L’esthétisation du politique que prophétisait Benjamin dès 1936 est plus que jamais d’actualité lorsque l’on s’intéresse encore aux mascarades offertes par la scène politique internationale. De l’hypermédiatisation du défilé militaire organisé par Xi Jinping pour commémorer la fin de la Seconde Guerre mondiale à la visite de Donald Trump en Angleterre ce mercredi, les petits chefs font le show. Plus besoin de cinéastes officiels à la Leni Riefenstahl, les grandes nations peuvent désormais compter sur les images grandioses diffusées sur les télévisions et streams du monde entier.
Rappelons d’abord cette rencontre lunaire entre Trump et Kim Jong-un en juin 2018 à Singapour lors de laquelle le président américain avait ni plus ni moins fait monter un trailer digne des plus gros nanars de SF à destination du « dirigeant suprême », à base de séquences libres de droit ultra kitsch (grands espaces américains, images satellites de la surface de la Terre, femme batifolant dans un champ de blé, enfants souriant…) et de slogans-clichés grandiloquents (« the past doesnt have to be the future » ; « out of the darkness can come the light, and the light of hope can burn right » ; « two leaders : one destiny » ; « what if can history be changed ? »…). Le film de quatre minutes se présente comme la bande-annonce de l’Histoire la veille d’un grand soir sinistre « featuring Donald Trump and Chairman Kim Jung-Un » où les deux protagonistes-maîtres du monde se trouvent face à dilemme : répéter les erreurs du passé ou cheminer vers un avenir radieux… Impossible de ne pas penser à Greenberg ici, qui écrivait déjà en 1939 : « Le kitsch est mécanique et fonctionne par formules. Le kitsch est une expérience par procuration et donne des sensations factices [1]. ». Le film, sobrement intitulé A Story of Opportunity, commence par citer une boîte de prod imaginaire, la « Destiny Pictures Production », mais a évidemment été réalisé par le Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche (NSC). Largement ridiculisé dans les médias, le navet a fait l’objet d’un makeover par le New York Times qui a largement contribué à en assurer la promotion. La disproportion des moyens et des fins – l’une des caractéristiques principales du kitsch – à savoir la disconvenance entre l’enjeu (sauver le monde) et la légèreté du trailer est remarquable ici. Le mini film se donne aussi sous la forme d’un gadget, ce petit objet de curiosité pas franchement indispensable mais qui séduit davantage par son incongruité. D’ailleurs, le sommet de Singapour lui-même fut un coup d’esbrouffe, puisque tous les simili accords et les documents signés ne menèrent à rien. Voilà encore une propriété du kitsch : quelque part entre l’accessoire et l’inopportun, il est toujours à côté de la plaque, mais non sans produire son petit effet.
On pourrait peut-être en rire si le kitsch n’était pas historiquement et peut-être même intrinsèquement le pendant esthétique du fascisme. Rappelons les mots cyniques de Mussolini (« fascisme dit avant tout beauté ») qui expriment bien quelque chose de la pulsion scopique du fascisme pour le monumentalisme et la sentimentalité des images diffusées au plus grand nombre. Benjamin, Lukács, Broch, Kundera ou Sontag ne disent pas autre chose : le kitsch, qualifié d’« art du bonheur » par Moles, est peut-être davantage le dernier refuge de la culture dominante en temps de malheur. En somme, si le kitsch n’est pas l’apanage du fascisme, on pourrait dire que tout fascisme est fondamentalement kitsch dans la mesure où le spectacle et le storytelling sont d’autant plus importants pour assurer la survie du culte de l’État et la quasi déification de la Nation [2]. La télévision et ses nouveaux avatars participent directement à cette esthétisation à travers laquelle le politique est transformé en objet de consommation, réifié dans un engrenage où toute posture n’est pensée que par le prisme de la monstration. Quelque part entre l’abject et le comique, le kitsch s’insinue nécessairement dans cette tartuferie. Comme le notent Lipovetsky et Serroy et même la fierce Bianca Del Rio à l’occasion d’une interview à la télévision australienne [3], Trump est un étendard vivant du kitsch :
« Sorti tout à la fois du capitalisme d’affaires et de la télé-réalité, l’homme envisage la politique avec le double regard du monde du business et du monde médiatique. Sa personne même, et la façon dont il la met en scène, se réfèrent à ce style m’as-tu-vu et tape-à-l’œil qui est fait pour capter l’attention. La coupe de cheveux à ondulations dorées et mèche laquée, le maquillage orangé, les cravates longues et colorées, la fameuse casquette rouge criard avec slogan, le tout accompagné des signes ostensibles de la réussite people : belle femme poupée de luxe, résidences multiples à piscines en marbre blanc et décoration imitant le style Louis XIV, meubles dorés croulant sous les bibelots, vaisselle faussement ancienne, plafonds à fresques, tableau accroché dans son bureau de la Maison-Blanche qui le représentait entouré des présidents républicains les plus mémorables, et bien sûr, Trump Tower, avec ses murs recouverts de marbre rosé, ses ascenseurs dorés et ses 58 étages pompeux sur la Cinquième Avenue : l’homme et son univers constituent à eux seuls un catalogue du kitsch pompier [4] »
