Enquête sur l’avenir de la révolution

Jasper Bernes, M. E. O’Brien et Andreas Petrossiants
Une discussion croisée

paru dans lundimatin#512, le 17 mars 2026

Jasper Bernes est l’auteur de L’Avenir de la révolution. Horizons communistes, de la Commune de Paris au soulèvement George Floyd, M.O. Brien est l’autrice de Abolir la famille. Capitalisme et communisation du soin (les deux livres ont été traduits et publiés en par les incroyables éditions La Tempête), elle a aussi récemment coécrit avec Eman Abdelhadi un roman spéculatif intitulé Tout pour tout le monde : Histoire orale de la Commune de New York, 2052-2072 (Argyll, 2024). Ces ouvrages complémentaires et proposent de rouvrir l’imaginaire politique et de penser les formes d’organisation d’une société communiste, libérée de l’État et de l’argent. Inscrites dans les courants du communisme de conseil et de la théorie de la communisation, les auteures ne se contentent toutefois pas de proposer des visions d’avenir : ils et elle relisent également le passé à partir de ses potentialités inabouties.

La discussion retranscrite ci-dessous s’est tenue à e-flux, à Brooklyn, le 18 novembre 2025, elle était animée par Andreas Petrossiants. À cette occasion, Jasper Bernes a d’abord lu un extrait du premier chapitre de L’Avenir de la révolution, consacré à la Commune de Paris et à ses dimensions temporelles et spatiales. M.O. Brien a ensuite présenté un texte de fiction inédit, situé au Brésil dans les années 2040, écrit en réponse au livre de Bernes et prolongeant le projet spéculatif amorcé dans Tout pour tout le monde.

Andreas Petrossiants : Jasper, pour commencer, veux-tu répondre à la contribution de M. E. et au projet Tout pour tout le monde ?
Jasper Bernes : J’aime vraiment beaucoup ce livre. Je pense que c’est une excellente présentation de certains des thèmes, idées et problèmes que j’aborde dans le mien. Dans le dernier chapitre, je formule une proposition autour de ce que j’appelle l’« enquête technique » (technical inquiry), c’est-à-dire l’idée que nous devons développer un savoir précis sur le fonctionnement de l’infrastructure matérielle et technique du capitalisme afin de pouvoir nous en emparer. En termes simples, pour exproprier les moyens de production – étant donné la complexité technique et scientifique actuelle de la production – nous devons aussi exproprier le savoir qui correspond à ces moyens de production. Comme nous ne voulons pas simplement faire avec ces technologies et ces machines ce qu’elles font déjà, ça relève également d’un processus spéculatif. Ca exige d’imaginer ce que nous pourrions faire avec ces choses. Ce n’est donc pas seulement une question de collecte d’informations ; ça requiert aussi une forme d’imagination technique. Je pense que le récit de M. E. en donne une démonstration particulièrement belle.
Andreas Petrossiants : Ca me fait penser aux écrits de Marina Vishmidt sur la spéculation activement négative (actively negative speculation). Jasper, vers la fin du premier chapitre de ton livre, tu écris : « Si tout appartient à tout le monde, une part de cette appartenance sera nécessairement virtuelle, imaginaire, puisque ce qui est comptabilisé dans de tels inventaires n’est pas seulement ce qui est, mais aussi ce qui pourrait être. » Ou encore, comme tu le dis au début du deuxième chapitre : « La théorie de la commune est à la fois rétrospective et prospective. »
Jasper Bernes : Je pense que la spéculation est vraiment essentielle. Il existe une vieille idée issue de la manière dont Marx concevait sa propre relation au communisme. Certains marxistes l’ont interprétée comme une interdiction des images de la révolution, en concluant que nous ne pouvons pas – et peut-être ne devons pas – dire quoi que ce soit de ce à quoi ressemblerait une révolution, puisque celle-ci sera faite par des révolutionnaires. Il ne s’agit pas d’élaborer des plans détaillés (blueprints), des programmes ou des instructions. Je pense qu’il y a beaucoup de vérité là-dedans.

