En direct du Caire. Les ultras font-ils de la politique ?

"Je donne ma vie au foot mais je meurs pour mon pays

Je veux bien sacrifier ma vie pour que finisse le silence

Cette révolution est née et elle ne peut plus mourir
"

paru dans lundimatin#28, le 20 septembre 2015

Ultras, c’est dans le stade.
Il n’y a rien en dehors du stade qui s’appelle Ultras.

Pourtant, pendant la révolution égyptienne, l’ahlawy (membre du groupe Ultras Red Devils, supporter du club cairote d’Al Ahly) et le zamalkawy (membre des Ultras White Knights, supporter du club de Zamalek, au Caire également) ont vite fait de devenir un symbole de la volonté révolutionnaire qui tentait alors de s’affirmer à Tahrir, un exemple de courage, d’audace et de résistance face à la police.

On a parlé d’un basculement politique des groupes Ultras apparus en 2007 et jusqu’alors considérés majoritairement comme des groupes de jeunes trompant leur désœuvrement dans l’adhésion à un groupe, l’encouragement de leur équipe et l’affrontement avec les équipes rivales haïes par principe. Mais si les média ou l’opinion publique (selon le point de vue dans lequel on se place) furent capables de traiter avec frivolité l’émergence de groupes capables de se réunir et de s’organiser à plus de 5 000, le pouvoir ne s’y trompa pas, qui envoya très vite la police affronter les ultras à l’entrée et à la sortie de chaque match. C’est donc assez logiquement et selon une continuité de pratiques que les ultras se retrouvèrent sur Tahrir pour résister à la répression exercée par la police puis par l’armée. Mais en même temps qu’ils s’illustraient par leur faits d’armes et leur capacité d’organisation, la plupart des ultras refusaient qu’on officialise leur présence, qu’on les identifie en tant que groupe acteur particulier de cette révolution : ils étaient sur Tahrir en tant qu’égyptiens, point.

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Logo UWK

Depuis 2013 et l’installation durable de l’armée au pouvoir avec la nomination puis l’élection du général Abdel Fattah al Sissi comme président, à cause aussi de la décision de l’Institut Egyptien du Football d’interdire la présence de spectateurs au cours des matchs de foot, les ultras ont bien moins fait parler d’eux, se sont faits silencieux – sans que les rivalités disparaissent, que les hostilités cessent ou que les esprits se désarment. Les évènements du 8 février dernier le démontrent assez. Ce dimanche soir devait signer le retour des supporters dans les stades, puisque l’IEF avait autorisé la présence d’un nombre limité de spectateurs lors de ce match opposant Zamalek à Enbi. Cependant, quelques heures avant le coup d’envoi, les autorités annoncent que l’entrée dans le stade ne nécessite pas de ticket. 10 000 personnes se massent devant l’entrée. Lorsque les portes s’ouvrent, une cohue inévitable se produit : les flics arrosent le couloir d’entrée de gaz lacrymogène ; 19 personnes meurent asphyxiées ou piétinées. Un bon argument pour réinterdire les matchs aux supporters et les maintenir dans l’ombre.

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Logo red devils

En juin, alors que nous nous apprêtons à quitter Le Caire, un petit procès contre les White Knights se prépare : Mortada Mansour, directeur du club de Zamalek accuse une poignée d’entre eux de tentative d’assassinat, et le groupe en général de terrorisme. Après les salafistes et les frères musulmans, le pouvoir en place n’hésite plus à désigner aussi les ultras comme terroristes. Cette opération surprend : comment appeler terroriste un groupe qui se propose d’opérer seulement dans et pour les stades, qui use de la rue et des murs, non pas comme d’un espace public consacré au politique, mais comme lieu d’encouragement de leur équipe, et qui refuse d’apparaître dans tout ce qui pourrait s’apparenter au théâtre de la politique ? Au delà de ces considérations purement stratégiques, la question est plus profonde : les ultras sont-ils une force politique révolutionnaire bien plus qu’une force simplement matérielle de résistance à la police qui les réprime ? Il n’est pas inutile à qui veut les comprendre de se poser la même question que la cour de justice : est-il possible d’imaginer que résister à la police n’ait rien à voir avec un acte politique construit et réfléchi ? Nous prendrons bien sûr plus de liberté que la cour de justice pour répondre à cette question.