Un autre fragment de démagogie kitsch : le ballet macabre des chairs à canon de Xi Jinping le 3 septembre dernier, en présence de Poutine. Entre le freak show et la troupe de natation synchronisée, l’ornement de la masse rutile : le long de l’avenue de la Paix Éternelle (…) se déploie l’impeccable chorégraphie des soldats accompagnés d’une procession de missiles à ogives nucléaires, de lasers antidrones, d’hélicoptères sans pilote et autres chars d’assaut high tech. Voilà encore du beau gadget kitsch. Très ironiquement, impossible de ne pas penser au très américain Woody de Toy Story en apercevant les membres de la milice chinoise, vêtues d’un fichu rouge noué autour du cou, gilet sans manches et d’un somptueux simili-chapeau de cow-boy. Le kitsch se donne comme imitation ratée, médiocre, et ici, risible. Cette parade infernale, triomphe de l’esthétique de la machine, caractérise parfaitement le spectacle de dédifférenciation qui l’accompagne. Pris dans un processus de massification, les parties-soldats perdent leur humanité dans la totalité-parade. Kitsch parce que fétiche du pattern, ce dispositif militaire répète du même à l’envi. La machine et l’humain deviennent indifféremment motifs dans ce passage fallacieux de l’organique à l’inorganique. C’est ce glissement qu’analysait déjà Kracauer en évoquant les Tillers Girls :
« Ces constellations ne visent rien en dehors d’elles-mêmes, et la masse d’où elles s’élèvent n’est pas, comme la compagnie, une unité morale. On ne peut même pas aborder ces figures comme des ornements secondaires accompagnant le travail de discipline de l’éducation physique. Les unités de girls s’exercent plutôt à produire un grand nombre de lignes parallèles, et on aimerait un entraînement de masses humaines les plus larges possible, afin d’obtenir un motif de dimensions inouïes. À la fin, il y a l’ornement, et les structures porteuses de substance se sont vidées pour constituer son espace clos. (…) Si faible que soit la valeur qu’on attribue à l’ornement de masse, il se situe, d’après son degré de réalité, au-dessus de ces productions artistiques qui continuent à cultiver dans des formes du passé de grands sentiments périmés ; ne signifierait-il rien d’autre. [5] »
Revenons à Trump et aux évènements de ces derniers jours. La venue du président à Windsor ce 17 septembre incarne une certaine idée de l’afféterie royal(iste) combinée au grotesque du géant orange. La séquence vaut le détour pour les philistins férus de rituels de domination institutionnelle. D’un côté, le déploiement cérémonial very demure, very mindful de la clique anglaise et son programme alléchant : promenade en calèche dans les jardins de Windsor, banquet royal à rallonge, défilé aérien de la patrouille des Red Arrows, cérémonie militaire à base de fanfare, tambours et cornemuses… De l’autre, les inévitables militants anti-Trump, agitant frénétiquement leurs Union Jacks — ce tissu chamarré qui dispute sans rougir aux stars américaines le titre de drapeau le plus affligeant du kitsch impérial — s’érigent contre la visite du président américain. Ça change de la manif « anti-immigration » à laquelle la foule britannique s’est livrée les jours précédents (il est suffisamment rare que les cris se tournent vers le capitaine du naufrage plutôt que vers ceux qu’on jette à la mer). A Windsor, on reproche à Trump sa bromance avec l’immonde Esptein, dont le récit fut diffusé mardi soir sur l’une des façades du château. Les facétieux « Led By Donkeys » ont en effet projeté un montage de plusieurs minutes sur l’une des tours de la forteresse britannique. Il serait intéressant de comparer le trailer évoqué plus haut à cette vidéo pédagogique mettant en lumière les relations de Trump avec le défunt pédophile : images du « Taco » frétillant auprès de bimbos à Mar-a-lago, mention du bien nommé Lolita Express (nom du Boeing 727 utilisé par Epstein pour se rendre dans ses différentes propriétés), images de fêtes post-défilé de la marque de lingerie kitsch as fuck Victoria Secret, clichés de la villa de Palm Beach pour laquelle les deux ogres se sont battus puis brouillés…). Ce triste spectacle, que les badauds ne visualisent qu’à travers leurs smartphones braqués sur l’édifice, redouble l’effet médiatique de la venue du président à Windsor mais a le mérite de défendre autre chose que l’intérêt de deux États-Nations.
