Dix jours qui ébranlèrent leur monde

« Nous espérons que la révolution libanaise aboutira à un exemple pour le monde entier »

paru dans lundimatin#214, le 1er novembre 2019

Voici une chronologie succinte des 10 derniers jours au Liban qui doit se lire en complément de l’approche plus historique esquissé par l’autre article sur le Liban de cette semaine.
Depuis 10 jours, le Liban est ébranlé par un soulèvement sans précédent dans l’histoire du pays. Naviguant à vue, ne croyant plus aucun responsable politique, les Libanais.es espèrent que la révolution qu’ils et elles sont en train de mener changera radicalement leur pays et brisera l’hégémonie des plus riches, rendant ce rêve accessible à tou.te.s : « Nous espérons que la révolution libanaise aboutira à un exemple pour le monde entier », me confie l’un d’eux. À l’instar des soulèvements actuels, algérien, soudanais, chilien, irakien entre autres, les partis et les organisations institutionnelles ne guident rien, c’est le système institutionnel entier qui est dans le viseur des révolutionnaires. Aboutirons-t-ils/elles à son renversement total ? Je l’espère de tout cœur. Bien que présent chaque jour depuis vendredi sur les places du centre-ville, je suis un étranger, non-arabisant, encore plus perdu que mes camarades dans ces évènements aussi surprenants que spontanés. Ce témoignage n’a d’autre prétention que celle de rendre compte d’un moment historique, qui se déroule depuis maintenant dix jours, dont personne n’est encore à même de déceler l’issue.

Premier soir (Jeudi 17/10)

Sans internet, à quelques kilomètres de Beyrouth, nous attendons ma colocataire qui revient d’une soirée avec ses ami.e.s. Elle nous apprend par Whatsapp, moyen de communication principal ici au vu du prix du forfait téléphonique, que tout est bloqué, des feux sont allumés partout, les gens sont tous dans la rue... Surpris, nous montons sur le toit pour constater que des volutes de fumée noire s’élèvent d’un peu partout dans le ciel nocturne de la capitale. Alors que quelques jours plus tôt, le gouvernement était incapable de combattre les incendies qui ravageaient les forêts du pays, de nouveaux feux prenaient maintenant dans les villes, et il était tout aussi incapable de les combattre. Nous ne comprenons pas l’ampleur de la situation : il y a deux semaines, des émeutes avaient éclatées après l’augmentation du prix de l’essence, les routes avaient également été bloquées mais la situation est rapidement revenu à la normale. Une fois notre coloc de retour, nous apprenons que la taxe sur Whatsapp et le prix du tabac avaient été les déclencheurs. Encore inconscients de l’ampleur des évènements, nous attendons le lendemain pour aller constater ce qui était en train de se passer.

Jour 1 (Vendredi 18/10)

Le ciel est encore obscurci par les volutes de fumée noire émanant des pneus en train de brûler à de nombreuses intersections. Nous prenons un service, un taxi de proximité : le chauffeur nous apprend que les manifestants bloquent la route de l’aéroport pour empêcher les politiciens de quitter le pays. En descendant en ville, empruntant de nombreux raccourcis, nous passons devant les nombreux barrages érigés par les manifestants, qui se déplacent par convois de scooters en hurlant de joie, ou bien avec des pick-up remplis de pneus. Les militaires, déjà très présents à l’ordinaire, sont déployés partout, sans intervenir. Une fois dans le centre-ville, où le chauffeur nous dépose sans nous demander le moindre frais supplémentaire, nous passons à pied plusieurs barrages, nous joignant aux petits groupes qui convergent vers la Mosquée Al-Amine, qui surplombe la Place des Martyrs : le quartier entier, où se trouvent le Parlement et le Grand Sérail, siège du gouvernement, a été bâti sur les ruines laissées par la guerre civile, par la société Solidere, détenue par Rafiq Hariri, le père du Premier Ministre actuel (et également l’ancien Premier Ministre, assassiné en 2005). Très symbolique pour le pouvoir, cette place est le point de rendez-vous : en approchant, à 500 mètres, nous entendons les cris et les applaudissements d’une foule immense que nous découvrons peu de temps après. D’ordinaire déserte de piétons, la place est remplie. Avançant vers le Grand Sérail, nous remarquons des visages souriants mais aussi quelques cagoules ainsi que de nombreux masques chirurgicaux. La foule est tout aussi compacte place Riad El-Sohl, devant le Sérail gardé par une rangée de policiers anti-émeutes dépassés par les évènements. Je demande la signification des slogans qui fusent autour de nous : « Révolution », « Le peuple veut renverser le système » « Gebran Bassil on nique ta mère » (Cousin du Président de la République, ministre des Affaires étrangères et président du Courant Patriotique Libre, parti au pouvoir actuellement, ainsi qu’extrêmement corrompu). Vers 17h, les policiers repoussent la foule à coup de matraque. Les manifestants s’échauffent : de nombreux groupes en scooter passent un peu partout, des feux commencent à s’allumer aux intersections. Nous retournons Place des Martyrs : en face du vieux cinéma en chantier abandonné depuis la guerre civile investi par les révolutionnaires, un immeuble prend feu : apparemment, il appartiendrait à un ancien premier ministre qui aurait quitté le gouvernement avec plusieurs milliards. Les manifestants empêchent l’accès aux pompiers, des pierres volent vers leurs véhicules ; plus loin, le siège du Conseil Constitutionnel est ciblé de la même manière.