Accusation :

Notre liste de preuve de l’engagement politique des ultras zamalkawi et ahlawi, c’est-à-dire si l’on veut bien traduire ces termes, de leur degré d’attention et d’implication en ce qui concerne la vie et la façon dont elle est orientée dans leur pays, puis le monde, commence par une chanson, shams el 7oreya, l’hymne des UWK de 2012.

Un survol rapide de leur participation aux différentes étapes de la révolution nous l’indique aussi :

De nombreux Ultras sont présents dès le début à Tahrir, et ce jusqu’à la chute de Mubarak. Comme tous, ils réclament la tête de Mubarak et la chute du système. Leur présence en masse devient identifiable le 28 janvier 2011, baptisé vendredi de la colère, jour où les policiers sont mis en échec par la résistance des manifestants et remplacés en catastrophe par l’armée. Les Ultras, par leur audace, leur organisation et leurs savoir-faire – car, eux, luttent contre la police depuis 2007 – sont remarqués. Cela est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est leur inflexion de certaines stratégies, leur innovation en termes d’occupation. Pendant les 18 jours se produisent quelques rassemblements sur les ponts reliant Tahrir et la rive Est à l’île de Zamalek, et dans certaines stations de métro allègrement bloquées. La plupart du temps, ces rassemblements sont annoncés et relayés par les pages facebook de groupes Ultras. Un sympathisant des UWK que nous avons croisé s’autorisait à dire que les Ultras avaient été les premiers à penser de tels blocages.

Après la chute de Mubarak, sous le règne du Supreme Council of Army Forces (SCAF), au moment où ont lieu les affrontements les plus violents de toute la période, les Ultras, zamalkawi ou ahlawi, sont souvent en première ligne. Par leurs chansons, leurs tags, leurs pages facebook, ils affirment leur haine du SCAF et leur volonté de le renverser. La plupart des affrontements dont l’enjeu est la reconquête de la place se déroulent dans la rue Mohamed Mahmoud qui débouche sur Tahrir et sépare le quartier de Downtown où habitent plus de jeunes que de familles, de celui de Munira où sont établis tous les ministères importants, dont notamment celui de l’Intérieur. Les murs de cette rue se retrouvent couverts de représentations des martyrs de cette période, Ultras ou non.
Après la victoire de Mohamed Morsi aux élections présidentielles et l’accalmie momentanée qu’elle apporte, c’est-à-dire la désertion des rues, ils disparaissent, s’étant toujours tenus loin du grand jeu des élections.

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L’ACAB des ahlawy

Cependant, l’élément principal de cette liste d’accusation est bien la haine viscérale que la police leur voue et l’énergie qu’elle met ainsi que les autorités à les persécuter – haine qu’évidemment, ils rendent fièrement bien. Ces hostilités, apparues dès 2007, prennent un tour cauchemardesque le 1er février 2012, lors d’un match à Port-Saïd entre l’équipe de la ville soutenue par les Ultras al-Masriin et l’équipe d’al-Ahly. Lors de ce match, les ahlawy présents se font décimer par des Masriin enragés et armés de bouteilles ou de couteaux que la police étrangement tolérante avait laissé passer. Certains Red Devils se font même jeter du haut des gradins. Mais si l’on arrive au terme de cet épisode à 72 morts, ce n’est pas dû aux blessures infligées par les supporters adverses, mais à cause de la bousculade infernale qui eut lieu, côté ahlawy, aux portes du stade soigneusement fermées par des policiers consciencieux avant la fin du match. Il se trouve qu’un mois avant cet événement, les Red Devils s’étaient illustrés par une chanson particulièrement provocante au cours de laquelle ils insultaient le maréchal Hussein Tantawi, chef du SCAF, et tous ces fils de chien qui le suivent, ce qui leur avait valu une interjection véhémente du maréchal : « vous paierez pour cela ! ». Coïncidence ou préméditation, pour les ahlawy, la conclusion a été vite tirée, qui se mirent à accompagner tous leurs graffs d’un ACAB soigné, composèrent un hymne en honneur de leurs martyrs intitulé « council of bastards » et couvrirent les murs de la rue Mohamed Mahmoud des représentations innombrables de leurs martyrs. Les flics et l’armée se sont créés ce jour-là des ennemis à vie.