Évidemment, le livre de M. E. détaille un processus de spéculation collective qui devra avoir lieu. Rien ne peut vraiment se produire sans ça. En même temps, nous vivons un moment marqué par une véritable absence de futurité (absence of futurity) et de pensée tournée vers l’avenir. Marx vivait à une époque où tout le monde – pas seulement les socialistes et les anarchistes, mais aussi les libéraux et les réactionnaires – pensait que le communisme était inévitable. Nous vivons un moment très différent, où seule la catastrophe semble possible. Il est donc crucial de raviver cette vision d’un avenir encore possible.

Bien sûr, la spéculation seule, sans praxis, ne signifie rien. Mais je pense que la gauche contemporaine consacre trop peu de temps à réfléchir et à discuter de ce que nous voulons réellement. J’ai des relations avec des personnes avec lesquelles j’ai milité et organisé des choses pendant des années. Nous avons probablement des idées complètement différentes de la révolution. Beaucoup de ceux avec qui je travaille n’y croient même pas. Nous ne parlons jamais de ces choses – et c’est un problème. Je ne dis pas que c’est tout ce que nous devrions faire, mais je pense que la spéculation est importante.

M. E. O’Brien : J’essaie de théoriser les formes de pensée qui deviennent possibles lors des moments de rébellion de masse. Par exemple, dans les années 2000, je travaillais dans les services liés au sida à New York et je circulais entre différentes organisations révolutionnaires. J’ai passé du temps dans le groupe abolitionniste contre les prisons Critical Resistance. Il est né de collaborations entre universitaires marxistes noirs et intellectuels incarcérés, et impliquait divers anarchistes et socialistes. Nous parlions d’un monde sans prisons. Dans les années 2000, ce n’était pas une idée très répandue. Le type d’analyse que nous développions conduisait à parler de l’abolition de la police et à voir les interconnexions entre différentes formes violentes de l’État. Puis, bien plus tard, la rébellion déclenchée par le meurtre de George Floyd a éclaté, et soudain l’abolition de la police est passée d’un sujet discuté par quelques centaines d’ultragauchistes à un débat mené par des dizaines de milliers d’adolescents sur les réseaux sociaux.

Nous ne pouvons évidemment pas abolir la police au sens large sans abolir la propriété. Les débats sur l’abolition de la police sont une manière de tenter de théoriser le communisme. Un effort massif pour théoriser le communisme a émergé en raison de l’ampleur, de l’intensité et de la profondeur de la rébellion. Entre quinze et vingt-cinq millions de personnes sont descendues dans la rue. Vingt-et-un États ont déployé la Garde nationale. Il y a eu des émeutes dans plusieurs centaines de villes, avec des couvre-feux instaurés dans deux cents d’entre elles. C’était tout à fait extraordinaire. Il est difficile aujourd’hui de se rappeler son ampleur. Et cette ampleur rendait cet horizon révolutionnaire intuitivement saisissable, résonant et porteur de sens.

À propos des plans, comme Jasper l’a mentionné, Marx et Engels ont formulé une critique utile des socialistes utopiques. Ceux-ci élaborent de magnifiques projets, mais sans moyen de les réaliser, sans modèle du changement social. Ce qui se produit réellement, ce sont des contradictions immanentes au sein de la société capitaliste, et les gens luttent pour leur survie et leur bien-être. Dans cette lutte, ils commencent à construire un nouveau monde. Quels que soient vos plans, ils ont peu de chances d’être pertinents pour ce processus dynamique. Certaines ont qualifié Tout pour tout le monde de plan détaillé ou de prophétie. Ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est plutôt une articulation de ce que nous voulons dans un contexte collectif, fondée sur une participation aux mouvements sociaux radicaux depuis trente ans. À mesure que ces horizons révolutionnaires et projets spéculatifs émergent subtilement des revendications et des pensées de masse, on voit que l’un des rôles du théoricien ou de l’artiste est de distiller ces horizons spéculatifs implicites, de les penser, de les écouter, puis de les restituer sous une forme quelconque. Je pense que le livre de Jasper fait exactement ça. J’aime imaginer que mon travail en fait autant. Si ça fonctionne, ça peut avoir du sens pour les gens. Ils se disent : « Oui, ça fait partie de ce pour quoi nous nous battons ! »

