Dreyfus à Tarnac - Réflexions sur l’affaire

Par Ivan Segré (chercheur associé au LAAA)

paru dans lundimatin#86, le 19 décembre 2016

« Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État ! »

 Emile Zola ; J’accuse

 Résumons l’affaire. Nous sommes sous la IIIe République, à la fin du XIXe siècle, et entre la France et l’Allemagne, la tension est palpable. La guerre de 1870 est dans les mémoires et c’est l’heure du partage de l’Afrique. C’est alors qu’un fait d’espionnage au profit de l’Allemagne est découvert au sein de l’état-major de l’armée française. Le commandant du Paty de Clam mène l’enquête. Ses soupçons se portent rapidement sur le capitaine Dreyfus, un juif, le premier juif à avoir intégré l’état-major de l’armée. Le commandant en est bientôt convaincu, ce juif est un traître. Pour preuve, un bordereau dont l’écriture pourrait être celle du capitaine.

 Un acte de trahison, un écrit, un juif et une conviction inébranlable, celle du commandant du Paty de Clam, convaincu de la culpabilité de Dreyfus, qui ne peut être que l’auteur du bordereau, preuve de sa trahison.

 Que le juif soit le coupable, c’est une vérité que le commandant ne peut pas mettre en doute, et la hiérarchie militaire lui emboîte le pas. Faut-il des preuves ? On les invente. Faut-il falsifier des documents ? On les falsifie. Faut-il employer tous les moyens ? On les emploie tous. Dreyfus est condamné à la prison à perpétuité. Peu importe que deux procès successifs soient une parodie de justice, l’essentiel est que la vérité soit sauve : l’auteur de la trahison est le juif Dreyfus, et non le commandant Esterhazy. (Esterhazy, c’est un nom d’une inquiétante étrangeté : on y entend « Esther », la mystique princesse juive, et « azi », où rôde l’avenir d’un « n ». Mais laissons la cabale de côté). Le commandant Esterhazy est le véritable auteur du bordereau, le véritable traître. Toutefois, comme le juif Dreyfus est coupable, il faut bien que le commandant Esterhazy soit innocent. Il est donc acquitté à l’unanimité par le tribunal militaire qui avait auparavant condamné le juif. La vérité, alors, éclate nue : ce n’est pas un fait d’espionnage qu’on juge, c’est l’innocence ou la culpabilité d’un juif. Et le juif est coupable.

 Theodor Herzl, qui couvrait l’affaire pour un journal autrichien, en conclut que, si la raison d’Etat juge le juif coupable et le traître innocent, la seule chance pour un juif de paraître innocent aux yeux d’une raison d’Etat, c’est que la raison d’Etat soit elle-même juive. Lui vint alors à l’idée de créer un Etat juif.

 Emile Zola comprit aussi bien que Herzl ce que la condamnation de Dreyfus et l’acquittement d’Esterhazy signifiaient en termes de vérité nue, mais il en tira une autre leçon : plutôt que l’impérative création d’un Etat juif, l’impérative victoire de la vérité dreyfusarde sur la raison d’Etat. Le 13 janvier 1898, il publie en première page du journal L’Aurore une lettre ouverte au président de la République Félix Faure, intitulée « J’accuse » : « Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ? ». Zola est condamné pour diffamation à un an de prison ferme. Il choisit l’exil. Un nouveau président est élu un an plus tard et Zola revient en France. Mais il meurt avant que l’affaire n’ait trouvé une issue, dans son appartement parisien, le 5 octobre 1902 : gazé. Est-ce le fait d’un accident ou d’une malveillance ? On s’interroge jusqu’à ce jour.

 L’affaire s’achève en 1906 avec la réhabilitation du capitaine Dreyfus, enfin déclaré innocent par la justice. Mais le jour du transfert des cendres de Zola au Panthéon, deux ans plus tard, on lui tire dessus. Il est blessé. Son agresseur, un journaliste du Gaulois, est arrêté, jugé et acquitté. Si Dreyfus a finalement été déclaré innocent, lui tirer dessus n’est cependant pas un crime. Tel est l’épilogue de l’affaire. On songe à l’Homo sacer de Giorgio Agamben. Le trio que forment le juif Dreyfus, l’écrivain Zola et le journal antidreyfusard Le Gaulois, nous n’avons pas fini, en effet, de le méditer.

...

 Un acte de trahison, un écrit mystérieux, ses auteurs présumés, « les machinations les plus saugrenues et les plus coupables » de divers commandants... L’affaire Tarnac n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus. Nous sommes sur la piste d’une invariance, mystique sur un versant, mystificatrice sur un autre. Et il s’agit d’en apprécier le tranchant. Zola, lui, alertait le président de l’époque, et incidemment l’opinion publique, sur la nature explosive des choses : « quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle ».