En face, ils paniquent : le retrait de la taxe est annoncé. J’apprends que les politiciens ont dû se cacher dans des ambulances ou des corbillards pour passer les barrages devant l’aéroport. Une vidéo tourne : on y voit une jeune femme porter un coup de pied à un garde ministériel armé qui tentait de disperser la foule. Je retourne place Riad El-Sohl. La foule lance de nombreuses bouteilles et pétards sur les CRS, ceux-ci tentent de répliquer par quelques charges mais ils perdent du terrain progressivement. Vers 20h, ayant reculé de plusieurs mètres, ils chargent, soutenus par des tirs nourris de grenades lacrymogènes. La foule se disperse, je cours avec un groupe dans un terrain vague au fond d’une fosse, juste à côté de la rue. Sorti à l’aide de quelques camarades qui nous ont jeté une barrière de chantier comme échelle improvisée, j’erre dans les rues : les banques et les boutiques avoisinantes se font démolir, les policiers se déploient pour disperser l’occupation. Seul, je préfère quitter les lieux mais les affrontements durent toute la nuit.

Jour 2 (Samedi 19/10)

Vers 14h, je retourne sur les lieux. La place n’a plus la même allure : des obstacles ont été dispersés au sol par les manifestants pour empêcher la circulation des véhicules autres que les scooters. « L’œuf », le vieux cinéma et un vieil opéra en ruine en face du Grand Sérail sont ouverts aux manifestants. Les graffitis naissent sur les murs. L’ambiance est plus festive, des pétards et des feux d’artifice éclatent de temps en temps, de nombreuses personnes fument des chichas un peu partout. Des tentes ont été plantées sur les places et sur les intersections occupées. La veille au soir, le Premier Ministre a annoncé qu’il « donnait 72h au gouvernement pour prendre des mesures radicales ». Tout le monde le vit évidemment comme une blague : la même clique de politiciens occupant le pouvoir depuis 30 ans, gangrenée par la corruption, allait se remettre en question en 3 jours ? « Ok, on reste là 72h pour voir alors », rétorquent les révolutionnaires. Devant le Sérail, des barbelés et des barrières anti-émeutes ont été déployées. Les militaires interdisent l’accès aux rues qui mènent à la Place de l’Étoile, où se trouve le parlement. C’est comme si les deux côtés s’installaient sur leurs positions. Côté révolution, on distribue de l’eau, on installe des poubelles et on nettoie les places (le Liban a été frappé par une « crise des poubelles » en 2015 lorsque le gouvernement a protégé l’entreprise qui s’occupait du ramassage des ordures dans sa décision de tout arrêter : s’organiser soi-même pour gérer les déchets a ainsi un aspect presque symbolique). Au fur et à mesure que la nuit tombe, la musique augmente : un groupe arrive en fin d’après-midi avec une énorme sono. Le soir, ils mixent sur un fond techno les slogans de la révolution place Riad El-Solh, devant des milliers de personnes en délire qui reprennent en chœur. Place des Martyrs, des cercles de danse se sont formés autour des percussionnistes un peu partout dans la foule, qui entament des rythmes endiablés alors que les graffeurs marquent sur les murs la réappropriation de cette place victime de la gentrification. À même pas 50 mètres de là, les bars sont ouverts, les gens discutent, mangent, avec un drapeau libanais posé à côté d’eux.