Andreas Petrossiants : Les idées spéculatives, comme toute autre chose, peuvent être récupérées, ou du moins réorientées pour reproduire l’ordre dominant. L’expression « defund the police » a acquis une véritable légitimité dans le débat public lors de la rébellion déclenchée par le meurtre de George Floyd, mais plus récemment, tous les candidats à la mairie de New York l’ont fuie comme la peste. Il est frappant de voir à quelle vitesse nous pouvons oublier. Comme le dit mon amie Vicky Osterweil : « L’oubli de l’insurrection a été un élément crucial de la réaction contre-insurrectionnelle, et constitue un processus actif et continu. »

Vos deux livres abordent l’expansion de la commune, à la fois dans l’espace et dans le temps. Je pense au livre de Kristin Ross sur la Commune de Paris, Rimbaud, la commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale. Elle explique que de nombreux communards qui n’ont pas été tués ont été envoyés en Nouvelle-Calédonie pour devenir des soldats du projet colonial français, transformant leur exil en expansion impériale. Alors que les communautés autochtones se soulevaient contre les colons, ça devint une nouvelle épreuve pour la Commune, transposée ailleurs — une épreuve que les communards échouèrent à relever. Je voudrais donc poser une question sur l’expansion. Jasper, je pense à ton argument selon lequel « à partir de la science de la valeur (science of value), nous pouvons développer une science-fiction critique de la valeur (critical science fiction of value), retraçant le parcours qu’une révolution doit emprunter en délimitant certains points logiques d’échec, certaines balises de sécurité ». Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’esquisser des plans détaillés.

Jasper Bernes : Si j’avais un programme ou un plan détaillé, je ne serais probablement pas ici en train d’écrire ce livre. J’essaierais plutôt de convaincre les gens de faire ce que j’aurais élaboré. Mais je ne pense pas qu’un petit groupe puisse convaincre les autres d’agir. Ca doit émerger comme un processus de raison collective, de délibération collective et d’imagination collective. Tant que l’idée du communisme ne s’empare pas de l’esprit de millions de personnes, elle n’existe pas réellement. Ca ne signifie pas pour autant que nous ne puissions pas théoriser ce processus.

Ainsi, dans le livre, je parle plutôt des fonctions des conseils ouvriers. Au lieu de penser l’organisation révolutionnaire en termes de forme ou de contenu, il vaut mieux la concevoir comme une série de fonctions qu’une révolution devra remplir. Lorsque je dis que nous aurons besoin de délégation, il existe des milliers de manières dont cette délégation peut s’organiser. Ce ne sera probablement pas identique partout. Évidemment, le communisme des conseils historique proposait plusieurs modalités différentes pour organiser ça, mais nous n’avons pas nécessairement besoin de nous référer à ces propositions. Nous inventerons nos propres manières d’organiser la délégation et la coordination. Je pense aussi qu’il est très peu probable que nous appelions ça une « commune » ou un « conseil ouvrier ». Peu m’importe le nom. Ce qui compte, c’est ce que c’est réellement. Je pense que l’internationalisme est extraordinairement important ; dès lors que la révolution se laisse enfermer dans les frontières de l’État-nation, on rencontre un problème majeur. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis si opposé aux constitutions comme moyen de former des conseils ouvriers. On peut voir cette tendance avec le mouvement des Gilets Jaunes en France ou avec l’Estallido Social au Chili.

L’une des remarques les plus pertinentes que j’aie entendues à propos du soulèvement déclenché par le meurtre de George Floyd était qu’on pouvait l’imaginer évoluer vers une tentative d’amendement de la constitution afin de proposer une intervention constitutionnelle explicitement abolitionniste et antiraciste. Il est compréhensible que des gens puissent souhaiter ça, mais je pense que ce serait une catastrophe. Il faut donc trouver un moyen de transgresser ces frontières et ces divisions. Une grande partie du travail consiste à dépasser les divisions du travail qui se sont sédimentées dans la géographie. Certains types de machines et d’outils n’existent que dans certains lieux. Ce sont des inégalités matérielles qu’il faudra corriger. Refondre le monde pour que chacun ait accès aux moyens de mener une vie digne, pleine de sens et d’épanouissement – pour que le libre développement de chacun.e devienne la maxime d’une société communiste – serait un projet technique colossal. Ca ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra déplacer des ressources à l’échelle mondiale afin de corriger de nombreux déséquilibres créés par des siècles de capitalisme, de colonialisme et de dépossession. Comment faire ? C’est un immense projet d’imagination qu’aucun esprit individuel ne pourrait résoudre, mais je pense qu’avec des millions d’esprits, ça peut l’être.

