Wilhelm Kirsch. Je n’ai trouvé aucun renseignement sur ces deux hommes, mais ils devaient faire partie de la commission dite Kundt, qui après la signature de l’armistice entre l’Allemagne et la France était chargée de s’occuper des citoyens autrichiens et allemands en France. Ce n’est donc pas tout à fait exact d’appeler ces bureaux allemands des bureaux de la Gestapo même si seuls des opposants au IIIe Reich auraient une raison de vouloir quitter la France pour l’Espagne. Je ne sais pas grand-chose sur la commission Kundt non plus, sauf qu’elle était présidée par le diplomate Ernst Kundt (1883–1974). La police espagnole locale collaborait avec les Allemands qui d’ailleurs portaient l’uniforme.
Les journalistes interviewèrent aussi Joan Suñer Planas, le propriétaire de l’auberge où Benjamin est mort après y avoir passé la nuit. L’Hotel de Francia, également appelé Fonda de França, [86] était gérée par Suñer et sa femme française Eva Raffegeau et était situé sur l’Avenida del General Mola (aujourd’hui Carrer del Mar). Au rez-de-chaussée il y avait un bureau de change, et d’après Suñer, qui était franquiste, les Allemands venaient souvent manger dans son restaurant. Il ajouta :
« Toute personne souhaitant louer une chambre devait remplir une fiche et la présenter à la police. Toutes les personnes ne disposant pas d’un permis d’entrée étaient renvoyées en France […] Cela valait pour les Juifs et tous ceux qui étaient passés par la montagne. » [87]
Il est difficile de comprendre que tous, sauf Benjamin, aient pu continuer leur route dans ces circonstances. Birman appelle cette auberge « un hôtel de la police » [88].
L’arrivée à Portbou
Benjamin, Gurland [89] et Joseph [90] arrivèrent à Portbou à la tombée de la nuit le 25 septembre. Ils s’étaient joints à un groupe de quatre femmes : Carina Birman, [91] sa soeur Dele, [92] Sophie Lippmann [93] et Grete Freund. [94]
Ils se présentèrent à la police des frontières qui leur annonça qu’ils seraient renvoyés en France puisque les autorités espagnoles interdisaient depuis quelques jours l’entrée de toute personne n’ayant pas un visa de sortie français valide. [95] Devant les femmes qui fondirent en larmes, le commissaire de police aurait fait le commentaire qu’« ici on ne fait pas de sentiments et qu’elles devaient choisir entre un camp d’internement français et un cachot espagnol ». [96] Puisqu’il faisait noir, et peut-être à cause de l’état de santé de Benjamin, ils furent autorisés à passer la nuit à l’auberge. Le lendemain matin ils devaient être reconduits à la frontière.
« [Nous] étions désespérés quand nous gagnâmes nos chambres, » écrit Gurland. [97] D’après Freund, Benjamin était
« complètement désepéré, et il affirma le soir à l’hôtel qu’il ne voulait pas retourner quoi qu’il arrivât. Nous essayâmes de le rassurer en lui promettant de téléphoner au consul de Barcelone le lendemain matin puisqu’il avait une recommandation personnelle lui demandant d’aider Monsieur Benjamin. » [98]
Birman donne plus de détails :
« Nous fûmes divisés en quatre petits groupes, le professeur [sic] Benjamin étant le seul à avoir une chambre pour lui tout seul. Sa compagne et son fils une autre, Sophie et moi une chambre et Grete Freund un cagibi. Nous nous réunîmes pour discuter ce que nous allions faire et empêcher le retour redouté à la frontière. Nous savions que la police des frontières non seulement avait des liens avec la police secrète nazie, mais aussi que presque tous les policiers étaient des indicateurs au service des nazis et agissant sur leurs ordres.
En plus de quelques billets de devises courantes, Sophie et moi avions quelques pièces d’or. Sophie était convaincue que si on les donnait aux Espagnols ils seraient plus accomodants et prêts à nous aider. Alors qu’elle cherchait l’hôtelier elle entendit dans le couloir du bruit venant d’une des chambres voisines. Elle revint me demander d’aller voir. J’entrai dans la chambre pour trouver le professeur Benjamin dans un état lamentable, complètement épuisé. Il me dit qu’il ne voulait à aucun prix retourner à la frontière ou quitter sa chambre. Quand je lui dis qu’il n’y avait pas d’autre choix que de partir, il me déclara qu’il y en avait un pour lui. Il laissa entendre qu’il avait des cachets très toxiques et très efficaces [some very effective poisonous pills]. Il était couché à demi déshabillé sur le lit et avait posé sa très belle montre de gousset, le couvercle ouvert, sur un plateau à côté de lui, en la regardant sans arrêt.