Le caractère terriblement scandaleux de la diffusion d’un montage militant sur la façade du très raffiné Windsor Castle n’est pas sans rappeler l’inadéquation fondamentale du kitsch, qui se manifeste le plus souvent sous une forme inadaptée à son contenu. Ce constat entre en résonance avec les mots de l’architecte William Whitfield, très critique envers la résidence de la famille royale dont il qualifie l’architecture d’esthétiquement « fictive », avec ses ajouts ornementaux de « pacotille pseudo-gothique » qui donnent l’impression « qu’une représentation théâtrale y est jouée ». Remarque d’autant plus justifiée que le Saint George’s Hall, choisi pour le banquet officiel, se distingue par une mise en scène particulièrement et significativement kitsch. On pourrait croire qu’il s’agit d’un vestige historique immémorial, empreint de fragilité et chargé de récits anciens et mystérieux ; il n’en est rien dans la mesure où la grande salle a fait l’objet d’une rénovation partielle à la suite d’un incendie survenu en 1992. Ironie du sort, le président-pacotille prendra donc son dîner dans un décor en toc, théâtre d’un decorum aussi complexe qu’absurde. Dans cette salle de 50 mètres de long : vingt chefs seront missionnés pour la popote, trois jours seront nécessaires pour dresser la table et les 139 bougies, soixante-dix personnes seront réquisitionnées pour servir ces messieurs-dames, et pas moins de douze joueurs de cornemuse mettront fin au banquet. Rappelons que le kitsch tient autant à la démesure des échelles qu’aux simagrées, et, sur ce point, nul doute que le traditionnel geste de Camilla y pourvoira : redistribuer gracieusement les bouquets de circonstance à l’association Flora Angels, chargée d’en acheminer les restes vers les hospices et orphelinats du coin. Voilà du bon kitsch compassionnel very cheesy arrosé d’un peu de culture de masse avec un medley de James Bond, une des playlists préférées du troubadour de l’absurde qui tournera tout au long du dîner…
Notons enfin que si les anglais se plient particulièrement (et deux fois) en quatre pour accueillir Trump, c’est sans doute parce qu’il brandit à tout-va la fascination kitschissime que sa mère vouait aux feuilletons royaux de la monarchie britannique. Dans une interview, il déclara avoir ressenti un « profond émerveillement » en rencontrant la reine (« Imaginez ma mère voir la scène ? »). Qualifiant Charles III d’« élégant gentleman » — oubliant au passage son titre de roi, le désignant comme un simple prince lors de sa dernière visite — Trump se livre lui-même à des divagations kitsch, tantôt sentimentales tantôt euphémistiques et inadéquates. Plus savoureux encore, il confia à CNN avoir sérieusement envisagé d’« infiltrer » la monarchie en séduisant la « sexy » princesse Diana avant de lâcher cette déclaration stupéfiante : « Il pourrait y avoir une histoire d’amour (…) Je deviendrais roi d’Angleterre. Roi d’Angleterre. ». Ce narratif romantico-pathétique ferait presque passer le coryphée de la Nation la plus fucked up du monde pour un simple serial lover opportuniste. Kitsch libidinal. Toute cette mascarade — qui rappelle que Trump est avant tout une star de télé-réalité — incarne à merveille l’essence même du kitsch fasciste : victoire de la forme sur le fond (peu importe ce qu’on raconte, disons-le avec panache), célébration du pathos quoi qu’il en coûte, et sentimentalisme viriliste débridé. La première dame n’est pas en reste : dans les jardins du château, voilà qu’elle folâtre avec des scouts triés sur le volet. Mobilier en plastique rouge vif sur gazon vert fluo, le contraste kitsch à souhait sature un peu plus la séquence qui n’est pas sans rappeler ce passage de Kundera :
« Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit : Comme c’est beau, des gosses courant sur une pelouse ! La deuxième larme dit : Comme c’est beau d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse ! Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est le kitsch. [6] ».
Il n’est pas étonnant que la première dame soit reléguée à la crèche avec les autres ravis, puisque le fascisme tient à une distribution des rôles qui réifie les comportements, en particulier ici les comportements féminins, en véritables clichés prêt-à-poster. Chez Broch et Moles, c’est avant tout l’individu qui est kitsch, lisse et absolument heureux d’exister quoi qu’il advienne. C’est que le kitsch évacue systématiquement toute perturbation ; il exclut les aspects désagréables ou conflictuels de la réalité pour ne retenir qu’une vision idéalisée et rassurante du monde. Entre le chromo et l’image d’Épinal, la scène des jardins de Windsor relève du décor anhistorique de l’ange du foyer. Enseveli sous les couches de merde, le kitsch fasciste peine à cacher ce qu’il dissimule, à savoir ce qu’il y a de proprement inacceptable dans la conduite d’un peuple qu’on gouverne dans un décor qui se substitue à l’histoire.
Philippine Le Croissant