M. E. O’Brien : Il existe, dans la littérature de la communisation, une thèse sur le mouvement ouvrier. Au-delà des débats, l’idée générale est que des années 1890 aux années 1970, il existait un horizon commun pour penser le socialisme, largement partagé par un très grand nombre de travailleurs dans le monde capitaliste. Bien que beaucoup se considéraient comme inspirés par Marx, cette vision était assez différente de celle de Marx concernant l’abolition de la société de classes.

Pour ces millions de personnes, l’expérience d’interdépendance collective de la classe ouvrière dans l’industrie manufacturière fournissait une sorte de modèle intuitif pour penser la société postcapitaliste, qu’elle soit communiste, socialiste ou anarchiste. Cette vision généralisait les conditions de la classe ouvrière plutôt qu’elle ne les abolissait. Dans cet horizon partagé, les programmes parlaient réellement aux gens parce qu’ils avaient un lien large avec l’expérience de la production industrielle, et il était possible d’imaginer comment la société pourrait être organisée rationnellement sur ce modèle. Intuitivement, ça faisait sens. Quels que soient leurs désaccords politiques, les gens pouvaient se représenter mentalement comment un programme permettrait de passer des conditions actuelles et des luttes présentes jusqu’à la révolution, puis jusqu’à une société libre. Cet horizon était intuitivement saisissable par des centaines de millions de personnes. Il touchait profondément les gens.

Puis quelque chose, dans l’évolution des dynamiques de l’accumulation du capital depuis les années 1970 et dans les transformations de la formation des classes, est venu briser ça. L’argument est que nous n’avons plus aujourd’hui de compréhension intuitive du lien entre le présent et un avenir révolutionnaire. Des personnes proposent diverses idées révolutionnaires, mais elles ne paraissent pas plausibles. On les entend et l’on se dit : « Oui, ça ne marchera pas. » Quelqu’un dans votre groupe politique peut parler de telle ou telle chose, et c’est très bien. Mais dès que quelqu’un s’exprime avec assurance à ce sujet, ça ne résonne qu’auprès d’un très petit nombre. Ce phénomène ne tient pas seulement aux « mauvaises idées » du postmodernisme ou de l’anarchisme, ni simplement à des changements culturels, mais au fait que quelque chose a changé dans la structure même de la formation des classes. Je pense qu’il existe une voie révolutionnaire vers le communisme. Je pense que nous la trouverons. Notre survie en tant qu’espèce et celle de la planète en dépendent. Mais je ne crois pas que nous l’ayons encore trouvée. Il faudra plusieurs cycles futurs de luttes de masse pour qu’elle émerge à un niveau qui parle véritablement aux gens. Elle pourra peut-être s’inspirer d’une idéologie, d’une plateforme ou d’un programme aujourd’hui marginal, mais elle ne naîtra pas simplement parce que quelqu’un aura trouvé une bonne idée et réussi à la « vendre ». Elle émergera des dynamiques matérielles de la lutte de classes elle-même.

Jasper Bernes : Je considère que la théorie que je développe – la théorie communiste – est un reflet de la pratique. Toutes les idées que j’avance dans ce livre ne sont ni les miennes ni nouvelles. Elles sont, d’une certaine manière, déjà présentes dans les luttes des travailleurs et des prolétaires depuis cent cinquante ans. Je ne fais que synthétiser des idées qui ont déjà animé des milliers, voire des centaines de milliers ou des millions de personnes. Aujourd’hui, ces idées ne mobilisent pas les gens à cette échelle. Ce qui importe, c’est qu’elles deviennent du bon sens. C’est ça qui serait le plus enthousiasmant pour moi.

Je continuerai à participer et à lutter à ma manière, mais je pense qu’il existe une sorte d’interrupteur (on-off switch) qui se déclenche quand on est prêt à tout donner pour une cause. Pour être prêt à tout donner, j’aimerais voir ces idées devenir du bon sens partagé, car on ne veut pas prendre une telle décision et se tromper. Le travail consiste donc à participer aux mouvements, à essayer de les amplifier et de diffuser les idées qui en émergent. Je n’ai pas les réponses, mais je pense que des millions de personnes en lutte les ont. La chose la plus importante que je puisse faire est de prêter attention à ce que font les autres et aux luttes de classe en cours, car c’est de là que viendront les nouvelles idées et tactiques. Le travail le plus important que les communistes puissent accomplir est d’amplifier les luttes de manière critique. Je vais continuer à le faire, et lorsque ça atteindra un certain seuil d’intensité, alors ce sera le moment d’agir.