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Rue Mohamed Mahmoud, l’alignement des martyrs, au milieu, un ahlawy.

Ceci peut-il expliquer le ralliement soudain des Red Devils et des White Knights menés par leurs kapos respectifs aux sittings des places de Rabaa et d’al Nahda en juillet 2013 ? Ces sittings, connus du monde entier parce que l’armée a brusquement décidé de tirer dans le tas de gens assis, étaient organisés par les Frères Musulmans et les salafistes protestant contre la destitution annoncée de Morsi par l’armée. Même sans répondre à notre question, l’on voit se dessiner la ligne constante des Ultras, marqués à vie par les affrontements sanglants avec la police.

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Cette main aux doigts tendus est devenue le symbole de l’opposition au SCAF et au régime ainsi qu’un signe de commémoration envers les martyrs de Port Saïd. Ici, il y a écrit, ceux-ci étaient de précieux Ultras.

Défense :

La défense est bien plus simple à mener, il suffirait de laisser parler un activiste, un de ceux qui ont lancé la manifestation du 25 janvier, avec qui nous discutions en juin lors de cette affaire :

« Les Ultras n’ont aucun sens stratégique ni aucun sens de la conservation. S’il y a eu autant de morts parmi eux, c’est qu’ils ont toujours eu la même tactique : foncer dans le tas en montrant leur poitrine. Ils sont courageux, et même peut-être plus que moi, mais ils ne sont pas malins. Ils se font manipuler par leurs kapos avec lesquels il est impossible de discuter. J’ai tenté une fois de discuter avec Sayed Mouchagb des UWK lorsqu’il les menait tous depuis la rue Mohamed Mahmoud jusqu’au ministère de la police, c’était au moment de la première manifestation dans cette rue, celle qui a rouvert les hostilités contre le SCAF. Je voulais l’arrêter en lui disant qu’il allait y avoir trop de morts. Il n’a rien voulu entendre. Leur marche fut sanglante. En 2013, lorsque Sayed Mouchagb fricote avec les salafistes, voilà qu’on trouve des zamalkawi sur la place d’al-Nahda. Ils n’ont aucune revendication politique, seulement un culte de l’action subversive et plutôt virile. »

Effectivement, les Ultras n’ont pas de voix – leur éthique leur interdit de parler d’eux, encore moins dans la presse –, ils n’ont que des pratiques. Ils peuvent bien conquérir la rue, à moins d’être l’un des leurs, l’on ne saura jamais pourquoi ni même comment s’y joindre.

La question est complexe. Dans les éléments rassemblés par l’accusation, une ligne véritable est difficile à dégager si ce n’est un conflit historique avec les autorités et une demande nécessairement corollaire de liberté. Au contraire, le point de vue de l’activiste, quoique totalement résigné, peut paraître sensé. Cependant, doit-on y sacrifier alors que l’on sait maintenant que, parmi le silence, les Ultras furent les seuls à s’élever de nouveau en 2013 contre le SCAF, même si cela impliquait de se mêler aux salafistes ?