En quittant les lieux, j’apprends que les ministres des Forces Libanaises quittent le gouvernement. Là encore, les Libanais.es ne sont pas dupes devant cette « excuse » politique : « Ils ont participé au pouvoir pendant trente ans et ils pensent que 2 jours dans l’opposition va les ranger de notre côté ? ». La situation s’est calmée, mais l’incertitude la plus totale demeure sur les prochains jours.

Jour 3 (Dimanche 20/10)

La mobilisation est énorme aujourd’hui. À côté des tentes, on a dressé des enceintes, on distribue des drapeaux. Sur les places occupées, d’immenses drapeaux libanais ont été dressés : c’est le seul symbole autorisé, toutes les affiliations partisanes sont bannies des rassemblements. J’apprends que certains militants fidèles pendant des années à leur partis en sont même venus à brûler les emblèmes de ces derniers. D’autres n’ont pas oublié leurs motivations premières : je souris à la vue des tags « Free Georges Abdallah » sur le chemin de la Mosquée. Les graffitis ont recouverts les murs de l’œuf et de l’opéra, dans lesquels les gens se sont parfois installés avec des chichas ou des enceintes. Pour accéder aux étages, ce sont quelques échelles de fortunes que j’ai parfois eu l’occasion d’emprunter : la queue est longue car elles ne supporteraient pas le passage de plusieurs personnes en même temps. Depuis trois jours, et tout au long de la semaine suivante, personne n’a enfreint cette règle.

Dans l’après-midi, Hassan Nasrallah, le guide du Hezbollah, appelle le gouvernement à rester en place, ponctuant son discours de menaces voilées envers les manifestants ; ces derniers ont en effet attaqué les permanences des partis chiites. « Le Hezbollah n’est pas une force révolutionnaire, c’est une composante du système, et s’ils espèrent une évolution de la situation, ça n’est pas au sens où nous l’entendons », me confie un camarade. Plusieurs manifestants prennent en effet le temps de discuter avec moi, de m’expliquer les rapports de force politiques et l’origine de quelques figures du pouvoir. De plus en plus de vendeurs de rues amènent des petits camions pour proposer de l’eau, de la nourriture ou des déguisements, de nombreux masques aux références pop culture circulent, de V pour Vendetta, La Casa de Papel au Joker. Je vois même un type déguisé en Panoramix. En fin d’après-midi, deux personnes descendent avec du matériel d’escalade sur la face de l’œuf, avec du matériel d’alpiniste, brandir un énorme drapeau libanais en face de la foule qui les acclame. Dans la soirée, l’ambiance est toujours à la fête. Je retrouve mes colocs qui sonr avec un groupe de musiciens, de danseurs avec des bolas enflammés ou des cerceaux, jouant des rythmes sur des bouteilles en verre ou en plastique avec des baguettes en bois. Toute la soirée, nous dansons avec les manifestants qui sont ravis de se joindre aux cercles en jouant ou en dansant. L’humour recouvre les murs : « We will abandon veganism to eat them » ; « destroy my pussy not my future » ; « Aoun, je t’aime en France » (le président y étant resté 15 ans en exil après la guerre civile) « Révolution : 20m » sur un panneau improvisé devant le Grand Sérail… Exténués, nous finissons par quitter les lieux à 2h du matin, je rentre enfin chez moi après deux nuits dans la capitale.

Jour 4 (Lundi 21/10)

