Enfants, école, travail, ville

Cartographie d’une canicule politique
Francesco Demitry

paru dans lundimatin#528, le 25 juillet 2026

Après trois vagues caniculaires, des chasses aux ventilateurs et des débats sur la clim’, force est de constater que nous ne savons pas bien quoi faire de nos suffocations. Francesco Demitry pense qu’il est grand temps que nous repensions de fond en comble l’organisation capitaliste de la ville, c’est-à-dire trouver les moyens de la penser autant que de la défaire.

L’école n’est pas un contenant neutre : c’est une société de corps, d’air, de sons, de rythmes, de chaises, de fenêtres, de temps, de désirs et de fatigues. Lorsque l’air devient irrespirable et que la chaleur bloque l’attention, on n’assiste pas à un accident extérieur à l’école ; on découvre plutôt que l’école n’existe que dans une écologie de relations qui la rend possible ou impossible, vivable ou invivable. Toute réalité vit de connexions, de contagion, d’imitation, de coexistence. Ici, la contagion n’est pas seulement biologique : elle est urbaine, politique, institutionnelle. La canicule se propage comme se propage une mauvaise organisation sociale. La souffrance n’est jamais seulement individuelle : elle est déjà une forme de la ville.

Les lieux de travail sont ainsi une société fragile. Simondon nous dirait de penser le présent non comme un bloc, mais comme un équilibre précaire entre environnement et individuation. Par exemple, une classe scolaire, en ce sens, n’est pas faite seulement d’élèves et d’enseignants ; elle est faite d’humidité, de ventilation, de différences de hauteur et de circulation de l’air, de temps d’exposition, de murs et de vitrages, d’attention qui se consume, de corps différents qui ne réagissent pas de la même manière. La chaleur ne frappe pas tout le monde de façon égale. Elle frappe davantage celles et ceux qui vivent dans des logements déjà surchauffés, qui ont moins accès à des espaces frais, qui ne peuvent pas se permettre la climatisation, qui arrivent sur leur lieu de travail après un trajet long et épuisant, qui ont des problèmes de santé, qui souffrent davantage de la déshydratation, qui ne peuvent pas s’offrir une ville-vitrine où le bien-être climatique serait privatisé. Les lieux de travail deviennent ainsi l’endroit où se rendent visibles les inégalités thermiques de la ville.

Lefebvre soutenait que l’espace n’est pas un contenant vide, mais un produit social. Paris ne subit pas la chaleur comme une victime innocente ; elle la renvoie amplifiée par des siècles d’urbanisation orientée vers la rente, la valeur d’échange, la centralité des circulations et la subordination de l’habiter. La ville apparaît comme un tissu de signes, d’itinéraires, de vitrines, de flux, d’immeubles, de temps compressés, et elle est aussi séparation : fragmentation de la vie quotidienne en travail, transport, vie privée, temps libre ; dissociation des sens ; réduction de la participation au spectacle. Dans un tel contexte, la canicule n’est pas un accident, mais la vérité thermique de la ville spectaculaire. La ville qui organise tout en fonction de la consommation, de la rente et de la vitesse est la même ville qui n’organise rien pour la survie commune. Le droit à la ville, alors, ne peut plus se limiter à l’accès aux services ou à la mobilité : il doit devenir droit à une température vivable, au souffle, à l’ombre, à l’eau, au temps non brisé.

Ce point est crucial : l’organisation qui manque à Paris n’est pas une absence technique, mais un choix politique. La ville est très bien organisée pour le capital, pour la valorisation immobilière, pour le tourisme, pour la circulation des marchandises, pour la séparation entre quartiers plus protégés et quartiers plus exposés. Elle est désorganisée seulement par rapport à la vie. C’est précisément cet écart qu’il faut mettre à nu. L’école, exemple concret, est laissée seule parce qu’elle ne produit pas de profit direct, ou parce que son profit est différé, abstrait, comptabilisé en termes de force de travail future. Le corps de l’enfance, en revanche, ne se laisse pas différer : il sent immédiatement. Et en sentant immédiatement, il démasque le mensonge du temps administratif avec lequel l’État et le marché gouvernent leurs priorités. On peut remettre à plus tard une rénovation, reporter une dépense, adapter un calendrier, mais on ne peut pas reporter la surchauffe d’une salle de classe où l’on travaille et où l’on apprend.