Question du public 1 : Jasper, j’aime beaucoup ta description des conseils abolitionnistes dans le dernier chapitre, ainsi que le processus d’enquête matérielle sur les moyens techniques de la reproduction. On peut peut-être voir aujourd’hui à New York quelques formes embryonnaires de ça. Un exemple en est la prolifération des réseaux d’intervention rapide contre l’ICE, qui observent activement la situation, traitent les informations, puis les diffusent. L’autre est la mobilisation plus volontariste des équipes de campagne de Mamdani. Si l’on suppose qu’il s’agit de formes embryonnaires, quels seraient selon vous les premiers pas pour les réorienter vers un véritable processus d’enquête matérielle, que ce soit pour intensifier les luttes contre l’ICE ou pour prendre au sérieux les questions de reproduction matérielle et sociale ?

Question du public 2 : Merci pour ces interventions. J’aimerais proposer un thème plutôt qu’une question : la culture et la distribution de la nourriture. Comment devrions-nous penser la production alimentaire dans le cadre d’un processus révolutionnaire ?

Question du public 3 : Je suis heureux que le livre de Kristin Ross sur Rimbaud ait été mentionné. Ma question porte sur le rôle de la poésie, ou plus largement de la littérature, dans d’éventuels troubles ou révolutions à venir, en particulier avec l’essor des LLM (large language models), de l’IA, etc.

Jasper Bernes : Dans le dernier chapitre du livre, je retrace l’histoire de ce qu’on a appelé l’« enquête ouvrière », issue du renouveau du communisme des conseils après la Seconde Guerre mondiale. Ca commence avec le Correspondence Group de C. L. R. James ; même s’ils n’utilisaient pas le terme « enquête » ou « enquête ouvrière », ils ont inspiré d’autres groupes à mener des projets similaires. C’est devenu une pratique essentielle pour comprendre ce que les travailleurs savent, ce qu’ils vivent et comment ils se perçoivent comme acteurs.

Je voudrais élargir cette notion d’enquête pour y inclure ce que j’appellerais une « enquête sur la lutte » (struggle inquiry). Pour répondre à la question sur l’ICE, je pense qu’il existe deux types d’enquête sur la lutte. Il y a l’enquête rétrospective (postmortem struggle inquiry) – par exemple, analyser la nature du soulèvement déclenché par le meurtre de George Floyd : ce qui s’est passé et ce qui aurait pu se passer. L’autre type concerne les mouvements en cours : il s’agit de déterminer en quoi ils sont limités par un manque d’information. Il est évident que les mouvements actuels sont freinés par un déficit d’information. Il existe de véritables questions quant à la manière de collecter ces informations et de les diffuser, notamment au regard de la légalité. L’impératif est d’identifier ce qu’il faut savoir et de travailler avec les gens pour produire ce savoir. L’enquête est toujours déjà présente dans l’organisation militante. Il n’y a presque aucune organisation qui n’implique pas un processus d’enquête, mais nous pouvons être plus systématiques et clarifier quelles informations doivent être partagées.

Je tiens cette idée de transparence et de simplification du savoir de la tradition du communisme des conseils. Celle-ci affirme que la production commune pour des besoins communs exigera de simplifier des processus devenus inutilement complexes, et qu’idéalement chacun devrait pouvoir participer à n’importe quel processus. Il ne s’agit pas seulement de collecter l’information, mais aussi de la traiter et de la rendre accessible pour que les gens puissent agir en conséquence. Ca renvoie à des questions de logiciels, d’édition et de design – distinctes de la question de savoir comment obtenir ces informations.