Les routes sont toujours bloquées, mais plus sporadiquement : on laisse les gens passer pour aller manifester. Sur les ronds points, tentes, hamacs, chichas, les gens se sont installés pour plusieurs jours. Sur le chemin, je demande la direction à un passant. Il me répond, sur un ton légèrement moqueur : « Au festival ? Ça n’est pas une révolution, c’est un festival là-bas ! ». Il n’a pas tort, mais les Libanais.es présents là-bas prennent davantage cela comme un compliment. « On fête la fin du régime et le début de quelque chose de nouveau ». Le week-end est terminé, la foule est moins compacte que la veille mais la mobilisation est toujours très importante. Des numéros d’avocats tournent pour les grévistes qui sont en conflit avec leurs employeurs, et les révolutionnaires continuent leur occupation : les marchands de rues se sont installés avec des stands. Aujourd’hui, Saad Hariri, le Premier Ministre, est supposé s’exprimer sur les « mesures radicales » prises par le gouvernement. Je m’attend à un coup à la Macron, à l’instar de décembre dernier. Les graffs et les tags ont recouvert la place, les lieux occupés ont été complètement redécorés. La fête continue pendant que le Conseil des Ministres se réunit à Baabda, où se trouve le Palais présidentiel. Dans l’après, on apprend le « plan de réformes ambitieux » :

- Réduction du nombre de ministres (la loi électorale est confessionnelle au Liban, ce qui assure des postes à chaque parti de chaque communauté religieuse. Vu qu’il en existe 18 officiellement reconnues, il y a 32 ministres pour un pays de moins de 4 millions d’habitants : cette situation est bloquée depuis 1947 et la transformation est une des revendications principales des révolutionnaires)

- Diminution de moitié du salaire des hauts-fonctionnaires et hommes d’État (« ça n’est même pas leur source de revenu principale ! » s’exclame un Libanais à côté de moi)

- Investissements dans le secteur électrique

- Adoption d’un budget 2020 sans augmentations d’impôts.

- Déficit budgétaire prévu à 0,6 % pour l’année prochaine.

Fascinant, comment la dette est une obsession du pouvoir. Évidemment, personne ne part, la mobilisation continue. En soirée, toutefois, des nuages commencent à noircir l’horizon révolutionnaire. Des partisans du Hezbollah et de Amal (autre parti chiite majoritaire, dont est issu le Hezbollah) arrivent en convoi sur des motos avec leurs drapeaux (je précise que ça n’était que des partisans, le Hezbollah disposant d’une véritable armée plus nombreuse, mieux équipée que les troupes libanaises régulières, qui combat actuellement en Syrie aux côtés du régime d’Assad). Plus d’une centaine d’entre eux déboulent dans le centre-ville en criant. Le Premier Ministre, profitant de la situation, demande à l’armée de « protéger les manifestants et débloquer les routes », comme si l’un dépendait de l’autre. Plus tôt dans la journée, des responsables militaires avaient déclaré qu’ils n’emploieraient pas la force pour déloger les manifestants. Arrivés aux checkpoints, les partisans chiites sont bloqués par les soldats, des échauffourées éclatent et les motards se dispersent ou sont arrêtés. Les directions des partis nient toute implication, malgré l’évidence de leur participation. Mais leur coup d’éclat manqué a toutefois fait fuir de nombreux manifestants… Pour aujourd’hui.

Jour 5 (Mardi 22/10)

Un peu moins de monde, mais toujours plus déterminées : les rassemblements Place des Martyrs et devant le Grand Sérail persistent largement. Dans la matinée en revanche, la répression s’est abattue sur les bloqueurs, l’armée intervenant pour dégager les routes. Cette dernière connaît de plus en plus de problèmes de ravitaillement : une vidéo circule sur plusieurs d’entre eux craquant face à la pression des manifestants, les larmes aux yeux. La plupart des militaires sont en effet des jeunes qui cherchent une alternative à la misère de leur condition. Leurs familles défilent juste en face d’eux, la seule différence étant la fonction qu’ils occupent. Au rassemblement, je vois de plus en plus de drapeaux de l’armée, d’enfants manifestant en uniforme : la protection des soldats contre Amal et Hezbollah, hier soir, a certainement eu un impact positif sur leur perception. En discutant avec un révolutionnaire, je constate avec stupéfaction que nombre d’entre eux souhaitent qu’une transition politique soit assurée par les militaires. Sceptique, je leur oppose que les transitions dans le genre pouvaient s’installer dans la durée, comme l’a montré le triste exemple égyptien. Mais il me répond que l’armée n’a pas le même pouvoir ici, et que provoquer des élections législatives immédiatement conduirait inéluctablement à un retour en force des partis institutionnels, alors que quelques mois de transition militaire laisserait le temps aux forces révolutionnaires de s’organiser. Un autre Libanais, anarchiste, m’explique qu’ils continueraient à manifester de toutes manières mais que l’idée n’était pas forcément mauvaise, et que de toutes manières l’armée ne serait pas assez puissante pour s’installer au pouvoir dans la durée : depuis la guerre civile, les 3/4 de la population sont armés. Comme pour confirmer leurs dires, un Comité de Coordination de la Révolution se crée Place des Martyrs quelques heures plus tard. Sous le parrainage d’un général à la retraite, Sami Rammah, différents groupes dans tout le pays se sont rassemblés autour des revendications suivantes :

- Démission totale du gouvernement

- Création d’un Gouvernement de Salut National, chargé de récupérer les fonds volés par les politiciens depuis 1990.