Dans cette indétermination structurale – rappelons que l’identité d’un Ultra est toujours double, il est Ultra et lui-même –, lundimatin a décidé de faire parler l’accusé. L’interview exclusive d’un White Knight de Zamalek vous sera livrée la semaine prochaine.

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Rue Mohamed Mahmoud, au milieu, un dessin du plus jeune martyr de Port Saïd, Anis, devenu un symbole (cf. les pages facebook al shahid Anis).

Texte et traduction de l’hymne des Ultras White Knights :

شمس الحرية
Soleil de la liberté

غنى الحرية دي أجمل غنوة في الوجود
شمس الحرية اتولدت ولا يمكن تموت
فارس عقليته مقاومة وحياته الصمود
غنى وغدى المستحيل كل أماله الحرية
وسط السلمة كان دليل صحى شمس المصرية
ولع فلام... يمحى الظلام
ينشر حرية... يسقط النظام

الكورة حياتي لكن للبلادي أموت
وأفديها بعمري راح زمن السكوت
دي الثورة إتولدت ولا يمكن تموت
فارس عايش للنضال كل سلاحه العقلية
ثابت حافر في الخبال خطوة أرض الحرية
ثورة ونضال... أسلوب حياة
جزء في عقليتى... مفهموش الطغاة

قالوا شرطة في خدمة شعب كنا احنا العبيد
قتلونا وكتموا في صوتنا بالنار والحديد
جهلة والقمع حياتهم وخيالهم مريض
إقتل وإسجن إيه الجديد ... إبني سجونك عليها
مهد الثورة في العقول انسى بظلمك تمحيها
تضرب في الغاز... تضرب رصاص
جيانا من موت مبقاش بيخاف خلاص
وفي كل مكان في بلادى سامع صوت شهيد

بحياته يكتب غنوة للفجر الجديد
حرية وجوة بلادنا هنعيش عبيد
بين الثورة والكفاح دم شهيد الحرية
يكتب لبلاد النجاح... يحرق سور القمعية
ينهى الفساد مهما يكون الزمان
نكتب بيدنا تريخ اغلى الاوطان




Chante cette liberté qui est la chose la plus belle parmi tout ce qui existe

Le soleil de la liberté est né et il ne peut plus mourir

L’esprit du White Knight c’est la résistance, leur vie, la persistance

Il chante et accomplit l’impossible parce que tous ses espoirs sont dans la liberté

Dans l’obscurité, on a trouvé ce qu’il fallait pour que reparaisse le soleil de l’Egypte

Allume une flamme et efface les ténèbres

Crie la liberté pour que tombe le régime


Je donne ma vie au foot mais je meurs pour mon pays

Je veux bien sacrifier ma vie pour que finisse le silence

Cette révolution est née et elle ne peut plus mourir

Les WK passent leur vie à combattre avec pour seule arme leur esprit


On a la révolution et le combat comme style de vie

C’est une partie de notre esprit, c’est ce que nos tyrans ne comprennent pas


La police, dans son soi-disant service du peuple, a dit que nous étions des esclaves

Par le feu et le fer, elle nous a tués et a étouffé nos voix

Elle ne connaît que l’oppression et l’ignorance, et son imagination est malade

Tue tout ce qui est nouveau, et construis tes prisons au-dessus de nos cadavres

Le berceau de la révolution réside en nos esprits, effacez-y l’ombre et oubliez la

Frappe au milieu du gaz et des balles

Nous irons jusqu’à mourir, nous n’avons plus aucune peur

Et dans tout le pays, résonne la voix des martyrs !


Par sa vie, il écrit une chanson pour qu’une aube nouvelle ait lieu

Nous voulons la liberté mais dans notre pays, nous vivrons comme des esclaves

La distance qui sépare la révolution du combat pour elle est comblée par les martyrs de la liberté

Il dessine le combat pour le pays et brûle le mur de la répression

Il détruit la corruption qui n’a pas toujours existé

De notre main s’écrit l’histoire si chère des nations.

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