La question de l’alimentation est extrêmement importante. Pour mener une enquête matérielle et technique sur la reproduction capitaliste, la nourriture est un excellent point de départ. Il faut bien commencer quelque part. Il s’agit d’examiner un domaine particulier dans son articulation avec l’ensemble du système capitaliste mondial. Une première étape pourrait consister à se réunir en groupe, à réfléchir à tous les aliments que l’on consomme, puis à en retracer la provenance. Il faudra identifier les entrepôts que nous aurions besoin de prendre en charge. Il faudra savoir où se trouvent les stocks. On découvrira peut-être aussi à quel point ils sont limités et qu’en situation révolutionnaire, le manque de nourriture pourrait devenir un problème majeur. Peut-être que dans certaines régions, comme en Californie, il y aura d’énormes quantités de nourriture, tandis que dans d’autres, il y en aura insuffisamment. Il en va de même pour l’eau, l’énergie et tous les autres systèmes d’infrastructure vitale.

M. E. O’Brien : Je vais répondre à la question sur l’ICE. De manière générale, il y a actuellement une tentative de consolidation d’un État fasciste aux États-Unis. Reste à voir si elle réussira. Ils contrôlent l’appareil exécutif, mais les contradictions internes à l’État et à la classe dirigeante sont très fortes, et ils n’ont pas encore stabilisé un régime durable à long terme.

Je pense que la confrontation directe avec l’ICE dans la rue – perturber massivement ses opérations – constitue aujourd’hui le travail le plus important aux États-Unis. Ca implique un grand nombre de personnes issues de la classe ouvrière, engagées dans l’action directe et solidaires au-delà des divisions ethniques, nationales et linguistiques. Ca renforce la solidarité au sein des communautés migrantes et constitue un acte visible et conflictuel, qui refuse la légitimité de ce groupe brutal loyal à Trump.

Compte tenu des contradictions internes à l’État, lorsque ce travail prend une ampleur de masse et qu’il est efficace, il entraîne d’autres forces. Il pousse les politiciens libéraux à faire preuve d’un peu de courage. Il met en lumière certaines contradictions dans le contrôle des services de police, de l’armée et d’autres institutions d’État. Il révèle également des contradictions au sein de la classe capitaliste et contribue à structurer une opposition réelle et efficace à Trump, avec le potentiel de faire tomber le régime.

C’est toujours une question complexe : comment le travail antifasciste peut-il se transformer en travail anticapitaliste ou révolutionnaire ? Parfois, ça peut se produire ; souvent, non. On sait d’ailleurs que certaines figures majeures du communisme de gauche ne se sont guère investies, pendant de longues périodes sous les régimes fascistes, dans une activité antifasciste active — en partie parce que celle-ci impliquait fréquemment des collaborations avec des fractions de la classe capitaliste et des responsables politiques libéraux.

Mettre l’accent sur le caractère illégitime de l’ICE comme force d’État peut masquer le fait que la police, l’armée et le reste de l’appareil d’État sont eux aussi des forces illégitimes. Isoler l’ICE comme particulièrement problématique peut être une stratégie efficace, mais elle comporte des limites. Cependant, ça peut aussi galvaniser une confrontation de masse dans la rue, où les gens auront de nombreuses occasions d’utiliser leur position professionnelle pour perturber l’ICE. On a vu des infirmières, des enseignants, des travailleurs de crèche, des entraîneurs sportifs confronter directement l’ICE, leur refuser l’accès à des bâtiments – ce qui est un droit légal – et réussir à perturber leurs opérations. Beaucoup de personnes ont utilisé leur position dans la sphère de la reproduction sociale pour perturber l’ICE. Ca montre le potentiel de transformer ces « réseaux de réponse rapide » en formes nouvelles de solidarité, pouvant constituer la base d’un futur mouvement politique. C’est un potentiel réel, une puissance réelle. C’est un travail essentiel auquel il est urgent que chacun participe.