 Dans le cas de l’affaire Tarnac, l’acte de trahison est le sabotage d’une voie ferrée en vue d’immobiliser un train chargé de déchets nucléaires en partance vers l’Allemagne. Les « terroristes » souhaitaient, de manière pacifique et sans nuire au transport des gens, attirer l’attention de tous, et notamment des autorités, sur la dangerosité de l’énergie nucléaire, sur les risques que posent sa production, son usage et ses déchets. Parce que certaines déficiences du circuit nucléaire, c’est comme quand on enferme la vérité sous terre : « elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle ».

 Les « terroristes » en question nous appelant à réfléchir, réfléchissons. Au regard des énergies fossiles, le nucléaire est-il le symbole de la puissance visionnaire de la France, qui a su construire son indépendance énergétique sur la base d’un procédé inépuisable ne contribuant pas au réchauffement climatique ? Certains le soutiennent, et leur conviction est raisonnablement argumentée et documentée. D’autres, à l’inverse, considèrent que poursuivre la politique nucléaire serait le fait d’un conservatisme aveugle et dangereux, l’avenir étant voué aux énergies renouvelables et l’état du circuit nucléaire français, depuis la production d’énergie jusqu’au traitement des déchets, étant à plus ou moins court terme une menace pour la vie et l’environnement de millions de gens, français, belges, allemands, suisses, italiens, etc. Et leur conviction est tout aussi raisonnablement argumentée et documentée.

 Il y a donc d’un côté ceux qui pensent qu’il est impératif de rénover le circuit nucléaire, afin de poursuivre et développer cette formidable énergie non polluante, un fleuron de l’industrie française ; de l’autre, ceux qui pensent qu’il est absurde de dépenser des dizaines de milliards dans la rénovation du circuit nucléaire alors que l’avenir appartient aux énergies renouvelables, rigoureusement écologiques : le soleil, le vent, le recyclage des déchets, la démocratisation des sources d’énergie, la communication horizontale, etc.

 Quoi qu’on pense de l’orientation à prendre, la rénovation de l’industrie nucléaire ou une transition volontariste vers les énergies renouvelables, les « terroristes » voyaient juste : le circuit nucléaire français ne peut pas continuer à fonctionner ainsi. Ou bien on y investit des dizaines de milliards pour le rénover et le sécuriser, ou bien on passe à autre chose.

 Le sabotage incriminé dans l’affaire Tarnac est donc un acte civique, sinon dans sa lettre, dans son esprit, et sa vocation était de servir la sécurité des français comme celle des allemands, les accidents nucléaires ignorant les frontières. C’est toute la différence avec le fait d’espionnage commis par Esterhazy, qui travaillait pour le compte de la raison d’Etat allemande, au détriment de la raison d’Etat française. Des esprits civiques d’une part ; un bandit sans foi ni loi d’autre part. C’est donc à cet endroit que butte l’analogie : on impute aux inculpés de Tarnac, sur la base d’un faisceau d’indices matériels abracadabrants, un acte civique, pacifique et internationaliste, quand on imputait à Dreyfus, sur la base d’un faisceau d’indices matériels non moins abracadabrants, un acte incivique, belliqueux et nationaliste.

...

 Les auteurs du sabotage, quels qu’ils soient, français ou allemands, anarchistes ou écologistes, souhaitaient tirer la sonnette d’alarme. La vaste opération de police qui s’en est suivie, puis l’interminable imbroglio judiciaire, auront permis aux autorités républicaines de poser le problème en des termes très différents : en lieu et place de la menace nucléaire, la menace terroriste. On ignorait qui avait commis le sabotage, mais on tenait une piste prometteuse : L’insurrection qui vient. Ne restait plus qu’à mettre en œuvre « les machinations les plus saugrenues et les plus coupables ». Le temps a passé depuis et les termes du problème sont fixés, inamovibles à souhait. Les hommes sans foi ni loi de Daesh les ont cadenassés pour longtemps.

 Aux primaires de la Droite, l’exercice de la démocratie aura été exemplaire, nous dit-on. Des candidats débattent, des citoyens votent. On n’assista pas à une guerre de conquête où tous les coups sont permis, on défendit démocratiquement des idées. Il ne manquait que les petits fours et la coupe de champagne : un premier candidat propose d’économiser un milliard en supprimant tant et tant de postes de fonctionnaire ; un second propose d’économiser un second milliard en baissant les impôts sur les entreprises ainsi que les allocations versées aux chômeurs, de manière à relancer la croissance économique ; un troisième suggère d’économiser un troisième milliard en privatisant certains biens publics ; un quatrième propose d’abolir la durée légale du travail et d’imposer un service civil d’été aux enseignants ; etc. Le débat d’idées est haletant et les français « de Droite » élisent finalement l’un des candidats, celui dont les calculs d’apothicaires et la fermeté affichée à l’encontre de la menace terroriste, qu’elle soit sociale ou islamiste, auront paru les plus sûrs.