L’écologie, pour Gorz, n’est pas une branche de la technique ou de l’économie, mais une critique radicale des rapports sociaux de production et de la manière dont la société exploite les limites de la nature. Il n’y a pas de solution écologique sans transformation des moyens de production et sans critique des structures coercitives. Dans une situation comme celle d’aujourd’hui, cela signifie qu’il ne suffit pas de distribuer des conseils individuels, ni de demander aux enseignants et aux familles de faire attention. Ce serait l’équivalent contemporain d’une idéologie de la responsabilité renvoyée vers le bas : le pouvoir qui produit le problème s’absout en invitant les victimes à s’adapter. Gorz aide à dire l’inverse : si la technologie et les institutions font partie du problème, alors le combat doit toucher la manière dont la ville est construite, financée et gouvernée. Il ne s’agit pas d’ajouter quelques mesures correctives à une machine sociale inchangée ; il s’agit de changer de machine.

Guattari dirait que la chaleur est environnementale, parce qu’elle agresse les écosystèmes urbains et rend visible l’effondrement de la planification ; sociale, parce qu’elle frappe de manière inégale et redistribue le risque selon les lignes de classe ; mentale, parce qu’elle altère la concentration, augmente l’agressivité, affaiblit la capacité à rester ensemble sans se briser. Dans une classe trop chaude, l’attention n’est pas un problème psychologique individuel : c’est un effet matériel de l’environnement. Lorsque la subjectivité s’épuise par excès de chaleur, on obtient une école moins capable de pensée, moins capable de désir, moins capable de conflit fécond. Là où le corps est contraint, la pensée se rétrécit aussi. Et pourtant, il y a un autre élément à prendre en compte, et il a à voir avec ce que suggérait Virilio : la ville contemporaine n’est pas seulement dessinée par l’économie ; elle est gouvernée par la vitesse, par la dromologie, par la pression du temps réel, par l’illusion qu’on peut tout résoudre par une mise à jour instantanée. Dans cet horizon, la chaleur produit une sorte de ralentissement violent qui brise le récit progressiste de la modernité : le corps ne se laisse pas accélérer à l’infini, la matière ne se laisse pas consommer sans résistance, l’école ne peut pas faire semblant d’être un flux immatériel. L’accélération produit cécité, déréalisation, panique, et ces moments nous le montrent clairement. La panique climatique des institutions, c’est exactement cela : la tentative de sauver le principe de l’ordre accéléré sans remettre en cause l’ordre lui-même. On colmate les symptômes, on adoucit la perception, on demande de tenir encore un peu, mais la ville reste la même machine qui produit l’insupportable.

C’est pourquoi le discours sur la chaleur doit aussi être un discours contre la discipline comme forme historique du pouvoir. Illich est fondamental ici : il nous dit en effet que les institutions peuvent dépasser leur limite fonctionnelle et se transformer en dispositifs de capture. L’école, née pour former, peut devenir une structure d’enfermement si elle exige présence, obéissance et performance même lorsque les conditions matérielles rendent cette exigence absurde ou violente. Quand une salle de classe, un couloir, un bâtiment scolaire ne sont pas vivables mais restent obligatoires, l’école révèle son visage coercitif. Le problème n’est donc pas l’exception climatique, mais le fait que l’institution continue d’exiger la normalité là où la normalité s’est déjà effondrée. Cette constatation devrait aussi renverser le sens commun sur le rôle des enseignants. L’idéologie dominante tend toujours à transformer le personnel éducatif en force d’amortissement : ils doivent contenir, rassurer, inventer des solutions, maintenir le décor de la machine. Mais il faut dire que les enseignants ne sont pas les techniciens de la survie d’un système qui les exploite ; ils sont, avec les élèves et les familles, les sujets qui subissent une double violence : celle de la chaleur et celle de l’institution qui refuse de changer. Leur travail ne devrait pas consister en improvisation héroïque sous stress thermique. Il devrait être soutenu par une réorganisation radicale des espaces, des calendriers, des ressources et des priorités. Plus encore : il devrait s’inscrire dans une transformation urbaine plus large, car il n’existe pas d’école vivable dans une ville invivable.