Je lui expliquai notre tentative de soudoyer l’hôtelier et l’implorai d’abandonner l’idée de se suicider. Ou au moins d’attendre voir le résultat des tractations engagées par Sophie avec les autorités locales au sujet desquelles il se montra très pessimiste. Je ne le quittai que quand sa compagne vint pour garder un oeil sur lui. Je ne le connaissais pas du tout et je ne savais pas si j’avais raison de l’empêcher de mettre fin à la vie qu’il semblait détester. [99]
Cette scène donne à réfléchir dans toute sa beauté grotesque : un philosophe épuisé et à moitié déshabillé qui guette le temps en train de s’écouler. « Je vois la vraie image du passé défiler », avait-il noté quelques mois auparavant. [100]
Comme il ressort de la citation de Benjamin, le groupe avait déjà mis un plan à exécution. Sophie Lippmann était allé voir Suñer pour lui proposer quelques pièces d’or s’il les aidait à obtenir un permis d’entrée – en soi une manoeuvre risquée. Suñer réagit de façon très positive, mais il dit que seul le commissaire de police pouvait annuler l’ordre de reconduire le groupe à la frontière. Nous notons que, d’après le texte cité, Benjamin est informé de la tentative de soudoyer l’hôtelier. Else Lasker-Schüler dira plus tard que si elle avait passé la soirée avec lui, elle lui aurait dit : « Attends au moins jusqu’à demain matin ! » [101]
Portbou le 26 septembre 1940 – avant l’averse
« Le lendemain matin », écrit Henny Gurland, « Madame Lippmann me dit de descendre puisque Benjamin m’avait demandée. » [102] Il lui dit qu’il avait pris une forte dose de morphine la veille au soir et lui demanda d’expliquer que son état était dû à sa maladie. Et puis il perdit conscience. Ce récit anonyme prête ces dernières paroles à Walter Benjamin : « Monsieur le professeur [sic] Benjamin dit seulement : Pourquoi vis-je encore, moi qui devrais déjà être mort ? Et puis il commença à compter et mourut. » [103] On appela le médecin à nouveau et il constata une congestion cérébrale. La veille il lui avait fait une saignée à cause de sa tension artérielle élevée. [104] Ingrid Scheurmann pense que Gurland (et par là le récit anonyme) se trompe sur le moment de la mort de Benjamin en rappellant que tous les autres renseignements disponibles indiquent qu’il n’est mort que dans la soirée. [105] Toujours en se référant au récit de Gurland, Scheurmann doute fort que Benjamin ait pris les capsules de morphine la veille au soir, mais elle néglige que Grete Freund le dit aussi. [106]
Quoi qu’il en soit, le groupe se divisa en deux : Gurland et Joseph furent autorisés à rester à Portbou alors que les quatre autres femmes furent reconduites à la frontière. Gurland passa toute la journée auprès de Benjamin mourant, mais avec « la police, le maire et le juge qui examinèrent tous les papiers en trouvant une lettre adressée aux dominicains en Espagne. Je dus appeler le curé, et agenouillés nous priâmes une heure entière. » [107]
La pluie
Birman et sa soeur Dele, Lippmann et Freund furent donc reconduites à la frontière, où il y avait une cabine téléphonique qui était probablement branchée sur le poste de la police des frontières à Portbou. De l’autre côté de la borne frontière ils voyaient l’officier nazi qui les attendait ayant été prévenu par les autorités espagnoles. C’est alors que le ciel s’ouvrit :
« Nous étions tellement déprimées que nous n’avions même pas remarqué que le ciel s’était assombri alors qu’on était au début de l’après-midi. Un orage ! Non, une pluie torrentielle, de lourdes masses d’eau nous tombèrent dessus. Nul abri en vue dans une contrée déserte. Si nous prenions pas une décision rapide, nous serions balayées, peut-être dans différentes directions. Nous pesâmes les alternatives. Il n’y avait qu’une direction dont l’issue était incertaine, les autres menaient à la mort. Alors nous décidâmes de retourner en Espagne. Mais il n’était plus question de marcher. Il n’y avait plus de sentiers praticables, nous pouvions seulement nous poser sur des blocs de pierre et essayer de descendre en glissant. Nous savions que nous allions déchirer notre seule robe, notre seule paire de bas, mais plutôt cela que de nous exposer à cette misère au sommet de la montagne maintenant que la pluie tombait avec de plus en plus de violence. » [108]
Grete Freund [109] et Hermann Grab [110] évoquent aussi l’orage ou l’averse comme leur salut, mais il était aussi important que la tentative la veille de soudoyer l’aubergiste eût porté ses fruits. En effet, les passeports des quatre femmes et ceux de Gurland et de Joseph eurent le tampon de permis d’entrée – et Suñer voulait ses pièces d’or. [111] Ils étaient donc en réalité sauvés, et le 27 septembre ils furent mis dans le train de nuit pour Barcelone, d’où ils gagnèrent ensuite le Portugal.