 Les primaires de la Gauche s’organisent. On s’attend à un semblable débat d’idées : comment économiser un milliard ici ou là ? Comment renforcer notre arsenal policier face à la menace terroriste ? Que faire des femmes qui viennent voilées à la plage ? Et des manifestants qui viennent voilés aux manifestations ? On n’y évoquera pas davantage, en revanche, la question nucléaire. On est un candidat présidentiable quand on se donne pour objectif prioritaire de réduire le budget de l’Etat et de surveiller les musulmans, les syndicalistes et tous les gens un peu trop politisés, et incidemment qu’on laisse de côté le dossier nucléaire, affaire de gestion tactique au jour le jour et non de vision stratégique à long terme.

 Il semble que Jean-Luc Mélenchon ait l’intention de jouer le rôle du saboteur dans la belle assemblée des candidats de Gauche et de Droite : il veut faire de la transition énergétique une question prioritaire et libérer les syndicalistes emprisonnés. Il va donc lui falloir raisonner autrement : non plus restreindre le budget de l’Etat et s’aligner sur les intérêts du capital financier, mais investir dans l’avenir. Que Mélenchon ose se rendre sur une plage niçoise dans le plus simple appareil, mais néanmoins revêtu d’un burkini, pour y lire L’insurrection qui vient, comme Zola écrivit son « J’accuse », et il sera peut-être en mesure de prétendre qu’on dise de lui : ecce homo.

...

 Hormis la différence entre un acte de sabotage lumineux - paraît-il revendiqué par quelques activistes écologistes allemands, mécontents de voir se diriger vers leur pays des déchets nucléaires français – et un obscur fait d’espionnage au profit d’une raison d’Etat adverse, l’analogie entre les deux affaires, Tarnac et Dreyfus, est frappante : un écrit coupable, un auteur présumé et l’inébranlable conviction d’un commandant zélé.

 Dans le cas de l’affaire Dreyfus, l’écrit coupable est le bordereau, l’auteur présumé Dreyfus. Dans le cas de l’affaire Tarnac, l’écrit coupable est L’insurrection qui vient et les inculpés sont ses auteurs présumés (des membres présumés du Comité invisible). Mais la différence ressurgit aussitôt, et l’analogie y butte de nouveau : l’écrit, dans le cas de l’affaire Dreyfus, est un obscur fait d’espionnage attribué à tort à un juif ; dans le cas de l’affaire Tarnac, c’est un texte rare s’évertuant à nommer la « vraie vie », insoumise à la raison d’Etat, à son langage, à ses visions - texte qu’on attribue à tort ou à raison aux inculpés.

 Qu’on se tourne vers l’acte de sabotage ou vers la lettre de L’insurrection qui vient, il est donc question d’une lumière, d’une intelligence, d’une lucidité, et précisément de celle qui manque si cruellement aux inquisiteurs. C’est toute la différence avec l’affaire Dreyfus, où les actes et les écrits d’Esterhazy sont à l’image de la raison d’Etat : sans foi ni loi - et sans avenir, sinon celui d’une vérité qu’on enferme sous terre, d’où elle finira par ressortir, explosive. (Guerre de 14-18 ; Nazisme ; Hiroshima ; Tchernobyl ; …).

 Et cependant, l’analogie tient. Car nous savons pertinemment que Dreyfus n’est pas coupable d’être l’auteur du bordereau, il est coupable d’être fidèle à un texte hébreu. Et à cette lumière, celle de l’esprit, l’analogie entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Tarnac est si frappante que bien des « assis » en tomberaient de leur carrosse, s’ils comprenaient de quoi nous parlons. Mais en effet, pour eux, c’est de l’hébreu. Aussi, essayons en arabe :

 « La miséricorde de Dieu est proche des bel-agissants. C’est Lui qui envoie les vents annonciateurs dans l’imminence de Sa miséricorde, si bien qu’une fois chargés de lourds nuages, Nous en poussions l’un vers un terrain mort, où Nous faisons descendre l’eau. Grâce à elle, Nous faisons sortir de tous les fruits. Ainsi ferons-Nous sortir les morts. – Peut-être allez-vous méditer.[1] »

 

[1] Le Coran. Sourate, 7, v. 56-57, traduction Jacques Berque

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