- Organiser de nouvelles législatives dans les 6 mois, dans des nouvelles conditions qui devraient être fixées dans ce délai

Simple, clair, efficace : ils ont su synthétiser les revendications principales. Je suis partagé sur la gestion du pouvoir par les militaires mais les camarades avec qui j’ai discuté m’ont déstabilisé dans mes a priori.

Sur la place, on dresse des scènes de concerts, des stands politiques occupent l’espace à côté des vendeurs de nourriture, contre la gentrification par exemple. L’opéra abandonné a été condamné : plusieurs personnes en sont tombées depuis son ouverture. L’œuf, en revanche, est toujours occupé : les manifestants commencent à organiser des évènements dedans. Le soir, des DJ le transforment en boîte techno. Ailleurs, d’autres rassemblements se tiennent : devant la Banque du Liban notamment, principale détentrice de la dette qui justifie les mesures d’austérité du gouvernement, où quelques centaines de personnes entonnent des slogans sans discontinuer. Je passe ma soirée là-bas : vers 22h, l’énergie descend, les gens vont manger mais peu de temps après, une camionnette arrive, bourrée d’enceintes, et transforme la rue en place de concert. Une fois partie, le groupe d’artistes que j’avais suivi il y a deux jours prend le relais : plus qu’une trentaine à la fin, quasiment autant que les CRS qui bloquent les accès à la rue, les tambours continuent de résonner sur les murs hérissés de barbelés qui nous séparent de la banque. Ce n’est que vers 1h du matin que nous quittons l’endroit.

Jour 6 (Mercredi 23/10)

Temps orageux, le soleil est plus rare. De plus en plus de déblocages. Malgré le soutien tacite de l’armée aux manifestants, elle joue son rôle en rouvrant les routes par la force : en proie à des difficultés croissantes pour leur ravitaillement, le rétablissement du trafic est une de leur priorité. Certaines sont reprises dans l’après-midi malgré les affrontements dans la matinée. Sur internet, la révolution s’active : hier sur Whatsapp, une liste de tous les numéros des politiciens circulait pour inciter les gens à leur dire de dégager. Un révolutionnaire a inséré sur page Wikipédia de l’ancien premier ministre la mention « Nagib Azmi Mikati est un politicien libanais corrompu coupable notamment d’extorsion politique ». Dans la ville, les blocages continuent : je me rend avec des camarades sous un pont où plus d’une centaine de personnes sont réunies. Danses, chants, mais aussi solidarité : on distribue de l’eau, des gâteaux, les restaurants voisins nous amènent des sandwiches gratuitement. Au bout d’un moment, je part avec le gros des manifestants vers la Place des Martyrs. Nous apprenons plus tard que deux camarades, restés derrière nous, sont embarqués par les flics : ils fumaient des feuilles de sauge. L’ambiance est toujours festive à condition de rester groupé…

Alors que mes colocs se dirigent vers la banque, je vais discuter avec un groupe de graffeurs. Pour eux, le mouvement actuel est historique. « Nous ne pouvons pas échouer. Des millions de Libanais.es nous regardent et nous soutiennent dans le monde entier. Ce que nous avons à réaliser ici n’est pas seulement pour nous : cette révolution doit aboutir à un exemple pour le monde entier, elle doit être la preuve qu’une alternative à ce système de merde est possible ». « Le graffiti, c’est le support visuel de la Révolution : c’est à la fois une contre-attaque contre la gentrification qui a eu lieu dans cette partie de la ville, et à la fois des images fortes qu’on peut envoyer au monde entier ». Dans l’œuf, un collectif d’intellectuels, d’artistes et d’étudiants ont organisé des conférences, des projections de film et des ateliers sur l’action directe (le soir est toujours réservé à la techno) : le lieu devient de plus en plus le symbole de l’occupation. Devant la Banque du Liban, un militant du Hezbollah est embarqué par les policiers, après s’être fait remarquer par plusieurs slogans.