De là découle le point politique central : la vraie question n’est pas comment résister à la chaleur à l’école, mais qui décide de l’usage du territoire, de l’argent public, de l’énergie, du sol, des arbres, de l’air. Le mythe de la neutralité administrative n’est qu’un artifice. La ville n’est pas un simple ensemble d’infrastructures : c’est une hiérarchie d’accès à la vie. Les quartiers n’ont pas tous la même ombre, les mêmes places, les mêmes cours, la même végétation, la même qualité bâtie, la même capacité à retenir la fraîcheur. L’école, en tant qu’institution publique, devrait corriger ces inégalités ; au contraire, trop souvent, elle les hérite et les normalise. L’espace doit être repensé comme bien commun, et non comme support de la rente. Le langage doit lui aussi changer. Il ne faut plus parler de gérer l’urgence, mais de construire des alliances. Faire alliance signifie ici assumer que la question climatique scolaire ne se résout ni par décret venu d’en haut, ni par la rhétorique du sacrifice individuel. Il faut une coalition concrète entre élèves, familles, enseignants, syndicats, urbanistes, mouvements sociaux, médecins, climatologues, architectes, travailleurs des services publics et habitants des quartiers. Il faut surtout rompre avec l’isolement. Un lieu de travail surchauffé est l’inverse de l’alliance : c’est l’endroit où chacun est laissé seul dans sa souffrance. Une écologie politique de l’alliance, au contraire, fait de la souffrance une preuve matérielle de l’incompatibilité entre la vie et l’organisation en place, et transforme cette incompatibilité en force de mobilisation.

Une ville organisée pour le profit continuera à produire des îlots de répit pour certains et des déserts thermiques pour d’autres. La question est celle de la démarchandisation des conditions de vie. Cela signifie investir publiquement, de manière massive et redistributive, dans la rénovation des bâtiments destinés au travail, dans la désimperméabilisation des sols, dans la réduction de l’asphalte, dans l’ombre, dans l’eau accessible, dans la ventilation naturelle, dans les matériaux adaptés, dans les ouvertures sûres, dans des micro-infrastructures de fraîcheur distribuées selon le besoin et non selon le prix du mètre carré. Cela signifie aussi réduire la centralité du trafic motorisé et repenser le calendrier urbain. Autrement dit : cesser de traiter le lieu de travail comme un lieu séparé de la ville et commencer à traiter la ville comme une école permanente de relation matérielle. Le droit à la ville, je reviens à Lefebvre, n’est pas le droit de consommer la ville : c’est le droit de la produire collectivement. L’expérience de la chaleur restitue la valeur élémentaire de l’habiter : avoir un lieu où le corps peut demeurer sans être puni. En ce sens, le droit à la ville est aussi le droit de ne pas être réduit à de simples passants dans un environnement hostile. Et c’est précisément ici que nous devons être plus sévères : non avec les individus, mais avec le système qui les somme d’endurer l’insupportable. Une ville-panique produit stress, séparation, vitesse sans orientation, exposition sans soin. Mais la panique n’est pas inévitable. Elle peut devenir connaissance. Elle peut contraindre à voir ce que l’habitude cachait : que le climat n’est pas extérieur à la politique, que l’école n’est pas extérieure à la ville, que la ville n’est pas extérieure au capitalisme, et que le capitalisme n’est plus capable de garantir même les conditions minimales de la reproduction sociale.

La canicule fait sauter le mensonge de l’ordre. Et lorsque l’ordre se fissure, il devient possible de penser non seulement à réparer, mais à refonder. Refonder, dans ce cas, signifie prendre au sérieux un mot que la rhétorique institutionnelle vide souvent de son sens : prévention. La vraie prévention n’est pas le conseil individuel donné après coup ; c’est la transformation des conditions matérielles avant que le dommage ne se produise. C’est une action sur la ville, et non un avertissement aux personnes. C’est une manière de dire que les enfants ne doivent pas être les capteurs vivants de l’incompétence urbaine. C’est une manière de dire que l’éducation ne peut pas continuer dans un contexte qui la contredit physiquement. C’est une manière de dire que la reproduction sociale ne peut pas dépendre de la bonté de quelques directeurs, de la créativité de quelques enseignants ou de la patience de quelques familles. Elle doit être garantie comme un droit collectif.

Pour cette raison, au bout du compte, la question posée par la canicule est une question de régime. Elle ne concerne pas seulement les thermomètres ; elle concerne la manière dont une société répartit la valeur entre infrastructures militaires et infrastructures du soin, entre rente immobilière et accès à l’ombre, entre grands événements et vie quotidienne, entre rhétorique verte et justice climatique réelle. Il faut contraindre la ville à changer. La chaleur hors norme à Paris ne doit donc pas être interprétée comme une parenthèse, mais comme la révélation de la fragilité des bâtiments, de la précarité des corps, de la hiérarchie des espaces, de la faiblesse d’un modèle urbain qui a confondu modernité et capacité à accélérer tout, sauf la justice. Nous ne faisons pas face à un déficit de bonne volonté, mais à une forme historique d’organisation qui place le profit avant la vie. Il y a enfin une autre dimension qu’il ne faut pas éluder : le temps de l’enfance. L’école n’est pas seulement un espace, c’est un temps discipliné. Le calendrier, l’horaire, la durée des cours, le découpage des pauses, la sonnerie : tout cela suppose une température de fond, une régularité du monde, une certaine confiance dans le fait que le corps peut rester immobile, apprendre, contenir son attention, métaboliser l’ordre. La canicule brise cette confiance. L’enfance, qu’on présente toujours comme le lieu de la plasticité et de l’adaptation, se trouve alors exposée à son contraire : ce n’est pas l’adaptabilité qui manque, c’est le monde qui est construit contre sa soutenabilité. Ceux qui parlent de s’« habituer » à la chaleur demandent en réalité aux enfants d’intérioriser un échec collectif. C’est une pédagogie de la résignation déguisée en maturité.