La date de l’averse est sans aucun doute le 26. Cette averse ne fut pas locale, car il y eut des précipitations élevées ce jour-là en Catalogne – à Barcelone les rues se transformèrent en petites rivières. [112]
« Le plus tragique », écrit Grete Freund à Lisbonne quelques semaines plus tard, « c’est que Monsieur Benjamin en fin de compte aurait pu partir avec nous. » [113] Vu que Benjamin devait être agonisant alors qu’on tamponnait les passeports des autres, Theodor W. Adorno résume les circonstances de façon précise mais aussi paradoxale quand il écrit dans une lettre à Scholem que « Walter s’est donc suicidé après qu’il avait été sauvé » [114].
La mort de Walter Benjamin à Portbou
Walter Benjamin est sans aucun doute mort le 26 septembre vers 22 heures. Il n’y a rien qui prouve que la Gestapo ou les agents de la NKVD y furent pour quelque chose. Quant à la cause de sa mort, Vila Moreno constata « una hemorragia cerebral ». [115] Mais il ignorait l’existence des capsules de morphine que Benjamin a dû prendre en grand nombre.
Le pharmacologue Jørg Mørland, ancien directeur de l’Institut de toxologie judiciaire de l’État (norvégien), a dans un courriel avancé l’idée que la cause de sa mort « peut être une intoxication de morphine éventuellement liée à un infarctus ». Tout aussi intéressante est sa précision suivante : « La mort ne fut pas nécessairement subite, et on constate relativement souvent que les patients restent longtemps avec des problèmes respiratoires et développent un oedème pulmonaire qui ne sera fatal qu’après des heures. » Oedème pulmonaire veut dire que les poumons se remplissent d’eau.
Ingrid Scheurmann a manifestement consulté un expert médical avant de publier son cahier Neue Dokumente zum Tode Walter Benjamins, mais on ne lui a peut-être pas parlé d’oedème pulmonaire comme une notion clef.
En février 2017, je m’adressai à la Société norvégienne de pharmacie en leur posant des questions sur les capsules et la cause de la mort de Benjamin. Benjamin avait dit à Arthur Koestler à Berlin, quelques jours après l’incendie du Reichstag, qu’il s’était procuré ces capsules. [116] Elles avaient donc en août-septembre 1940 sept ans et demi d’âge. Auraient-elles perdu leur effet ? La production de capsules de morphine était-elle standardisée en Allemagne en 1933 de sorte qu’on peut aujourd’hui déterminer la quantité, au moins approximative, de morphine que Benjamin aurait avalée ?
Madame Gunvor Solheim m’a répondu de façon généreuse. Elle n’avait pas trouvé de capsules de morphine dans les pharmacopées allemandes ou suisses des années 30, mais pensait « que ces capsules étaient probablement de 10 mg ». Elle avait aussi consulté susdit Jørg Mørland, et ils étaient « d’accord pour dire que les capsules conservées pendant sept–huit ans n’avaient pas nécessairement perdu leur effet ». Si Walter Benjamin prenait 30 capsules à 10 mg, il aurait consommé 300 mg. Mes lecteurs sauront que la sculpture Passatges de Karavan se réfère à Passagen-Werk, la grande oeuvre inachevée de Benjamin. Ils sauront aussi que le dernier passage de Benjamin fut celui de la vie à la mort, mais que l’avant-dernier fut celui de la morphine sortant de son foie dans son corps. Ou comme le dit Mørland : « L’effet du premier passage doit se situer entre 30 et 60 %, ce qui veut dire que 100–200 mg sont passés dans son corps, ce qui constitue une dose mortelle. » [117]
Sa mort dut être atroce. L’aubergiste Suñer se souvenait en 1979 d’avoir entendu le râle de Benjamin jusqu’au rez-de-chaussée. [118] Le fils de Gurland, Joseph, s’en souvenait aussi. [119]
Walter Benjamin ne se suicida certainement pas au « bon moment », lui qui avait imaginé, dans son exaltation, que ce suicide allait lui donner une place dans l’histoire du monde. [120] La décision d’avaler les capsules fut prise dans un moment de désespoir absolu alors que les autres membres de son groupe cherchaient toujours une issue. Depuis 1933, il était un homme tourmenté, et depuis un an son coeur battait à peine. Walter Benjamin était un « dead man walking » quand il franchit les Pyrénées. A présent il ne lui restait plus de forces.