Jour 7 (Jeudi 24/10)

Alors que les blocages deviennent plus sporadique à cause de la répression mais aussi de la fatigue générale (beaucoup de mes ami.e.s tombent malades), la journée est marquée par l’allocution du président. Michel Aoun, 80 ans, s’exprime en direct du Palais présidentiel en début d’après-midi pour ressasser le blabla habituel : il « comprend la colère des manifestants et demande la remise en question de la situation actuelle du gouvernement », mais estime que « le changement doit être le fait d’institutions constitutionnelles et non de la rue ». Plusieurs rumeurs courent depuis plusieurs jours : on dit qu’il a quitté le pays. Dans le direct, de nombreux révolutionnaires notent des changement d’angle de caméra, même un faux raccord dans les livres qui sont derrière lui, bien que d’autres les contredisent… Rien n’est certain. Sous le pont, nous sommes moins nombreux que la veille, entre trente et cinquante, sous une pluie clairsemée, mais la musique est au rendez-vous. Comme les gens laissent passer les ambulances, plusieurs automobilistes tentent de forcer le passage, mais les policiers interviennent à plusieurs reprises pour les en dissuader. Le climat est étrange : nous sommes peu, les policiers sont pratiquement mélangés à nous et assurent la viabilité du blocage… Les démonstrations de solidarité continuent, les restaurants voisins apportent de la nourriture. On apprend que quelques centaines de partisans du Hezbollah sont descendus sur la place Riad El-Solh pour casser la grève. « Ils veulent que tout le monde soit parti à minuit » « ils agressent des passants et des journalistes pour faire peur aux révolutionnaires ». Quand j’arrive sur place, les policiers anti-émeutes les ont nassés et forment un mur entre eux et le reste du rassemblement. Des insultes fusent. Au même moment, les révolutionnaires manifestent à Baalbeck, la capitale du parti chiite. Je vais assister à une projection dans l’œuf, un film de témoignages sur la guerre civile et les partisans communistes qui ont combattu l’invasion israélienne. Quand nous sommes de retour devant le Grand Sérail, le rapport de force est toujours le même, sauf que les policiers ont reçus des renforts. Ils veulent les virer, mais cela ne se fera pas sans heurts. Nous partons, aucune information particulière ne nous parvient.

Jour 8 (Vendredi 25/10)

Le Hezbollah est toujours là-bas. Ils ont reçus des renforts par bus, et attaquent les révolutionnaires, qui bien sûr répliquent avec leurs moyens, en début d’après-midi. Dans l’échauffourée, l’armée tente de s’interposer, blessant des activistes des deux côtés. On rapporte qu’il y a eu des dizaines et des dizaines de blessés depuis hier. Les routes sont toujours bloquées, le pays continue d’être paralysé par une grève générale massive, mais l’ambiance est moins festive. À 16h, Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, s’adresse au pays, retransmis sur les grands écrans de la capitale. Il prétend soutenir les révolutionnaires en leur reconnaissant avoir forcé la main au gouvernement pour obtenir un plan de réformes. Mais il les attaque également, les accusant de « vider la révolution de sa substance ». Il estime que la chute du gouvernement amènerait au chaos, lui qui envoie ses sbires agresser les manifestants qui s’auto-organisent depuis une semaine. Il appelle également les contestataires à être transparents sur les financements qu’ils reçoivent, les accusant d’être guidé par des personnes et des entreprises précises (sûrement Israël). Plein de menaces sous-jacentes, son discours s’est terminé par l’ordre de retrait de ses partisans, qui ne se sont pas vraiment exécutés : plusieurs de nos camarades ont été tabassés. Nous avons rendez-vous avec le reste du groupe de mes colocs dans le centre-ville. En nous rendant, nous apprenons que les types du Hezbollah et de Amal (qui seraient apparemment majoritaire, se faisant passer pour des militants du Hezbollah ; mais ça n’est que des bruits qui courent) sillonnent la ville, se faisant parfois passer pour des chauffeurs de taxis pour agresser des passants, qu’ils répriment les manifestations dans leur fief comme ailleurs…