Dans cette perspective, le discours sur la chaleur est inséparable d’une critique de l’idéologie de la responsabilité individuelle. Le capitalisme contemporain produit des sujets qui se sentent toujours en défaut par rapport à des problèmes qu’ils n’ont pas créés : on n’est pas assez équipé, pas assez flexible, pas assez résilient, pas assez prudent. À l’école, cette logique devient particulièrement odieuse, parce qu’elle s’insinue dans la relation éducative elle-même. L’adulte doit gérer la chaleur, l’enfant doit apprendre à résister, la famille doit s’organiser, l’école doit faire ce qu’elle peut. Dans ce lexique, la puissance du pouvoir tient précisément à déplacer la faute vers les corps gouvernés. Or la chaleur n’est pas un échec moral des individus ; c’est une conséquence matérielle d’un ordre social qui a rendu le climat coûteux en l’externalisant. La question est donc de classe, au sens le plus direct : qui peut fuir dans une maison fraîche, qui peut acheter du soulagement, qui peut télétravailler, qui peut se déplacer, et qui reste dans un bâtiment public surchauffé ? La canicule rend visible la structure de classe de l’air. En ce sens, parler d’école, c’est aussi parler de reproduction sociale. L’école garde, sélectionne, consume, distribue et forme la force de travail future. Mais elle le fait aujourd’hui dans un contexte où la reproduction elle-même est menacée. La famille doit adapter ses horaires et ses soins ; les parents doivent composer avec le travail ; les enseignants doivent se transformer en médiateurs climatiques ; les enfants doivent rester, écouter, boire, supporter. Tout cela révèle que la ville a fait porter les coûts de sa propre forme sur les épaules de celles et ceux qui ne décident de rien. Une réflexion de gauche ne peut partir que de là : la question climatique est une question de socialisation des coûts et de privatisation des bénéfices. Les températures extrêmes ne frappent pas en abstrait ; elles frappent des corps déjà situés dans des rapports de pouvoir.

Pour cette raison, les lieux de travail doivent être pensés comme un bien commun climatique. Non pas au sens rhétorique d’un vert de carte postale, mais au sens infrastructurel et politique du terme. Ils ne doivent pas être abandonnés à l’autonomie individuelle de la direction ni à la bonne volonté de ceux qui y travaillent ou y étudient ; il faut des ressources, de l’entretien, de la planification, une coordination avec le quartier, une articulation avec le système de transport, avec le végétal urbain, avec l’eau publique, avec les centres de santé. Chaque lieu de travail est un nœud dans le réseau d’un quartier, et non une île séparée. Si le quartier est asphalté, sans ombre, avec peu d’accès à l’eau et avec des bâtiments pensés pour dissiper la chaleur seulement en théorie, l’école héritera de cette hostilité. En ce sens, l’institution éducative peut devenir le point à partir duquel repenser toute la ville, non seulement parce qu’elle concentre les corps les plus vulnérables, mais parce qu’elle rend visible la possibilité d’un autre usage de l’espace. Les cours de récréation, lorsqu’il y en a sur le lieu de travail, ne sont pas un simple espace récréatif : ce sont des habitats. L’ombre d’un arbre, le chant des oiseaux, la qualité du sol, la présence de l’eau, la porosité des matériaux, tout cela compose la possibilité d’être ensemble. La crise climatique urbaine est aussi une crise des alliances du quotidien. Si la ville perd ses liens écologiques minimaux, elle perd aussi sa capacité à faire croître des sujets non dévastés.