Andreas Petrossiants : Je voudrais ajouter un petit commentaire sur l’enquête. Une grande partie de mon travail porte sur l’opéraisme et l’autonomie en Italie. Comme on le dit souvent, 68 a duré plus d’une décennie en Italie. Il y a de nombreuses raisons à ça : la composition des luttes, la formation des classes pendant le « miracle économique », la migration interne massive, les contradictions entre les victoires concrètes du mouvement ouvrier et une économie en contraction, etc. Mais une autre raison tient au fait que les militants italiens menaient constamment des enquêtes sur eux-mêmes. On sait bien que le l’opéraisme s’est développé à partir de la co-recherche et des enquêtes ouvrières dans les grandes usines du Nord. Ca ne s’est pas arrêté au milieu des années 1960. Dans les années 1970, il existait des centaines, voire des milliers de journaux quotidiens ou hebdomadaires, de fanzines, de projets artistiques et de radios pirates. Tous rendaient constamment compte de l’état des luttes, des tactiques, des stratégies, de ce qui fonctionnait ou non. La poésie et la littérature jouaient un rôle fondamental dans ces projets.
Jasper Bernes : Je me rends compte que je n’ai pas répondu à la question sur la littérature. En tant que situationniste – même si on est censé ne pas se qualifier ainsi – j’ai longtemps cru à l’idée de l’abolition de l’art. Peut-être me suis-je moi-même « aboli » comme artiste, puisque je n’écris plus vraiment de poésie et que j’écris surtout sur le communisme. Mais je suis aujourd’hui moins certain de ça. Je veux que les gens écrivent de la poésie s’ils en ont envie – pendant et après la révolution. Mais je pense aussi que les personnes ayant des compétences créatives ou esthétiques peuvent les mettre au service d’usages pratiques. Il y a une dimension poétique dans la propagande et l’agitation révolutionnaires, et les poètes et écrivains pourraient y consacrer une partie de leur énergie.

Je crois aussi profondément que le communisme constitue une forme de libération esthétique. Dans une société où chacun peut se développer librement, la capacité d’expression créative serait multipliée par mille. Nous n’avons aucune idée de la forme que pourrait prendre l’art dans de telles conditions. Je crois que le communisme réunira l’art et la vie. Aurons-nous des poètes individuels, ou des formes d’expression rituelle collective comme des fêtes dansantes ? Je ne sais pas. Mais je crois que la poésie porte la promesse d’un bonheur futur qui se réalisera pleinement dans le communisme. Aujourd’hui, la puissance de l’expérience esthétique est étouffée et réservée à un petit nombre. Nous ignorons ce que ça donnerait si tout le monde avait le temps de se développer. Tout le monde ne veut pas devenir musicien, artiste ou poète, mais il y a bien plus de personnes qui le souhaiteraient qu’il n’y en a aujourd’hui qui en ont réellement la possibilité, n’est-ce pas ? Combien de poètes potentiels, magnifiques, ont été empêchés par la pauvreté ? Combien avons-nous perdu de cette richesse ? Le communisme sera, vous savez, un immense poème.

Jasper Bernes vit à Oakland et enseigne au département d’anglais de l’Université de Californie à Berkeley. Contributeur régulier à la rubrique Field Notes du Brooklyn Rail, il est l’auteur de L’Avenir de la révolution : Horizons communistes, de la Commune de Paris au soulèvement George Floyd (La Tempête, 2026) et de The Work of Art in the Age of Deindustrialization (Stanford Univ. Press, 2019), ainsi que de deux recueils de poésie : We Are Nothing and So Can You (Commune Editions, 2015) et Starsdown (In Girum Imus Nocte et Consumimur Igni, 2007).

M. E. O’Brien est l’autrice de deux livres : Abolir la famille. Capitalisme et communisation du soin (La Tempête, 2023) et, en coécriture, du roman spéculatif intitulé Tout pour tout le monde : Histoire orale de la Commune de New York, 2052-2072 (Argyll éditions, 2024). Elle est corédactrice de Pinko, un magazine consacré au communisme gay. Son travail sur l’abolition de la famille a été traduit en chinois, allemand, grec, français, espagnol, catalan et turc. Auparavant, O’Brien a coordonné le New York City Trans Oral History Project et travaillé dans l’activisme et les services liés au VIH et au sida. Elle a obtenu son doctorat (PhD) à NYU, où elle a étudié la manière dont le capitalisme a façonné les mouvements sociaux LGBTQ à New York. Elle exerce comme psychothérapeute, est travailleuse sociale clinicienne et est en formation comme psychanalyste.

Andreas Petrossiants est écrivain et éditeur, vivant à New York. Ses textes ont été publiés dans Social Text, New York Review of Architecture, Lux Magazine, The New Inquiry, AJ+ Subtext, Bookforum.com, Frieze, Roar Magazine, ainsi que sur les blogs de Verso et de Historical Materialism, et dans e-flux journal, où il est rédacteur associé. Il est doctorant (PhD candidate) en performance studies à NYU, où il travaille sur les luttes liées à la circulation du point de vue de l’environnement urbain et des mouvements de locataires.

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