Une fois en ville, nous discutons longuement. Les Libanais (parce qu’ils ne frappent que les hommes, se contentant d’insulter copieusement les femmes) qui ont été frappés vont bien mais sont choqués et profondément dégoûtés. L’énergie est basse, c’est comme si nous arrivions à la fin d’un premier cycle de mobilisation en termes d’énergie mais aussi de répression. Les artistes discutent sur la portée de leurs messages, sur les blocages de routes, la répression des partis chiites. Le discours d’Hassan Nasrallah a marqué les esprits. Il a été plus écouté que le président, estime-t-on. Ce qu’il dit sur le vide questionne : effectivement, le vide amènerait les partis organisés à prendre le dessus et imposer leurs lois. Quoi donc à la place ? Le Hezbollah est trop puissant, il n’acceptera jamais qu’un gouvernement combatte son influence. Après la réunion, les discussions en petit comité deviennent plus philosophiques. J’assiste à un débat entre l’utopie et le réalisme : faire tomber le pouvoir et créer une réelle révolution, est-ce seulement envisageable ? « Les seuls qui y parviennent à l’échelle d’un pays, ce sont les Kurdes au Rojava, et tout le monde se ligue contre eux : jamais ils ne laisseront une expérience contre leurs idéaux se développer ». Mais les réflexions portent après sur d’autres modes d’action, sur les moyens précis de faire survivre la révolution, et les discussions deviennent plus passionnées, comme si tout le monde avait besoin de partager les sentiments mitigés de l’après-midi. Nous partons fatigués mais moralement revigorés. Bien que nous n’aurions été d’aucune utilité, nous regrettons amèrement de n’avoir pas été à leurs côtés au moment des agressions des réactionnaires. Sur la route du retour, nous constatons fièrement que le rond-point entre Beyrouth et chez nous est toujours occupé, et ce depuis une semaine ; et cette fois, il y a une centaine de personne, avec de la musique et de la nourriture.

Jour 9 (Samedi 26/10)

Quelques routes principales sont toujours bloquées à travers le pays, mais l’armée menace d’intervenir à grande échelle. La Croix-Rouge estime qu’il y a eu 276 blessés dans les échauffourées de la veille. Nous nous y rendons en fin de journée : l’ambiance, à l’instar de ce que j’ai pu ressentir la veille chez les camarades, n’est plus la même que lors des derniers jours. Peut-être n’est-ce que la fatigue, mais j’ai l’impression que les gens font moins attention les uns aux autres. La dynamique que j’ai pu observer dans la semaine a continué : les grandes places d’ordinaire vides de passants et de vie grouillent de marchands de rues, de tentes, de scènes de concerts plus ou moins improvisées. La foule est néanmoins moins compacte qu’en début de semaine, sans parler du week-end précédent. Très fatigué, je m’endors quelques instants sur un camping dressé autour de la Statue des Martyrs, avant de rejoindre un autre groupe d’ami.e.s. Quelques discussions intéressantes trompent la fatigue : l’un des blessés de la veille m’explique la stratégie dressée par les réactionnaires dont il a été victime. Selon lui, ils seraient venus nombreux avec d’un côté des groupes violents pour agresser les gens et un autre groupe pour créer la confusion : par trois fois, il a été appréhendé par des gens qui lui demandaient ce qui s’était passé, à tel point qu’il n’était même plus sûr des évènements qui s’étaient produits. Confus et encore très atteint psychologiquement par les attaques selon ses propres mots, il pense que la baisse d’ambiance générale vient autant de la peur qu’ils ont réussi à créer que de la fatigue généralisée qui s’est emparé des manifestants de la première heure. Plus tard dans la soirée, séparé du gros du groupe, nous allons dans l’œuf. Là, des gens font tomber des drapeaux pour les prendre. Plus loin, un groupe commence à discuter avec nous tranquillement. Tandis que nous restons avec l’un d’entre eux, le reste du groupe s’éloigne avec une de nos amie. Elle crie. Ils partent, je n’apprend que quelques instants plus tard qu’elle a été victime d’une agression sexuelle. Dégoûtés, nous quittons la place. J’y retourne plus tard dans la soirée, vers 2 heures : quelques groupes jouent encore des percussions dans une bonne humeur, mais rien n’a été organisé dans l’œuf. L’ambiance a clairement atteint son point le plus bas...