Ici aussi, l’idée de résilience doit être critiquée. La résilience, telle qu’elle est souvent utilisée par les institutions, est un dispositif moral : elle invite les plus faibles à supporter la crise sans modifier la structure qui la produit. C’est le nom noble de la résignation. Il faut aller ailleurs : non pas mieux résister à l’intérieur du dommage, mais changer le dispositif du dommage. Il ne faut pas être plus résilient qu’une ville mal construite ; il faut exiger une ville qui ne demande pas la résilience comme prix de l’habitabilité. Il ne faut pas apprendre aux enfants à devenir de petits professionnels de l’endurance à l’effondrement ; il faut réduire l’effondrement. Cela implique une politique des priorités : moins d’argent pour ce qui accroît la puissance du capital, plus pour ce qui accroît la puissance de vie. Moins de monumentalisation du prestige, plus d’entretien du soin. Moins d’esthétique de l’événement, plus d’infrastructure du quotidien. Si l’on prend cette orientation au sérieux, il faut alors relancer une critique de l’ensemble de la métropole néolibérale. Car l’école, par exemple, concentre de nombreuses contradictions : elle est publique mais souvent sous-dotée ; elle est centrale dans la reproduction sociale mais traitée comme un coût ; elle doit être inclusive mais demeure installée dans des bâtiments exclusifs pour le froid et hostiles à la chaleur ; elle doit former à la citoyenneté mais s’insère dans un territoire qui empêche souvent jusqu’à l’accès aux formes élémentaires de confort collectif. La ville qui exalte la compétition et la rente ne peut pas produire spontanément des écoles vivables. Elle ne le fera que sous pression politique, seulement si les sujets touchés organisent une force capable d’imposer une autre échelle de priorités. C’est pourquoi le problème de la canicule peut devenir un problème de lutte. Non pas une lutte symbolique, mais une lutte pour le budget, pour les marchés publics, pour la planification urbaine, pour le sol, pour le végétal, pour les transports, pour les temps de vie. Dans une ville vraiment différente, les écoles seraient parmi les premiers lieux à repenser. Elles ne seraient pas de petites forteresses thermiquement inadéquates, mais des postes publics de fraîcheur, de sociabilité non marchande, de distribution du soulagement. Leurs cours seraient ombragées et perméables ; leurs murs pensés pour respirer ; leurs fenêtres conçues pour les climats à venir ; leurs accès intégrés à des parcours piétons et cyclables protégés ; leurs journées ouvertes à des pratiques collectives avec le quartier. Ce n’est pas un rêve neutre ou technocratique. C’est un choix de civilisation, c’est-à-dire un choix sur ceux qui doivent payer le prix de la transformation climatique. Soit ce sont les enfants, les enseignants et les familles, soit ce sont la rente, l’inertie institutionnelle et les hiérarchies urbaines qui ont produit le problème. Il n’existe pas de troisième voie.

Si je dois le dire dans le langage le plus net possible, le problème est le suivant : la ville capitaliste considère la protection comme une marchandise, alors que la vie la considère comme une nécessité. Les deux logiques ne coïncident jamais tout à fait. En été, lorsque la chaleur fait sauter le masque de la normalité, la distance entre elles devient intolérable. L’école, qui devrait être un lieu d’émancipation, se découvre alors dépendante de logiques de marché qui ne la protègent pas. Tout cela n’est pas un thème environnemental isolé, mais le point où écologie, politique et soin se rejoignent. L’enfance, l’école, la ville, le climat et le travail ne sont pas des sphères séparées ; ils forment une seule composition sociale. Quand l’une d’elles s’effondre, les autres en portent le poids. C’est pourquoi la chaleur à Paris est à la fois une question de système scolaire, de système urbain, de capitalisme urbain et de gouvernement de la vie. Si le monde n’est plus fait pour être habité, alors il faut le refaire. Et le refaire signifie choisir son camp : avec la ville qui consume ses enfants ou avec la ville qui reconquiert le droit d’accueillir ses vivants. En définitive, la canicule n’est pas seulement un épisode de malaise : c’est un indice politique. Elle dit que le présent ne supporte pas l’épreuve de la vie. Elle dit que le capitalisme urbain a dépassé sa limite de compatibilité avec les corps. Elle dit que l’école, si elle veut continuer à se dire publique, doit devenir un front de transformation matérielle. Elle dit enfin que la gauche, si elle veut être digne de ce nom, ne peut pas se contenter de défendre l’existant : elle doit exiger une autre manière de produire l’espace, une autre manière de distribuer la chaleur, une autre manière d’être ensemble. Il ne s’agit pas de survivre au monde tel qu’il est, mais de construire une ville où aucun enfant ne doive être laissé à cuire pour faire fonctionner la normalité de quelqu’un d’autre.

Francesco Demitry

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