Jour 10 (Dimanche 27/10)

Aujourd’hui, une immense chaîne humaine est prévue à travers tout le pays. Je me lève tard mais je peux constater que si l’objectif, purement symbolique, n’a pas été atteint, il a rassemblé un très grand nombre de personnes, particulièrement dans le nord. Vers 17h30, Place des Martyrs, l’ambiance est nettement meilleure que lors des derniers jours. Les gens sont plus motivés, dansent plus, sont plus souriants : impossible de dire si c’est dû au repos du dimanche matin, au temps plus clément ou au gain d’une heure de sommeil mais le changement est sensible. Plusieurs Libanais.es que je croise viennent pour la première fois : alors qu’ils étaient réticents à s’engager dans les rassemblements à cause de la couverture médiatique qui faisait principalement ressentir les tensions du mouvement, ils et elles sont émerveillées par ce festival aussi musical que politique. La foule est plus importante que la veille, et même si aucune solution n’est encore trouvée, les gens ne perdent pas espoir. L’opéra abandonné a été partiellement rouvert, et comme aux meilleurs moments de la semaine, des débats se tenaient un peu partout, des ateliers de défense juridique animés par des avocats, des prises de paroles libres, ainsi que des concerts (d’une qualité parfois relative mais avec une réception toujours bienveillante) variés, des collectes de vêtements pour les plus précaires... Sur l’autoroute qui passe à proximité des places, une grosse foule a maintenu un blocage en y installant des canapés, des matelas, des meubles et même un écran plasma, le tout sur des tapis et proposé à la location sur Airb’n’b par les révolutionnaires. Sur une autre autoroute, c’est un parking entier qui s’est installé pour bloquer la circulation. Pas de nouvelles des réactionnaires : si certains rôdaient encore dans les rues la veille, ils n’ont pas été aperçus aujourd’hui. Les quelques heures que j’ai passé là-bas ont été comme une bouffée d’air frais : la Révolution n’est pas morte.

Et demain ?

La Révolution n’est pas morte, en effet. De très nombreuses incertitudes demeurent sur la suite des évènements : le gouvernement ne veut pas abandonner le pouvoir, le Hezbollah et ses alliés ne le souhaitent pas non plus. Si l’armée est toujours soutenue par une frange des révolutionnaires, elle n’a pas fait grand-chose pour les protéger lors des échauffourées de vendredi. Le Comité de Coordination de la Révolution n’a pas gagné une légitimité suffisante au sein de la mobilisation pour le moment, comme la plupart des groupes qui ont tenté de synthétiser les revendications. Les blocages de routes perdurent, bien que sporadiques, et il est prévu pour lundi 29 d’importantes reprises sur tout le territoire, alors que l’économie est violemment percutée depuis 10 jours : écoles, banques et universités n’ont pas rouvert leurs portes depuis vendredi 18. Les transactions financières sont très perturbées, l’armée souffre toujours de problèmes de ravitaillement comme le pays en général : certaines épiceries ont commencé à augmenter leurs prix, et on estime que certaines denrées pourraient venir à manquer si la mobilisation se poursuit à ce rythme durant le mois prochain. Si le regain d’énergie de dimanche donne un nouveau souffle au mouvement, la révolution pourrait bien remporter son épreuve de force avec les politiciens dont elle a déjà réussi à arracher quelques concessions, en plus de l’affront dans la réappropriation des places du centre-ville, qui sont redevenues des véritables forums, marchés, alors que les pauvres en avait été chassé après la guerre civile. Mais les réactionnaires sont très puissants, et bien que le soutien international soit de leur côté, les Libanais.es mobilisé.e.s ne souhaitent surtout pas voir la situation dégénérer comme en 1975. Quoi qu’il en soit, ces 10 jours ont terrifié les dominants. Dès le début, beaucoup ont fui comme des lâches, parfaitement conscients de la portée de leurs forfaits. Si certains d’entre eux essaient de tirer avantage de la situation, le peuple libanais n’est pas prêt d’oublier les 30 dernières années de vol organisé dont il a été victime, et cette marque dans l’Histoire restera gravée dans sa mémoire, comme des jours où ils ont fait trembler leur monde.

I.I.

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